VII.
Charette montra dans sa première lutte contre le général Haxo une autre nuance de son caractère, la légèreté et l'imprévoyance unies à beaucoup de bravoure et de fermeté. C'est bien dans cette occasion qu'on remarque qu'il n'adoptait aucun plan militaire, mais qu'il vivait au jour le jour, bravant le danger lorsqu'il se présentait, mais ne sachant ni le calculer, ni faire naître ou préparer des circonstances avantageuses. Après la prise de Noirmoutier, Charette n'y demeura que quelques jours; il les employa à faire entrer quelques vivres dans la place et à expédier un aviso en Angleterre. Ce fut La Roberie aîné, officier de mérite, qu'il y envoya. La garnison qu'il laissa à Noirmoutier était d'environ huit cents hommes, et ce poste fut médiocrement envié par les soldats de son armée, qui avaient une répugnance invincible pour toute position où l'on n'avait point de retraite. Le gouverneur était un M. de Tinguy, officier peu connu, et qui, parmi plusieurs autres officiers restés aussi dans la place, ne devait pas jouir d'une grande autorité.
Charette ramena donc incontinent son armée à Touvois, à une lieue de Légé, apparemment parce que cela le rapprochait de sa nouvelle conquête, et qu'il avait éprouvé devant une division de l'armée de Mayence, qu'il n'y avait aucune résistance à tenter dans son ancien poste qui équivalait à une rase campagne: il y campa pendant plus de trois semaines. Enfin, vers le milieu de novembre 1793, Haxo sortit de Nantes et entra par plusieurs points sur le pays insurgé. La division des Sables pénétra aussi, et Charette vit qu'il allait être enveloppé à Touvois, pendant que la division de l'armée de Haxo, qui avait débouché par Machecoul, lui couperait la retraite de Noirmoutiers. Dans une position aussi épineuse, Charette devait prendre un parti décisif, et il n'en prit point; il décampa de Touvois, s'avança vers la Garnache et Saint-Gervais: Haxo le suivait rapidement à la tête de quatre à cinq mille hommes et de l'artillerie.
Charette essaya un instant de lui résister dans ce dernier endroit, mais il fut chassé à coups de canon et acculé dans Bouin, dont il ne se tira avec sa troupe qu'en franchissant ou traversant les fossés. Il laissa là une belle artillerie, ses caissons, ses équipages. Son armée ne sauva qu'un seul cheval, celui de La Roberie; mais l'on ne sache pas qu'elle ait tué les autres ni encloué ses canons. Elle effectuait une retraite ou plutôt une déroute précipitée, accompagnée du plus grand désordre, et, certainement, elle n'eut pas le temps, ni peut-être la pensée de détruire les ressources qu'elle était forcée d'abandonner à l'ennemi. Ce désastre n'avait point été prévu, et il était bien facile de l'éviter. Charette devait examiner, en sortant de Touvois, s'il avait une force suffisante pour défendre Noirmoutiers et pour en empêcher le siège; il ne pouvait s'agir de s'y enterrer, car alors tout le parti se serait trouvé concentré dans un seul point, et il était irrévocablement abattu par la chute de ce lieu de refuge. Pour prendre une pareille résolution, il eût fallu attendre à une époque déterminée un secours que l'Angleterre aurait envoyé, et qui eût été capable de faire lever le siège. Ce plan était donc impraticable, quand même on admettrait, ce qui eût éprouvé une grande difficulté, que l'armée eût consenti à l'exécuter.
Et si l'armée de Charette était trop faible pour tenir tête à l'ennemi, il fallait donc se garder soigneusement de se laisser engager avec tous ses moyens militaires sur un terrain désavantageux, et qui ne laissait aux insurgés, en cas de défaite, que la perspective d'une destruction totale.
Bien plus, un semblable échec devait décourager entièrement la garnison de Noirmoutiers: il était propre à lui enlever l'espoir d'être jamais secourue, et par suite celle énergie morale et ces illusions du courage, qui sont toujours les meilleurs garans d'une défense opiniâtre. La facilité avec laquelle elle se rendit atteste assez l'abattement et la consternation que produisit la victoire de Haxo dans l'ame des assiégés.
Ce malheureux événement prouve donc l'hésitation, l'incertitude et l'absence de tout plan fixe de la part de Charette. C'était plutôt un sentiment confus que des réflexions éclairées qui le portait ainsi dans la direction de Noirmoutiers. Peut-être avait-il l'idée vague de s'y jeter et d'y cantonner une partie de son armée, sauf à la rejeter, si d'autres motifs paraissaient ensuite peu favorables. C'était toujours l'événement actuel qui déterminait sa conduite, et la mobilité des circonstances n'était pas plus rapide et plus variée que celle de ses pensées et de ses résolutions. Si celle que l'on analyse ici eût reçu le moindre degré de maturité, s'il eût pesé un seul moment les résultats que pouvait amener, au milieu d'un marais, une lutte inégale, il aurait porté son armée dans le sein du Bocage, sur un terrain où il devait bientôt recueillir tant de succès: et, comme Haxo voulait reprendre Noirmoutiers, et comme, pour achever ce dessein, il avait besoin de protéger ses derrière; par un corps d'observation, que les munitions et les subsistances nécessaires à sa troupe devaient arriver librement, et que, pour assurer ces approvisionnemens, il lui fallait tenir une chaîne de postes depuis Noirmoutiers jusqu'à Nantes, les événemens de la mer étant trop hasardeux; il eût été bien difficile que Charette n'eût pas trouvé jour à entraver des dispositions si multipliées, et à gagner peut-être sur son ennemi des avantages importans.
