Chapitre 10 Aventures de deux nègres marrons.
Le lendemain vendredi, à la récréation du matin, une étrange nouvelle se répandit dans le lycée avec une rapidité télégraphique. Perroche et Tanguy avaient disparu !… Personne ne pouvait dire de quelle façon, ni depuis combien de temps…
Privés tous deux de sortie, ils avaient fait partie d’une colonne mixte d’élèves de toutes les divisions, envoyée en promenade vers le bois du Gros-Tesson, sous la surveillance d’un maître auxiliaire. Depuis ce moment on n’avait plus leur trace.
Au retour de la colonne pour l’heure du goûter, leur absence avait passé inaperçue. Le maître auxiliaire, connaissant imparfaitement les élèves confiés à sa garde, n’avait pas remarqué qu’ils lui manquaient. Le soir, au dortoir, le vide de deux couchettes avait été mis au compte de retardataires restés chez leurs correspondants. Bref, c’est seulement à l’étude du matin que M. Pellerin constata les deux absences et reconnut que Perroche et Tanguy manquaient à son total.
Il savait bien, lui, qu’ils avaient été privés de sortie et ne pouvaient pas, par conséquent, s’être attardés chez leur correspondant. Il s’était assuré, après le lever, que personne ne restait au dortoir pour cause de maladie. Il n’y avait donc qu’une conclusion à tirer, – c’est que les deux illustres personnages s’étaient éclipsés la veille.
Un rapport sommaire au censeur fut immédiatement suivi d’une enquête rapide, et, en moins d’une demi-heure, un fait resta sinon avéré, du moins vraisemblable : c’était au cours de la promenade extra muros que les deux compères avaient disparu.
Qu’étaient-ils devenus ?
C’est ce que nous nous demandions tous avec une intense curiosité, – curiosité qui fut bientôt portée au comble, quand nous nous vîmes appelés l’un après l’autre chez M. le Censeur et soumis à un interrogatoire serré sur ce que nous pouvions savoir à cet égard. Quelle était notre opinion personnelle sur l’événement ? Perroche ou Tanguy avaient-ils indiqué des projets d’évasion ? Il était de notre devoir de dire ce que nous savions, car on pouvait craindre que les malheureux enfants n’eussent été les victimes de quelque accident !
La plupart d’entre nous n’eurent naturellement à donner que des réponses absolument négatives. Quelques-uns de ceux qui avaient été consignés et qui avaient fait partie de la colonne envoyée au Gros-Tesson, purent seuls confirmer l’opinion générale, qui faisait remonter la disparition à l’heure de la promenade. Verschuren, notamment, donnait à entendre par ses clignements d’yeux qu’il en savait long sur l’affaire. Mais, en somme, il ne voulut rien dire.
Ce mystérieux événement fut encore le sujet des conversations à la récréation de dix heures. À midi, on n’y pensa plus guère. À quatre heures, c’était tout à fait de l’histoire ancienne.
Il était environ sept heures du soir, et nous étions tous au quartier, plongés dans notre thème grec, quand un grand bruit de pas se fit entendre dans le couloir. Il y eut là des va-et-vient, comme un piétinement de galoches et de grosses bottes, puis un bruit de chaînes et un murmure de voix confuses. Nous écoutions avec anxiété.
Enfin la porte s’ouvrit. Le censeur pénétra dans l’étude, et, derrière lui, le spectacle le plus inattendu s’offrit à nos regards.
Deux gamins déguenillés, à demi vêtus de haillons sordides, chaussés de gros sabots et noirs de peau comme des ramoneurs, firent leur entrée. Ils étaient enchaînés et tenus en laisse par un gendarme ! Puis venait un maréchal des logis que nous reconnûmes d’emblée, à certains traits distinctifs de son martial visage, comme le père de notre camarade Piffard. Enfin le proviseur fermait la marche.
Tout le monde se leva, selon l’usage, et considéra en silence le groupe singulier que formaient, au milieu de l’étude, les deux prisonniers et leur escorte.
