Chapitre 44 Weep, poor Will !
Pleure, pauvre Guillaume !
Le soleil couchant venait de disparaître à l’horizon, et les dernières lueurs du crépuscule semaient de longues traînées d’ombre sous les arbres de l’Union Park, un des jolis recoins de Chicago, avant que le désastreux incendie de 1871 eût rasé les quarante mille maisons dont se composait alors la Reine de l’Ouest, qu’on appelait aussi Garden City.
La lune gravissait doucement le pan opposé du ciel, mêlant ses pâleurs d’opale aux rougeurs qui s’éteingnaient petit à petit dans la tranquille tombée de la nuit. Pas un souffle n’ébranlait les ramures, pas une haleine ne ridait la surface assombrie des étangs.
En face de l’un d’eux, sur un des bancs rangés le long d’une allée bordée d’acacias, deux jeunes gens – deux amoureux, à n’en pas douter – causaient.
La jeune fille, avec un timbre de voix qui prévenait tout de suite en sa faveur, disait à son compagnon :
— Pourquoi êtes-vous si triste, mon cher docteur ? Voyez comme la nature est belle et souriante. C’est mal de se laisser aller à des pensées sombres, quand Dieu nous met de tels spectacles sous les yeux.
— Pourquoi je suis triste ? répondait le jeune homme ; c’est vous qui le demandez, Ellen ! Vous savez pourtant bien ce qui fait le sujet de ma tristesse.
— Vous voulez parler de notre conversation de dimanche dernier sans doute. Je croyais que vous en aviez pris noblement votre parti.
— Cela prouve que vous ne me connaissez guère, chère amie.
— J’aurais pensé qu’un homme de votre valeur dût être plus philosophe et envisager la vie de plus haut, reprit la jeune fille. Pourquoi chercher le bonheur dans des chimères irréalisables, quand il peut être si doux de jouir du présent tel que la destinée nous le fait ?
— La destinée ? mais elle est entre nos mains !
— Vous vous trompez, elle est entre les mains de Dieu, qui veut que je sois votre amie, et rien que votre amie.
— Ah ! c’est que vous ne m’aimez pas, s’écria le jeune médecin sur un ton désespéré. Votre ancien amour vit toujours au fond de votre cœur… Mais cet amour, vous l’oublierez un jour, Ellen… le temps versera son baume sur votre deuil… et alors… Laissez-moi au moins l’espérance !
La jeune fille mit sa main dans celle du jeune homme, et le regarda longuement dans les yeux.
— Écoutez-moi, dit-elle. Vous avez aimé vous aussi ?
— Hélas !
— N’importe ; vous avez aimé sincèrement ?
— Je l’admets.
— Et vous avez oublié ?
— Oui, depuis le premier instant où j’ai plongé mon regard dans le vôtre. Serait-ce là ce qui vous préoccupe ?
— Oh ! mon Dieu, non ; j’ai foi absolue en votre loyauté ; croyez-vous à la mienne ?
— Aveuglément, mademoiselle.
— Eh bien, prenez-en ma parole, si la plaie de votre cœur s’est cicatrisée, la mienne n’est plus qu’une vague réminiscence du passé, depuis que…
— Achevez, Ellen !
— Je ne vous l’ai jamais caché, mon ami… depuis que votre main a touché la mienne.
— Mais alors vous m’aimez !
— Mon cœur vous appartient tout entier, vous le savez bien. Que voulez-vous de plus ?
— Vous m’aimez, dites-vous… Et cependant…
— Et cependant ce n’est pas près de moi que vous devez chercher le bonheur.
— Mais pourquoi donc, mon Dieu ? pourquoi ? s’écria le pauvre amoureux en se tordant les mains.
— Parce que Dieu ne le veut pas ! fit solennellement la jeune fille.
Le malheureux pencha son front sur ses genoux, pendant que celle qu’il avait nommée Ellen ajoutait sur un ton plus enjoué :
— Voyons, voyons, mon ami, chassez ces vilains papillons noirs, souriez-moi, dites-moi des vers, de jolis vers… Allons, plus de tristesse, ou je vous gronde !… Tenez, écoutez ! en voici un beaucoup plus sévère que moi… Vous avez entendu ?