Aussi faut-il dire que cette défaite de Bouin terrassa le parti. Elle fut à l'armée de Charette ce que la défaite de Luçon avait été aux armées réunies. Dans les deux endroits on perdit son artillerie et ses munitions, et cette dernière perte surtout était incalculable pour des gens qui n'avaient point de postes fortifiés, qui étaient obligés de traîner tous leurs moyens après eux. Charette n'était plus, à proprement parler, un général d'armée, parce que tout ce qui constitue une armée avait échappé de ses mains; il devenait un simple partisan, occupé à fuir habituellement devant l'ennemi lorsqu'il déployait une force supérieure, et à épier les occasions dans lesquelles ce même ennemi se serait négligé ou affaibli par excès de confiance.
Charette essaya ce genre de combattre en sortant de Bouin. Il surpris à Bois-de-Cene un détachement républicain de quatre cents hommes à peu près, qui fut presque entièrement égorgé. Cet avantage lui procura quarante chevaux. Il se porta le lendemain sur Légé que gardait une troupe plus nombreuse et pourvue de canons; il l'attaqua valeureusement, et il fut repoussé après un combat de quelques heures.
C'est de cette époque que date toute la campagne faite par Charette, pendant l'hiver de 1794, et dans laquelle les revers de ce chef restèrent bien au-dessous de ses avantages. Plusieurs causes contribuèrent à ses succès.
La première et la plus considérable fut la proscription générale des Vendéens, l'interdit qui fut jeté sur leur malheureuse contrée, et les horreurs inouies dont elle devint le théâtre journalier; une soldatesque effrénée n'y connaissait ni amis ni neutres: les femmes et les enfans furent enveloppés dans ce carnage impitoyable; des communes qui avaient livré les armes furent ensuite livrées à la dévastation, au fer et à la flamme; des hommes revêtus des fonctions et des livrées républicaines furent fusillés; il n'y eut donc alors d'asile que dans les camps et les forêts, de sûreté et de garantie que sous les armes, de protection efficace que dans des réunions nombreuses. La crainte du péril et le sentiment de sa conservation formèrent l'armée, et la terreur générale produisit le courage le plus exalté, le courage du désespoir.
A ce mobile aussi puissant que les républicains avaient exercé contre eux, il faut ajouter le défaut absolu de renseignemens et de lumières dont ils auraient eu besoin pour guider leurs opérations, et dont ils étaient privés. Ils avaient, par leur conduite atroce et cruelle, élevé un mur d'airain entre les Vendéens et leurs soldats. Les deux partis n'étaient plus composés que d'ennemis acharnés: ainsi les armées patriotes n'ayant aucune espèce de relation dans le pays où elles combattaient, ne pouvaient marcher qu'à l'aventure; leurs généraux ne pouvaient former, pour ainsi dire, que des combinaisons divinatoires. Ils poursuivaient les insurgés à la piste; ils ne reconnaissaient que par la trace des lieux, par les routes qu'ils tenaient, semblables au chasseur qui rembuche des bêtes féroces; et comme cette manière de découvrir n'était praticable que pendant le jour, il s'ensuivait que les Vendéens étaient toujours en sûreté pendant la nuit, et qu'ils avaient une grande facilité pour cacher leur marche et échapper à l'ennemi. Cette considération explique pourquoi, dans cet hiver, ils furent si rarement surpris, et ils ne l'auraient même jamais été, si cette sécurité habituelle ne les eût fait relâcher quelquefois de toute espèce de précaution.
Ensuite la nature du terrain du Bocage de la Vendée était inestimable pour des révoltés pendant le cours de l'hiver. Couvert de bois et de buissons, n'ayant que peu de chemins et des chemins impraticables, il était presque impossible à une troupe d'y conduire de l'artillerie; le transport des vivres et des bagages y était de la dernière difficulté. La cavalerie la mieux montée y était ruinée eu quinze jours; tous les obstacles enfin se pressaient autour des opérations militaires, et si les colonnes républicaines n'eussent été éclairées par des réfugiés du pays, elles auraient probablement été réduites à une inaction complète. Une attitude active ne leur était pas plus favorable, puisqu'en agissant avec des corps nombreux, les républicains étaient affamés, et ils couraient risque d'être écrasés dès qu'ils se montraient en petites masses. Ils en firent une rude épreuve dans la campagne que l'on rappelle. Rassemblés en grande force, ils ne trouvaient personne et ils étaient assaillis de privations. Éparpillés en petits détachemens, ils étaient battus. L'on fera remarquer dans la suite que le général Hoche termina facilement la guerre civile, parce qu'il sut prévoir et parer à tous ces inconvéniens. La Vendée eût été pacifiée dix fois avant la dernière, si l'on eût remplacé les trois quarts des soldats républicains qui y sont péris, par de la modération et du bon sens.