Chapitre 11 Les réformes du capitaine. - Le bilan de deux mois.
L’amitié de plus en plus étroite qui me liait à Baudouin avait été un grand bien pour nous deux. Nous nous complétions en quelque sorte l’un l’autre.
Je lui avais jusqu’à un certain point donné le goût de la lecture et de l’étude sérieuse ; et, de son côté, plus fort et plus adroit que moi aux exercices du corps, il m’avait très aisément amené à partager sa passion pour la gymnastique.
Sans lui, il est très probable que je me serais laissé gagner aux préjugés de mes camarades, et ils en avaient à cet égard de très enracinés. Une opinion fort répandue au milieu d’eux était que la gymnastique est le talent des imbéciles, et il est malheureusement vrai qu’un certain nombre de ceux qui s’y montraient les moins maladroits étaient classés parmi les plus arriérés en grec et en latin.
D’autre part, quelques gnomes prétentieux, laids et mal bâtis, pareils à des petits vieux, et qui plus que d’autres auraient eu intérêt à se fortifier par les leçons du capitaine, croyaient se montrer pleins d’esprit en affectant de mépriser ses enseignements ; ils ricanaient sottement au lieu de faire leurs efforts pour devenir un peu plus pareils à des hommes, et feignaient d’exécuter les mouvements prescrits au lieu de s’y mettre de bonne foi.
Les ridicules personnels du maître n’étaient évidemment pas sans influence sur cet état de choses. On répétait ses mots, on imitait son accent, et l’on ne pouvait pas imaginer que rien de bon pût venir de ce personnage hétéroclite.
Aussi n’est-il pas douteux pour moi que, sans mon ami, j’aurais subi la contagion générale, et que j’aurais probablement cru de bon ton de me complaire dans une misérable paresse physique.
Mais, par bonheur, Baudouin avait retenu mot pour mot tout ce que nous avait dit le capitaine ; sa raison de paysan en avait déduit les conclusions logiques, et il s’était mis en tête de réaliser au plus tôt l’idéal proposé.
« Vois-tu, me disait-il, devenir physiquement habile et fort n’est pas seulement un devoir envers soi-même, c’est un devoir envers la patrie. Tout le monde ne peut pas prétendre à être un jour un grand homme. Mais tout le monde peut se promettre d’être un bon soldat, et doit s’y préparer consciencieusement. Si tu m’en crois, nous nous exercerons si bien, nous mettrons tant d’ardeur à saisir les occasions d’endurcir nos muscles, qu’avant la fin de l’année nous serons de véritables athlètes ! »
C’était parler d’or. Mais Baudouin ne s’en tenait pas aux paroles. Il joignait l’exemple au précepte ; il apportait une ténacité extraordinaire à suivre tous les conseils du capitaine.
Stimulé par son entrain, autant que par les recommandations de mon père, je mettais toute mon énergie à rivaliser avec lui.
La récompense ne se fit pas attendre. D’abord nous trouvâmes bientôt un véritable plaisir à exécuter les petits tours de force qui nous avaient au début paru les plus difficiles ou les plus monotones. La leçon de gymnastique devint pour nous la plus agréable des récréations. Nous l’attendions avec impatience, et nous aurions été désolés d’en être privés.
D’autre part, nous déployions tous deux une bonne volonté si évidente, que le capitaine Biradent commença de nous regarder avec une faveur marquée et prit souvent la peine de nous faire répéter deux ou trois fois le même mouvement, ou de l’exécuter sous nos yeux pour nous montrer comment nous devions nous y prendre.
Ses petits travers, sa figure excentrique et même son accent ne nous choquaient plus le moins du monde maintenant. Je crois même que nous associions dans une certaine mesure cet accent avec son étonnante agilité. Nous n’étions certainement pas éloignés de penser que tous les bons gymnastes doivent un peu gasconner.
Notre force croissait à vue d’œil. Le moment arriva très vite où nous eûmes une telle avance sur nos compagnons plus indolents, que le capitaine jugea nécessaire de nous placer dans une section hors cadre, et composée de nous deux seuls.
Dès lors il nous fut permis d’aborder tous les appareils encore interdits au profane, – les chevaux rembourrés, les mils ou massues persanes, les haltères, les barres de fer, – sans préjudice, bien entendu, des anneaux, du trapèze, des cordes et des échelles.
Alors on vit se produire un phénomène curieux. Plusieurs de nos camarades, jaloux de nous voir ainsi distingués, se mirent en tête de conquérir les mêmes privilèges, apportèrent plus d’énergie dans leurs efforts, et prirent goût, eux aussi, à la gymnastique. L’émulation joue toujours un grand rôle dans ces sortes de contagions. Le capitaine imagina fort à propos de nous engager dans des luttes deux à deux à l’aide d’un petit bâton court, inflexible, qu’on poussait ou qu’on tirait en sens contraires, soit debout, soit assis, soit à longueur de bras, soit à bras raccourci, dans les attitudes les plus variées.
