Chapitre 42 L’hon. Joseph Turcotte
Dans un ordre plus relevé, un autre qui ne manquait pas de moyens ingénieux pour captiver son auditoire, c’était Joseph Turcotte, de Trois-Rivières, qui fut président de la Chambre en 1861. Orateur de haute distinction – on peut même dire un des plus puissants tribuns du pays – il était en même temps doué d’une voix de baryton superbe.
Quand il se présenta pour la première fois aux électeurs du comté de Saint-Maurice, il ne fut pas bien reçu partout. Dans une des paroisses du Nord, par exemple, on ne voulut pas l’entendre parler. On lui fit un véritable charivari.
— C’est inutile de vous entêter, Monsieur Turcotte, lui dit quelqu’un, ils ne vous laisseront pas parler.
— Mais je ne veux pas parler, dit Turcotte, je veux chanter.
— Ah ! Il ne veut pas parler, il veut chanter !…
— Il veut chanter ?
— Oui !
— Ah ben, c’est une autre paire de manches, ça ; qu’il chante, si c’est un beau chanteux, on l’écoutera.
Et voilà Turcotte qui entonne de sa plus belle voix :
Si vous voulez ben m’écouter,
J’ai t’une histoire à raconter.
Et ainsi de suite. Il leur dit comme ça tout ce qu’il avait à dire, en chantant.
— Cré mardi ! fit un habitant, il chante encore mieux que Xavier Baron.
— Ben sûr qu’il chante mieux que Xavier Baron ! dirent les autres.
Xavier Baron était le chantre en renom de la paroisse ; de plus il était d’une force herculéenne.
— Il peut bien chanter mieux que Xavier Baron, fit quelqu’un, mais je gagerais bien qu’il tirerait pas au poignet avec lui !
— Est-il ici ? demanda Turcotte.
— Non.
— Allez le chercher.
— Vous voulez tirer au poignet avec Xavier Baron ?
— Pourquoi pas ?
— Dites donc, vous autres, il veut tirer au poignet avec Xavier Baron ! c’est pas mal effronté.
— Allez le chercher ! répète Turcotte.
On amène Xavier Baron, on apporte une table, des chaises, et nos deux champions s’attablent face à face sur le perron de l’église. Turcotte était manchot, et comme tous les manchots il avait double force dans le bras qui lui restait.
— Ah ! ça, dit-il, un marché ! Nous allons tirer « en trois coups les deux meilleurs ». Si Xavier Baron me renverse, je pars d’ici dans dix minutes, et vous ne me reverrez jamais de votre vie ; mais si je le renverse, vous voterez tous pour moi ?
— C’est correct.
— C’est-y fait ?
— C’est faite !
Et, au grand ébahissement de la foule, Joseph Turcotte amena trois fois de suite le poing de son adversaire sur la table. On le porta en triomphe, et c’est au vote de cette paroisse qu’il dut son élection.
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