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Chapitre 43 La voix unique de Chs Langelier

J’ai dit un mot de Charles Langelier en commençant, que ce soit lui qui m’aide à finir.
En 1887 – il était candidat cette année-là… comme les autres années – il fut élu par une majorité si compacte, que personne n’aurait pu la diviser. Il avait gagné l’élection par une voix.

Quand il fut bien certain de son coup, il télégraphia la bonne nouvelle à M. Blake, qui était alors le chef du parti libéral. Blake lui répondit : « I heartily congratulate you on your unique majority. »

Le soir de l’aventure, on voulut fêter le triomphateur.

— Merci, dit Charles modestement, je n’ose pas sortir ce soir.

— Pourquoi ?

— Le temps est humide, et comme je suis déjà un peu enroué, je craindrais de perdre ma voix.

Il y tenait à sa voix, naturellement ; mais comme ce n’était pas à vrai dire matière à gloriole, il n’arrêtait point les passants pour leur en parler. Il aurait certainement préféré avoir été élu par cinq ou six cents ; et quand il arrivait à quelqu’un peu au courant de lui demander si sa majorité avait été considérable, il trouvait le moyen de faire intervenir le nom de son frère François élu dans Québec-Centre, et sur un ton de désinvolture parfaite :

— Mon frère et moi, disait-il, nous avons eu trois cent une voix de majorité à nous deux.

Il se gardait bien d’ajouter que François en avait eu trois cents à lui seul.

Le plus ennuyeux de l’histoire, c’est que chacun de ses électeurs venait lui dire :

— C’est pourtant à moi seul que vous devez votre élection. Si j’avais pas voté pour vous, vous étiez flambé !

Ils arrivaient tous, comme cela, les uns après les autres ; et naturellement chacun comptait sur la reconnaissance toute particulière de l’élu.

Un matin, le brave Charles rencontre sur le perron du palais de justice, un homme qui l’arrête en lui disant :

— Savez-vous, monsieur Langelier, que c’est à moi que vous devez votre élection !

— À vous aussi ? dit Charles ; je sais que je la dois à bien du monde : on m’en parle assez, sans reproche ; mais je n’aurais jamais supposé que je pouvais la devoir à vous… Vous êtes un bleu, vous !

— Oui, monsieur, mais au moment où j’allais partir pour aller donner ma voix à M. Valin, il est survenu quelque chose qui m’a retenu à la maison… De sorte que…

— Ma foi, interrompit Charles Langelier, c’est un comble. S’il faut que je doive mon élection non seulement à chacun de ceux qui ont voté pour moi, mais encore à ceux qui n’ont pas voté du tout, il ne me manque plus que de la devoir à ceux qui ont voté contre moi.

— Pourquoi pas ? fit un autre individu en s’approchant. J’ai voté contre vous, moi ; et si vous avez gagné votre élection par une voix, c’est bien à moi que vous le devez.

— Pour l’amour de Dieu, dit Charles, je voudrais bien savoir ce qui serait arrivé, si vous n’aviez pas voté contre moi.

— C’est bien simple, vous l’auriez gagnée par deux ?…

La conversation s’est terminée à l’hôtel Saint-Louis.

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