Il nous semblait bien reconnaître Perroche et Tanguy sous la suie dont ils étaient masqués. Mais l’apparence qu’ils se fussent ainsi déguisés ! Cela ne paraissait pas possible. On ne se salit pas de la sorte à plaisir, et ne trouve pas qui veut des loques comme celles qui les couvraient. Le mendiant le plus endurci aurait rougi de se montrer dans ce déshabillé. Les malheureux baissaient les yeux vers le parquet, ce qui achevait de rendre leur physionomie encore plus malaisée à distinguer.
M. Ruette mit fin à notre indécision.
« J’ai tenu, nous dit-il, à vous ramener vos camarades dans le brillant costume qu’ils avaient adopté au moment où la force publique les a appréhendés au corps. Ce joli monsieur-là que vous vous évertuez vainement à reconnaître, n’est autre que Perroche. Celui-ci est Tanguy. Regardez-les bien, et voyez où les ont conduits vingt-quatre heures d’école buissonnière. »
Un cri d’étonnement, mêlé pour quelques-uns d’une véritable stupeur, salua cette présentation. Les deux coupables ne riaient pas, eux. Je les vis distinctement rougir sous leur noir de fumée.
Le proviseur reprit gravement :
« Profitant de la demi-liberté de la promenade, Tanguy et Perroche se sont soustraits à la salutaire discipline du lycée, pour aller courir les aventures. Tristes aventures, s’il faut en juger par les résultats ! Je n’insiste pas, mes enfants, sur l’énormité d’une faute qui a eu pour effet de nous causer depuis ce matin de terribles inquiétudes. Je suis trop heureux que les deux fugitifs aient été retrouvés sains et saufs, – sinon tout à fait en bon état, – pour les punir bien sévèrement. Cependant, il ne serait pas juste qu’ils reprissent tout simplement leur place au milieu de vous, sans aucun memento de leur désertion. Ils seront donc privés de sortie pendant un mois, et de plus je les condamne à garder jusqu’à l’heure du coucher l’élégante livrée qu’ils ont rapportée de leur escapade… Pour une récidive, je serais plus impitoyable, et je renverrais simplement les coupables à leur famille… Maintenant, monsieur le gendarme, voulez-vous avoir l’obligeance de rendre la liberté à vos prisonniers ? »
Le brave soldat s’empressa d’obtempérer à l’invitation et d’ouvrir, à l’aide d’une petite clef, la serrure des menottes qui retenaient au bout de leur chaîne les poignets des deux malheureux. Puis, avec son chef, il quitta l’étude.
M. Ruette et le censeur ne tardèrent pas à se retirer aussi, après avoir échangé quelques mots avec M. Pellerin.
Un murmure de réprobation et de chuchotements étouffés s’éleva aussitôt de tous les bancs.
Ahuris, comme hébétés, Perroche et Tanguy étaient restés au milieu de la salle. La lumière crue des quinquets tombait sur eux, éclatante, inexorable, et nous montrait dans toute son horreur le déplorable état de ces enfants prodigues. Ils étaient véritablement affreux à voir et en avaient le sentiment. Que n’auraient-ils pas donné pour pouvoir se soustraire à nos regards ?
M. Pellerin eut pitié d’eux.
« Allons, messieurs, qu’on se remette au travail, nous dit-il. Et vous, ajouta-t-il en s’adressant aux deux coupables, à vos pupitres ! »
Ils s’y traînèrent lentement.
Tanguy, en arrivant à sa place, cacha sa tête dans ses mains et ne bougea plus. Perroche était toujours mon voisin de gauche ; il s’affaissa plutôt qu’il ne s’assit sur son banc.
« Sais-tu quelle heure il est et si nous allons bientôt souper ? » me demanda-t-il à demi-voix. Il avait une faim de loup.
Comment pouvait-il avoir faim avec une tête pareille ? Mais tel était son tempérament ; au milieu du plus terrible naufrage, il aurait pensé, avant toute chose, au biscuit.
« Encore un quart d’heure d’étude, lui répondis-je, heureux de le voir prendre son désastre par le bon côté.