— Qui ? cet oiseau ?
— Oui ; n’a-t-il pas dit : Whip, poor Will ? C’est un avertissement. Vous vous appelez Guillaume, en anglais, William, en américain Will. N’est-ce pas cela ? fit la jeune fille en feignant une gaieté qu’elle n’avait pas dans le cœur.
Et, pour achever de détourner le cours de la conversation, Miss Ellen Fairfield se mit à faire une petite dissertation ornithologique à Guillaume des Isles, qui l’écoutait plutôt en buvant le son de la voix qu’en prêtant attention au sens des paroles.
— C’est peut-être la première fois que vous entendez cet oiseau, dit-elle. C’est une espèce d’engoulevent particulier à l’Amérique. Il est assez rare dans cette partie du pays ; mais chez nous, en Virginie, il pullule à cette saison. Son nom lui vient des trois notes aiguës qu’il lance ainsi dans les nuits calmes, et auxquelles les imaginations populaires ont adapté les trois monosyllabes Whip poor Will, qu’il articule assez distinctivement, du reste, comme vous avez pu le remarquer.
À cet instant, les trois notes mélancoliques se firent entendre de nouveau sous la feuillée sombre :
— Whip poor Will !
Un sourire amer passa sur les lèvres du jeune homme.
— Le pauvre oiseau ne sait pas très bien l’anglais, dit-il. Il commet une faute de prononciation dont vous m’avez corrigé vous-même. Ce n’est pas Whip poor Will qu’il veut dire, c’est Weep, poor Will !
– Poor Will !soupira Ellen comme un écho, en passant doucement sa main sur la joue de son ami.
Celui-ci saisit la petite main dans les siennes, et la couvrit de baisers fous, pendant que deux grosses larmes où tremblait toute son âme coulaient silencieusement de ses yeux, et que l’oiseau des tropiques, sous son abri de feuillage, jetait à la lune ses trois notes mystérieuses :
— Weep, poor Will !
Pleure, pauvre Guillaume !
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Guillaume des Isles était né à Montréal, d’une ancienne famille française. Il avait fait de brillantes études, et venait d’obtenir son diplôme de médecin, lorsque sa mère mourut. Il en fut inconsolable. Pour surcroît, son père, jeune encore, se remaria au bout d’un an, ce qui acheva de briser les liens qui retenaient le fils à la famille et au foyer.
Quelque temps après, le cœur déchiré par un de ces amours néfastes qui empoisonnent quelquefois toute une vie, le jeune médecin allait se laisser aller au découragement et se renfrogner pour toujours dans le morne accablement de ses illusions détruites, lorsque se déclara la guerre dite de Sécession – guerre longue et meurtrière qui changea bientôt les États-Unis en un vaste camp où venaient s’enrôler par milliers les désœuvrés ou les désenchantés de toutes les parties du monde.
La cause du Nord, où l’on combattait pour l’abolition de l’esclavage, avait les sympathies de tous les amis du progrès et de la civilisation. Guillaume des Isles dit adieu à son pays, traversa la frontière, et, laissant derrière lui, enveloppés dans le même suaire, tous ses rêves d’avenir et ses espoirs de jeunesse, alla prendre du service dans l’armée du général Banks, sans autre ambition que celle de donner sa vie, inutile désormais, au bénéfice d’un principe sacré.
Ses connaissances chirurgicales le favorisèrent, et il venait d’atteindre le grade de chirurgien-major, lorsque la prise de Richmond mit fin à la terrible guerre civile, qui avait lavé dans le sang la tache honteuse que la plus vaillante des démocraties modernes avait héritée de l’antique barbarie.
Le major des Isles, devenu tout à fait Américain, s’était alors dirigé vers Chicago, la ville de progrès par excellence, et y avait ouvert une étude de médecin, pour recommencer une vie nouvelle.