Bientôt toute la division s’en mêla. Baudouin et moi, jaloux de ne pas perdre nos avantages, nous travaillâmes de plus belle, et le résultat de cette noble ardeur fut que, vers la fin de novembre, le capitaine se laissa aller un jour à nous dire :
« Allons, mes enfants, je suis content de vous. Vous êtes la meilleure division du lycée ! »
Il n’était pas homme à s’en tenir à des compliments. Se disant avec raison qu’il faut battre le fer quand il est chaud et mettre à profit les bonnes dispositions qu’on trouve chez les élèves, il convoqua le proviseur et le censeur à une de nos leçons, et eut avec eux plusieurs conférences. Il devint bientôt évident que les autorités administratives préparaient des réformes importantes. Un jour que j’avais été appelé chez le censeur pour un détail de service intérieur, je me croisai dans le couloir avec le proviseur et le capitaine Biradent, qui étaient engagés dans une conversation des plus animées. Je ne fis que passer rapidement, mais j’entendis la voix glapissante du vieux soldat qui disait ou plutôt qui criait :
« Oui, monsieur le Proviseur, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. On vante toujours le système d’éducation physique des Anglais. Mais ce serait de la plaisanterie auprès du nôtre, si nous en tirions tout ce qu’il peut donner. Ils font jouer leurs enfants au cricket et à la paume… La belle affaire ! C’est scientifiquement que nous devons développer les forces des nôtres… »
Je n’en entendis pas davantage ; mais il fut bientôt aisé de voir que M. Ruette s’était rendu de bonne grâce aux arguments d’un homme pour lequel il professait une profonde estime, et lui avait concédé tout ce qu’il demandait.
Et d’abord, le capitaine avait obtenu que le concours trimestriel de gymnastique donnerait droit à des points pour un prix de fin d’année publiquement décerné. Afin d’enlever aux externes tout motif de plainte, on autorisa ceux qui en exprimeraient le désir à suivre nos exercices. Je note en passant que Parmentier ne profita jamais de cette permission.
D’autre part, le capitaine avait imaginé de faire tourner plus directement les récréations au profit de notre développement, et à cet effet il fit adopter les mesures suivantes :
Plusieurs jeux qui n’avaient jamais obtenu droit de cité dans les cours du lycée, tels que le ballon, les quilles, le jeu de boules, le grand et le petit palet, devinrent réglementaires. L’administration se chargea de nous en fournir l’outillage, qui fut systématiquement choisi très solide et très lourd.
Le père Barbotte fut averti de ne plus nous vendre que de grosses balles très dures, et l’exercice de la balle au mur nous fut spécialement recommandé.
« Il n’y a pas de jeu, disait le capitaine, qui développe mieux la force, l’adresse, la justesse du coup d’œil, la souplesse et la grâce. C’est exclusivement à ce jeu favori que les Basques doivent les qualités si remarquables qui les distinguent comme chasseurs et comme soldats. »
Enfin, une autre innovation du capitaine fut d’organiser, une fois par semaine, une promenade au pas gymnastique pour les meilleurs élèves de son cours.
Nous partions du lycée le jeudi matin à sept heures précises, et, à sept heures et demie, nous étions rentrés pour le déjeuner, après avoir fait à jeun nos cinq à six kilomètres autour de la ville. Ah ! ce fut dur les premières fois ! Il semblait par moments qu’on allait étouffer, tant la respiration devenait haletante, la circulation rapide et les battements du cœur précipités…
Mais on ne voulait pas rester en arrière. On tenait bon. On allait toujours, les coudes au corps, marquant le pas et retenant son haleine. Dût-on tomber mort, on ne lâcherait pas pied !
On ne tombait pas mort. À la troisième épreuve, tout symptôme pénible avait déjà disparu. Nous en arrivâmes très rapidement les uns et les autres, petits et grands, à faire de cinq à sept kilomètres en trente minutes, sans un seul repos. Et nous comptions bien faire mieux un jour, car le capitaine ne manquait pas de nous dire, pour nous piquer d’honneur, que certains de ses pompiers faisaient leurs sept kilomètres en vingt-cinq minutes. Mais aussi c’étaient des hommes qu’on était fier de commander !
Le résultat de cet entraînement régulier fut que notre force grandit avec une rapidité qui tenait du prodige. En quelques mois nous avions acquis des poitrines et des épaules qui faisaient plaisir à voir. Mon père et ma mère n’en revenaient pas. À chaque visite qu’ils me faisaient, – et ils ne passaient guère quinze jours sans venir m’embrasser, – ils pouvaient constater un progrès dans ma taille et dans l’état déjà si florissant de ma santé.
Au demeurant, ces exercices, pour lesquels je me prenais avec Baudouin d’un goût de plus en plus vif, n’entravaient en aucune façon mes études.
Quand je rentrais bien las au quartier, de cette bonne fatigue que donne l’effort prolongé, le plaisir de me reposer en passant à des travaux intellectuels était pour ainsi dire tangible. Je me sentais la tête plus libre, la mémoire plus fraîche, toutes les facultés plus actives. Jamais je n’ai mieux fait mon thème ou ma version qu’après une bonne lutte au bâton avec Baudouin, ou une grande partie de balle.
Je dormais bien, je me levais content et dispos, je n’étais pas un instant tenté de perdre mon temps en dissipations ou en flâneries. Il semblait au contraire que la condition physique, dans laquelle tous ces exercices m’entretenaient, ne fît que me plonger dans une atmosphère d’émulation dont l’action s’étendait aux devoirs classiques.
M. Delacour me considérait avec Parmentier comme son meilleur élève. Il l’avait dit à l’inspecteur d’Académie, qui avait obligeamment transmis à mon père cet agréable renseignement.
En somme, quand le mois de décembre s’ouvrit, je n’avais pas été une seule fois puni, j’étais constamment resté au banc d’honneur, et j’avais été très heureux aux compositions. Mes places avaient été : trois fois premier, deux fois second, une fois troisième et deux fois quatrième. Selon l’usage, les dix premières places donnaient droit à un certain nombre de points proportionnels, à raison de 10 points pour le premier et 1 pour le dixième, – et c’est par l’addition de ces points que se cotaient les chances pour le prix de Pâques.
Or, j’en avais 70 en tout, et Parmentier seulement 69. Verschuren et Mandrès nous suivaient, le premier avec 55 points, le second avec 47. Je n’avais qu’à persévérer pour enlever le prix de haute lutte. Je ne m’abusais pourtant pas outre mesure sur les probabilités de la victoire finale, car je savais avoir affaire à forte partie.
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