— Fichue baraque ! reprit-il, on ne peut même pas manger à son heure !… Quand on est libre, au moins on fait ce qu’on veut, on reste à table tout à son aise, on dîne quatre fois par jour, on mange six fois du dessert si cela vous va !…
— Bah ! Est-ce que vous vous seriez amusés ? » demandai-je, légèrement alléché par ce programme.
Ma passion des voyages se réveillait subitement en moi.
« Ah ! je t’en réponds ! fit Perroche avec un accent qui me parut un peu forcé. Sans ces maudits gendarmes !…
— Perroche, je vous serai très obligé de réserver vos confidences pour la récréation de demain ! dit M. Pellerin qui surveillait les deux coupables. Et vous, Besnard, occupez-vous de votre thème ! »
Le silence se rétablit. Pendant quelques minutes, on n’entendit plus que les plumes grinçant sur le papier. La face de Tanguy restait toujours cachée entre ses mains.
Bientôt, pourtant, je n’y tins plus.
« Pourquoi êtes-vous si noirs et si déguenillés ? demandai-je à Perroche en feignant de chercher un livre dans mon pupitre.
— Ah !… voilà !… fit-il. Nous sommes joliment déguisés, hein ?
— Vous auriez pu choisir un accoutrement plus propre.
— Bah ! pourvu qu’on soit libre, on se moque bien d’être élégant ou non !
— Perroche, je vous y prends encore ? reprit M. Pellerin. À la troisième observation, je serai obligé de sévir. »
Assez honteux d’avoir été l’occasion de la mercuriale, je me remis au travail. L’étude s’acheva sans incident. Au fond, Perroche commençait à piquer ma curiosité.
Au réfectoire, l’entrée des deux nègres marrons fit sensation. On se les montrait de table en table, on se communiquait à l’oreille la façon dont leur retour s’était effectué, et l’on ne se gênait pas pour sourire.
Toutes manifestations qui semblaient fort pénibles à l’amour-propre de Tanguy. Il avait les yeux très rouges, comme s’il se fût laissé aller sur son pupitre à un accès de désespoir humide, et mangeait en silence, d’un air sombre et farouche.
Quant à Perroche, sans perdre un coup de dent, il semblait dire par son attitude que nos railleries lui étaient à peu près indifférentes. Enhardi même par nos mines curieuses, il en vint bientôt à se vanter ouvertement de ses prétendus exploits.
« C’est hier soir que nous avons bien dîné ! fit-il tout à coup. Mon cher, figure-toi une omelette grande comme la moitié de cette table, avec un tas de petits morceaux de lard, – quelque chose de savoureux, de fondant, enfin un véritable chef-d’œuvre !
— Et avec l’omelette ? » demanda indiscrètement Verschuren.
Perroche parut légèrement interloqué.
« Avec l’omelette ?… »
Il chercha dans sa tête et ne trouva probablement rien, car il reprit :
« Ah ! dame, c’était à la campagne, tu comprends !… En pleine forêt… Une ferme déserte au milieu des bois ! Il ne faut pas demander à des paysans de vous donner ce qu’ils n’ont pas. À la guerre comme à la guerre… mais pour une fière omelette, c’était une fière omelette, – n’est-ce pas, Tanguy ? »
Tanguy fit de la tête un signe équivoque et mélancolique. Cela pouvait à la rigueur passer pour une approbation. Mais évidemment ce n’était pas de l’enthousiasme.
« Et les noix, hein, Tanguy, – elles étaient fameuses aussi ! reprit Perroche s’échauffant d’autant plus, à la pensée de ce festin rustique, que son complice semblait moins disposé à en vanter les splendeurs. Jamais je n’ai mangé de noix pareilles !
— En somme, vous avez dîné avec une omelette et des noix, reprit l’impitoyable Verschuren. Ce n’est pas très fameux !
— Oh ! il est clair que nous n’avons pas eu un banquet à trois services ! répliqua Perroche du ton d’un voyageur qui a acquis une profonde expérience des quatre parties du monde. Avec tes idées, on resterait toujours dans son trou sans voir du pays. Il faut savoir s’accommoder aux circonstances, que diable ! »
Ces réflexions s’accordaient trop bien avec les principes que j’avais toujours vu émettre par les voyageurs célèbres pour n’avoir pas ma chaleureuse approbation.