Le temps avait fait son œuvre : les chagrins du pauvre garçon s’étaient apaisés ; mais la gaieté n’était pas revenue. Il ne regrettait plus la femme sans cœur qui l’avait trahi, mais – c’est à ce prix que s’achète l’expérience – l’orage semblait avoir flétri pour toujours la fleur de ses croyances naïves. Il n’avait pas encore trente ans, et se croyait incapable de jamais aimer.
Un de ses camarades de régiment, jeune officier riche et distingué, habitait Chicago avec sa famille, qui tenait le haut du pavé dans l’un des quartiers les plus select. Des Isles n’aimait guère le monde, mais il n’avait pu refuser l’invitation d’entrer en relation sociale avec les parents de son ami. Il rencontra chez eux un cercle d’élite, où, beau cavalier, de port et de manières aristocratiques, parlant un anglais très pur, quoique avec un léger accent étranger – ce qui ajoutait, disait-on, une grâce de plus à son langage – il devint bientôt un favori.
On le savait instruit, de bonne maison, de mœurs irréprochables ; on savait qu’il avait glorieusement fait son devoir de soldat pour une cause qui n’était pas la sienne ; il n’en fallait pas plus pour créer un vif intérêt autour de sa personne, et cela le réconciliait petit à petit avec le monde, en lui ouvrant le cœur à des impressions nouvelles.
Un soir, une jeune fille d’une rare beauté, à qui il venait d’être présenté, lui adressa la parole :
— Vous êtes Français, docteur ?
— Oui, mademoiselle.
— Notre pays doit beaucoup à la France, monsieur, et c’est toujours une aubaine pour les vrais Américains que d’avoir l’occasion de manifester leurs sympathies à des Français.
— J’en suis charmé, mademoiselle, mais je regrette de n’avoir que peu de droit à ces sympathies. Je ne suis Français que de race, étant né au Canada.
— Vous êtes Canadien ? Vous devez connaître Montréal alors.
— C’est ma ville natale, mademoiselle ; la connaîtriez-vous aussi ?
— Mais sans doute… Comme cela se trouve !… J’y ai passé un an, à étudier le français chez un pasteur qui avait connu ma famille en Virginie.
— Ah ! vous êtes sudiste, dans ce cas…
— De naissance, monsieur, de naissance seulement. Ce sont les opinions de mon père qui nous ont forcés d’émigrer. Et si nous avons de la reconnaissance envers les Français de l’ancien monde qui ont aidé notre pays à conquérir son indépendance, nous aimons aussi les héros qui sont venus nous prêter l’appui de leur courage dans la terrible crise que nous venons de traverser – surtout quand c’est encore le sang français qui coule dans leurs veines ! ajouta la jeune fille dans un élan d’enthousiasme.
Notre ami écoutait, avec une émotion visible, cette voix harmonieuse qui lui parlait avec tant de chaleur de la France, de son pays natal, de la noble cause qu’il avait embrassée ; et, à mesure que la conversation se prolongeait, il se sentait envahir par un sentiment plus tendre qu’il ne se serait cru capable d’en éprouver.
— De sorte que, dit-il, vous devez parler le français, mademoiselle…
— Oh ! assez difficilement, monsieur, je n’ai guère l’occasion de le cultiver ici, vous comprenez. Très peu de livres, point de journaux…
— Mais j’en ai, moi, des livres et des journaux français, Miss Fairfield ! s’empressa d’interrompre l’ancien officier ; et si vous me permettiez…
— C’est trop de bonté vraiment, monsieur des Isles.
— Et nous parlerons français ensemble quelquefois, voulez-vous ?
— J’en serai bien heureuse, monsieur.
Et les deux interlocuteurs échangèrent inconsciemment un de ces regards qui, s’ils ne décident point de toute une vie, laissent au moins une impression souvent ineffaçable.
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On conçoit qu’après une conversation comme celle que nous venons de rapporter, un courant de sympathie profonde s’établit de suite entre les deux nouvelles connaissances.
Miss Ellen Fairfield paraissait avoir vingt-cinq ans au plus. Nous avons dit qu’elle était belle ; c’était – ce qui vaut mieux encore – une créature exquise. Elle était instruite, d’un jugement solide, d’une distinction suprême, d’une délicatesse de sentiments qui perçait dans toutes ses paroles et dans tous ses actes, – avec juste ce léger grain de romanesque qui fait vibrer l’âme sans altérer le sens pratique de l’esprit.