« Sans doute, m’empressai-je de dire : on est quelquefois bien heureux en voyage d’avoir pour dîner un morceau de pemmican, ou même une racine de manioc… »
Le pemmican et le manioc étaient deux de mes articles de foi. Je croyais fermement que ces deux mystérieuses substances faisaient le fond de l’alimentation de tous les grands voyageurs.
« … On n’a pas tous les jours la chance de tomber sur un arbre à pain ou d’abattre un kanguroo pour se faire un rôti », ajoutai-je d’un air entendu.
Cette observation parut généralement marquée au coin du sens le plus pratique et fit remonter les actions de Perroche dans l’opinion de toute la table. Quant à lui, il m’en fut si reconnaissant, qu’en quittant le réfectoire pour monter au dortoir, il me dit en me poussant le coude :
« Verschuren est un idiot qui ne comprend rien aux voyages. Je te raconterai toute l’affaire demain matin à la récréation. »
On peut penser si j’attendis avec impatience ce bienheureux moment.
Les deux fugitifs, après un bain copieux, avaient repris la tenue du lycée, et étaient maintenant à peu près présentables, ce qui n’empêchait pas Tanguy d’être toujours sombre comme la nuit. Quant à Perroche, cette toilette avait achevé de lui rendre son aplomb.
« Tu veux bien que Baudouin écoute ton récit avec moi ? lui dis-je en courant vers lui.
— Va pour Baudouin ! fit-il d’un air majestueux. Mais il faut que vous me promettiez tous deux de ne pas répéter ce que je vais vous raconter, car vous pensez bien que ce n’est pas fait pour le commun des martyrs. »
Nous nous engageâmes sous les serments les plus solennels, et Perroche commença aussitôt :
« Vous saurez donc, nous dit-il d’un ton d’oracle, que j’ai toujours eu la passion des voyages. Mais je ne me contente pas, comme certaines gens, des aventures plus ou moins véridiques qu’on trouve dans les livres. Il me faut l’expérience personnelle, l’émotion du danger, la nouveauté des spectacles. J’avais donc résolu depuis longtemps d’explorer les bois de Gros-Tesson, dont on nous permet à peine, en promenade, de longer la lisière.
« Avant-hier jeudi, étant privé de sortie comme à l’ordinaire, il m’a paru que l’occasion était favorable. Mon projet était d’abord de disparaître pendant la promenade et de rentrer le soir avec vous autres, à l’heure où vos correspondants vous auraient reconduits. J’en ai causé avec Tanguy qui m’a demandé à être de la partie. Entre nous soit dit, on ne me reprendra plus à rien entreprendre avec Tanguy. Tanguy est une mazette. Du reste, si j’ai consenti à l’accepter comme compagnon de voyage, c’est simplement parce qu’il avait cent sous. Moi, je n’avais que vingt centimes. Vous comprenez que je n’aurais pas pu aller bien loin…
« L’affaire conclue, nous sommes partis en promenade. Aussitôt que les rangs ont été rompus, nous nous sommes cachés derrière une haie, et nous n’avons pas tardé à rester seuls. Quand la division a été hors de vue, nous avons filé du côté opposé.
« Nous n’avions pas fait cent pas vers les bois, que Tanguy commençait à geindre.
— « Où allons-nous, maintenant ? disait-il, nous voilà frais ! Nous allons nous perdre pour sûr… »
« J’avais bonne envie de le planter là et de le laisser s’en retourner avec la division, mais les cinq francs m’en empêchaient, vous comprenez !… Bref, nous avons marché, nous avons marché, et nous sommes arrivés au point où la route s’engage dans la forêt. Nous étions déjà pas mal fatigués ; aussi nous sommes-nous assis sur un tas de pierres. Tanguy devenait tout à fait insupportable.