Entre deux caractères si bien faits pour s’entendre, les relations sociales ne pouvaient manquer de se transformer bientôt en relations intimes. L’estime mutuelle devait engendrer l’amitié ; celle-ci devait amener les confidences du cœur ; et quand deux cœurs s’ouvrent l’un à l’autre, l’amour ne tarde guère à se glisser entre les deux.
Une coïncidence y aida. De même que Guillaume des Isles, Miss Fairfield avait eu, elle aussi, ses désenchantements et sa blessure au cœur. Elle avait aimé de toute son âme un jeune planteur de la Virginie engagé par traditions de famille dans le parti de la sécession. Les troubles politiques qui avaient entraîné l’émigration de la famille Fairfield, et qui finalement devait dégénérer en une gigantesque lutte fratricide, avait d’abord creusé un abîme entre les deux fiancés. Puis, une décharge d’artillerie meurtrière – oh ! les guerres civiles ! – en fauchant l’un dans sa fleur, avait brisé le cœur de l’autre, et enseveli tout espoir de réconciliation dans les tranchées ensanglantées de Gettysburgh.
Les confidences avait été mutuelles, naturellement. Tous deux avaient aimé, tous deux avaient dû dire adieu à leurs souvenirs d’enfance, en même temps qu’à leurs rêves de jeunesse : cette quasi-similitude de destinée en fit bientôt deux inséparables.
Tendresse toute fraternelle d’abord, mais qui ne tarda pas, à mesure que s’oblitéraient les cuisants regrets du passé, à provoquer l’échange des deux âmes. Il se fit presque à leur insu, dans un de ces moments d’expansion dont l’impression délicieuse suit l’homme à travers la vie, comme les parfums pénétrants qui embaument l’atmosphère longtemps après que s’est fanée la fleur qui les a produits.
Ce ne fut d’abord, entre les deux amoureux, qu’un vague abandon des cœurs, sans but précis, sans projet arrêté – entraînement pour ainsi dire inconscient, sans calcul comme sans hésitation. Ivresse des âmes où les sens ne sont pour rien, où les préoccupations de l’avenir ne comptent pas, où le côté pratique de l’existence disparaît dans le rayonnement d’un bonheur d’autant plus irréfléchi qu’il était plus inattendu !
Ils s’aimaient pour s’aimer, sans se demander ce qui les attendait au bout de leur sentier fleuri.
Guillaume s’éveilla le premier de ce rêve enchanteur, et parla mariage. À son grand étonnement, la jeune fille parut surprise ; puis, avec un regard attendri, et une infinie tristesse dans la voix :
— Ne parlons point de l’avenir, dit-elle ; jouissons du bonheur présent, cela vaut mieux.
Le jeune homme n’insista pas ; mais, s’il ne parla plus d’avenir, il ne se fit pas faute d’y penser. Il redoubla d’efforts et d’ambition ; et le succès, ami du travail opiniâtre et assidu, couronna largement son activité. En deux ans, il tripla sa clientèle, conquit une enviable position parmi ses confrères de la faculté ; bref, c’était la fortune qui lui souriait. Et maintenant, se dit-il, je crois avoir le droit de parler d’avenir !
Malheureusement, celle qu’il aimait n’avait pas changé d’avis.
— Restons amis, dit-elle, voulez-vous ? Amis, cela me semble si doux ; amis, cela veut tout dire ! Que faut-il de plus pour remplir le cœur ?
— Mais, reprenait le brave garçon, je ne suis pas voué à un célibat perpétuel ; je ne puis renoncer de gaieté d’âme au bonheur de la famille… Ni vous non plus, du reste… et nos relations…
— Peuvent écarter d’autres prétendants… C’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas ? Oh ! soyez tranquille pour ce qui me regarde ; notre amitié m’est mille fois plus précieuse que toutes les chances d’avenir que je pourrais rêver. Quant à vous, vous êtes jeune, vous avez devant vous de brillantes perspectives : une autre femme fera mieux votre bonheur que moi.