— « Nous voilà bien avancés, disait-il. Qu’est-ce qu’il y a de curieux ici après tout ? C’est bien la peine de tant se fatiguer ! »
« Enfin toutes les objections bêtes que les poltrons font généralement aux voyageurs, – par exemple, les compagnons de Christophe Colomb au moment même d’arriver en Amérique… J’étais très ennuyé, mais que faire ? Nous étions en train de nous disputer assez vivement, quand tout à coup nous avons vu venir un homme qui traînait une petite charrette. Sur cette charrette il y avait un orgue de Barbarie…
« L’homme n’est pas plutôt arrivé devant nous qu’il s’est arrêté et qu’il a commencé de moudre son orgue.
« Figurez-vous un gaillard très brun, avec un bonnet en peau de renard, des anneaux d’argent aux oreilles, un foulard rouge au cou et un costume de velours vert bouteille.
« Tout en tournant la manivelle de son instrument, il s’est mis à nous faire des grimaces, – mais là des grimaces comme on n’en voit pas. Il était tout à fait hideux. Puis, tout à coup, il a commencé à siffler, en imitant sur l’air qu’il jouait le chant de tous les oiseaux possibles… Vous pensez si nous aurions aimé de pouvoir en faire autant ! Enfin, quand il a eu fini sa représentation, il nous a tendu son bonnet.
« Ma foi, je n’avais pas envie de lui donner nos pauvres sous, et je lui ai déclaré que nous n’avions pas de monnaie, mais seulement une pièce de cinq francs.
— « Peut-être ces messieurs aimeraient-ils mieux d’apprendre la mousique ? » nous a-t-il dit alors d’un ton très gracieux, et sans avoir le moins du monde l’air fâché de notre refus.
« Naturellement je lui ai répondu que j’aimerais bien savoir siffler comme lui, et nous sommes devenus très bons amis. Il nous a appris alors qu’il s’appelait le signor Pantaccione, et qu’il était le fils d’un prince napolitain ; mais sa passion pour la musique l’avait entraîné à entrer au Conservatoire de mousique, et, après avoir eu tous les grands premiers prix à ce célèbre établissement, il avait débuté avec un succès prodigieux au théâtre de la Scala. Bientôt pourtant, fatigué de la monotonie de ces triomphes, il avait acheté sur ses économies cet orgue de Barbarie que nous voyions là, et il s’était mis à voyager à pied pour son plaisir.
« Son histoire n’était pas sans analogie avec la nôtre. Nous n’avons pas hésité à lui faire confidence du fait, et finalement il a été entendu qu’il consentait à nous recevoir en qualité d’élèves.
« Nous sommes donc repartis avec lui. Sans plus tarder, il a commencé de nous donner les premiers principes de l’art. Par exemple, ce n’est pas très drôle au début, parce qu’il faut se fortifier les poumons, et dans ce but faire des exercices très rudes, – tirer une charrette, en particulier, ou pousser à la roue aux montées… Enfin, il faut passer par là pour bien siffler.
« Nous avons marché très longtemps dans les bois, en nous exerçant ainsi, et, après bien des peines, nous sommes arrivés dans une petite ferme isolée. Il faisait tout à fait nuit, et je n’ai pas besoin de vous dire que nous avions grand appétit. Le paysan a commencé par assurer qu’il n’avait rien à nous donner ; mais Pantaccione était un homme de ressource. C’est lui qui, avec des œufs et du lard, nous a confectionné cette glorieuse omelette dont je vous ai parlé.
« Et quelle soirée nous avons passée ! Pantaccione n’en finissait pas de nous raconter des histoires et de nous faire des tours de passe-passe. Je vous réponds qu’il en sait de drôles… Mais j’abrège mon récit. Comme nous étions très fatigués, nous avons demandé à nous coucher, et le fermier nous a cédé son lit, tandis qu’il restait au coin du feu à causer avec l’ami Pantaccione.
« Voilà ce qui s’appelle s’amuser, n’est-ce pas ? »
J’étais presque de l’avis de Perroche, et je me faisais une peinture délicieuse de ce dîner avec le joueur d’orgue, grand prix des Conservatoires, dans une ferme isolée, et de cette soirée passée au coin du feu, à écouter des contes. Mais Baudouin, moins possédé que moi de la passion des voyages, était naturellement sceptique.