En présence d’un si étrange parti pris, le pauvre Guillaume ne savait que penser. Il attendit encore ; il attendit un an.
Un dimanche – c’est à cette circonstance qu’il est fait allusion au premier chapitre de cette singulière histoire – il se présenta suivant sa coutume chez son amie ; il portait un crêpe à son chapeau.
— Ellen, dit-il, avec une émotion qui faisait trembler sa voix, mon père vient de mourir ; je suis son seul héritier ; vous ne refuserez plus d’être ma femme, n’est-ce pas ?
Miss Fairfield leva sur le jeune médecin ses grands yeux attendris.
— Mon cher ami, dit-elle, auriez-vous pu croire que je refusais votre nom pour des motifs intéressés ? Ce serait me faire injure !
Abrégeons.
Ce soir-là, quand Guillaume des Isles prit congé de son amie, en lui baisant respectueusement la main suivant son habitude, une décision inébranlable était entrée dans son esprit.
Nous avons assisté à l’entrevue qui suivit. Cette entrevue était un adieu déguisé. Toute la semaine durant, le jeune homme avait fait ses préparatifs comme pour un long voyage. Le lendemain, après avoir écrit une lettre délirante à celle dont l’affection avait doré ses jours d’exil, il reprenait le chemin de son pays, pour s’en aller vieillir seul et désolé sous le vieux toit paternel, à jamais désert pour lui maintenant.
La voix de l’oiseau nocturne avait été :
— Weep, poor Will !
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De longues années se sont écoulées.
La belle Ellen Fairfield est retournée en Virginie après le retour de Guillaume des Isles au Canada.
Au mois de juin de l’année dernière, celui-ci reçut une lettre de faire-part bordée de noir, et qui portait le timbre de Richmond. Il l’ouvrit tout tremblant.
Cette lettre en contenait une autre ; et notre vieil ami faillit tomber à la renverse en reconnaissant la chère écriture qui avait tracé la suscription.
Voici ce qu’il lut à travers ses larmes :
« Cher ami,
« Mes jours sont comptés, mais je ne veux pas mourir sans vous avoir demandé pardon. Vous m’avez peut-être crue fausse ou frivole : détrompez-vous. On ne ment pas, à l’heure où j’en suis, et je tiens à vous répéter une dernière fois les paroles que je vous ai dites, sur un des bancs de l’Union Park de Chicago, la dernière fois que nous avons causé ensemble : « Vous seul avez possédé mon cœur tout entier ! »
« Par malheur, un obstacle s’opposait à notre union : vous me croyiez plus jeune que vous, quand, au contraire, j’étais votre aînée de quatre ans. Si je ne vous en ai pas fait l’aveu dans le temps, la coquetterie n’y était pour rien, croyez-moi. C’est parce que j’étais sûre que vous insisteriez quand même. Et lorsque vous me demandiez de partager votre vie, je vous voyais dans l’avenir, à quarante-cinq ans, dans toute la force et l’éclat de l’âge viril, et moi suspendue à votre bras, vieille femme ridée, blanchie, frisant la cinquantaine ! j’ai voulu vous épargner cette tristesse : vous me pardonnerez, n’est-ce pas ?
« Ne pleurez point, nous avons eu notre part de bonheur dans la vie. Nous nous retrouverons dans un monde où l’on ne vieillit pas. Adieu ! »
« Ellen. »
Huit jours plus tard, à la tombée de la nuit, un vieillard, qui semblait cassé avant l’âge, était agenouillé sur une tombe, dans un des cimetières de l’ancienne capitale virginienne.
Cette tombe, c’était celle d’Ellen Fairfield.
Ce vieillard, c’était l’ex-officier de l’armée du Nord, l’ancien médecin de Chicago, Guillaume des Isles.
Tout à coup, une voix qu’il n’avait pas oubliée retentit dans le feuillage :
— Weep, poor Will !
Le vieillard cacha sa tête blanche dans ses mains, et fondit en larmes.
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