« Dans tout cela, plaça-t-il ici, je ne vois pas pourquoi vous êtes revenus habillés en ramoneurs.
— Attends donc ! reprit Perroche d’un ton piqué. Tu es trop pressé, aussi ! C’est seulement le lendemain que la catastrophe est arrivée… Les maudits gendarmes se sont mis de la partie. Nous étions bien tranquillement endormis dans un grand lit à baldaquin, et je te réponds que nous étions disposés à faire la grasse matinée, quand Pantaccione est arrivé à notre chevet et nous a dit à demi-voix en nous secouant :
— « Ils sont là !
— « Qui là ? avons-nous demandé.
— « Les gendarmes envoyés à votre poursuite… Le fermier les a vus qui montent le coteau. Dans dix minutes ils vont vous arrêter et vous mettre en prison… »
« Cette nouvelle a naturellement achevé de nous réveiller… Que faire ? Où nous cacher ?
— « Attendez ! nous a dit alors le brave Pantaccione. Je vais demander au fermier s’il a quelques vieux habits à vous prêter… Ces costumes de lycéens vous dénonceraient trop… Puis je vous conduirai dans une cachette où les gendarmes ne vous trouveront pas, j’en réponds. »
« Le paysan avait justement quelques vieux haillons qu’il nous a jetés. Nous nous sommes hâtés de les revêtir et de passer par la fenêtre de derrière avec Pantaccione.
« Il nous a conduits dans le taillis, à une très grande distance de la ferme, jusqu’à un endroit où des charbonniers sont établis. C’est très curieux, leur manière de fabriquer le charbon. Ils font de grands tas de bois qu’ils couvrent avec de la terre, et qu’ils allument ensuite par dessous jusqu’à ce que le bois soit carbonisé. Cela prend plusieurs jours, et il y a ainsi des tas qui commencent à brûler, d’autres qui sont en train, et d’autres qui sont refroidis. Il y avait cinq hommes occupés à placer le charbon dans de grands sacs et à le ranger ensuite sous un hangar de branchages. Pantaccione nous a alors engagés à offrir nos services aux charbonniers, afin de dérouter les gendarmes s’ils venaient à passer, puis il est reparti vers la ferme pour voir comment allaient les affaires.
« Probablement il a craint d’être suivi en revenant, car nous ne l’avons pas revu. Ce qu’il y a de malheureux, c’est que, dans notre hâte, nous avions oublié notre argent dans nos poches.
« Il a donc fallu se résoudre à travailler pour de bon avec les charbonniers pour gagner notre déjeuner, – encore ce déjeuner ne se composait-il que d’un morceau de pain avec un oignon. Tanguy faisait une tête !… Non, c’est là vraiment un trop mauvais compagnon de voyage. Il n’a pas cessé de geindre tout le long du jour… Mais j’étais encore assez content, parce que je voyais une bonne soupe mijoter pour le dîner dans un des fours à charbon.
« Malheureusement, les gendarmes sont arrivés vers cinq heures, et la première chose qu’ils ont faite a été de nous demander nos papiers !… Nous n’en avions pas, bien entendu, et nous avons refusé de dire nos noms. C’est alors que nous avons été arrêtés et conduits à la prison cantonale, puis, sur une dépêche télégraphique du proviseur, ramenés ici.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de bien amusant dans tout cela ! remarqua Baudouin avec son bon sens ordinaire. Ton Pantaccione m’a tout l’air de vous avoir, tout en se moquant de vous, volé vos habits et votre argent, et vous n’avez gagné à votre escapade que de travailler comme des nègres pour les charbonniers, et à jeun encore ! »
Perroche eut un regard de pitié pour ce profane et m’entraîna dans un coin de la cour pour me donner, à moi seul, de nouveaux détails sur la vie sauvage et sur les heures de prison.
Je ne me lassais pas de lui en demander, tout le long du jour, chaque fois que nous nous retrouvions en récréation. La mine déconfite de Tanguy aurait pourtant dû m’avertir que tout n’est pas rose dans ces sortes d’aventures, et le scepticisme de Baudouin aurait dû réagir sur ma crédulité. Mais rien n’y faisait. Je me traçais de cette expédition, même après son triste dénouement, la plus brillante des peintures. Telle était sur mon imagination l’influence dangereuse de cet ordre d’idées, que, de toute la journée, il me devint impossible de songer à autre chose. On peut penser si mes devoirs et mes leçons en souffrirent.
Ces billevesées me poursuivirent jusqu’au dortoir, et je me rappelle fort bien qu’en m’endormant je ne rêvais plus que joueurs d’orgues, omelettes au lard et même sacs à charbon. Baudouin se serait bien moqué de moi, si je lui avais dit la sotte admiration que ce malheureux Perroche avait fini par m’inspirer. Aussi n’avais-je garde d’en souffler mot. Mais il n’aurait peut-être pas fallu me presser beaucoup pour m’engager dans une aventure du même genre.
Par bonheur, je devais bientôt apprendre ce que valent ces ridicules équipées et à quoi elles se réduisent le plus souvent.
Le dimanche matin, nous étions au quartier, quand M. Ruette arriva pour nous donner lecture des notes hebdomadaires. À peine eut-il terminé :
« Messieurs, nous dit-il, je vais maintenant vous communiquer quelques extraits d’un rapport qui m’a été envoyé par M. le Préfet au sujet de la triste escapade tentée par Perroche et Tanguy. Vous y verrez à quelles associations, à quels dangers redoutables mènent en général ces sortes de plaisanteries.
« Le nommé Pantaccione, – disait le rapport, – est un malfaiteur de la pire espèce, plusieurs fois condamné pour escroquerie, et placé sous la surveillance de la police… C’est en le trouvant vendredi matin sur la route de Gros Tesson, porteur d’un paquet dans lequel étaient pliés deux uniformes complets de lycéen, que l’attention de la gendarmerie départementale a été éveillée sur cette affaire. Cet homme a été mis en état d’arrestation, et de ses aveux est promptement résultée la certitude qu’il avait imaginé tout un système de fables pour déterminer les nommés Tanguy et Perroche à se revêtir de haillons en échange de leurs uniformes… Ces deux jeunes imbéciles ont été retrouvés, six heures plus tard, travaillant dans une fosse à charbon où Pantaccione les avait décidés à se réfugier. Après leur avoir fait traîner la veille sa charrette à bras, à la place d’un âne qu’il a perdu récemment, il n’avait rien trouvé de mieux que de les placer là, en les dépouillant de leurs habits et de leur argent. Encore peuvent-ils s’estimer heureux, après avoir passé presque toute une journée sans manger, avoir été écroués à la prison cantonale comme vagabonds, et avoir été mis à la chaîne pour rentrer au lycée, d’en être quittes à si bon marché !… Ils auront à comparaître comme témoins quand l’affaire de Pantaccione sera appelée devant la Cour d’assises. »
C’était là le dénouement de mes rêves de la veille ! Perroche et Tanguy associés à un voleur, obligés bientôt d’aller étaler leur honte devant un tribunal ! Il me semblait, en écoutant cette lecture accablante, que je tombais de cent pieds de haut. Ah ! comme je me promis bien, maintenant que je voyais où pouvaient conduire de telles aventures, de ne plus jamais en caresser l’idée !
Si tout le lycée se moqua de Perroche et de Tanguy, on peut aisément l’imaginer. Mais ils n’en furent pas quittes à si bon marché. À ces railleries vinrent bientôt s’ajouter les justes reproches et la douleur de leurs familles. Enfin, le journal du département fit de leur mésaventure un récit humoristique qui eut un grand succès de gaieté. Ce récit fut reproduit par les journaux de Paris, et ne tarda pas à faire le tour de la presse étrangère. En moins de six semaines, la moitié du globe sut ainsi qu’il y avait au lycée de Châtillon deux jobards nommés Perroche et Tanguy.
Heureusement on ne savait pas qu’il y en avait un troisième nommé Besnard, qui avait été assez niais pour admirer pendant vingt-quatre heures ces tristes exploits.
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