‹ Mémoires d’un collégienChapitre 11 sur 22 · Chapitre 12 Une indigestion de papier. - Je me brouille avec Baudouin.

Chapitre 12 Une indigestion de papier. - Je me brouille avec Baudouin.

Si j’avais des motifs de satisfaction dans mes études, je n’avais pas été moins favorisé sous d’autres rapports. Mon lézard bien-aimé prospérait dans la niche que je lui avais capitonnée au fond de mon pupitre avec du coton (apporté par un externe), et les mouches, que j’avais soin de tenir en réserve pour lui dans une cage ad hoc, ne lui avaient pas encore fait défaut, en dépit des premiers froids.

Mon amitié avec Baudouin avait jusqu’à ce jour été sans nuage, et j’étais suffisamment populaire dans la cour des petits. Il était généralement admis que je n’étais pas un « poseur », que je savais me défendre, soit avec ma langue, soit avec mes poings, quand on m’attaquait, et que j’étais de première force à deux ou trois jeux.

J’avais donc lieu d’être aussi heureux que possible, et je l’étais en effet, quand un incident douloureux vint tout à coup jeter sur ma vie un voile de tristesse.

Un soir, en rentrant au quartier après la récréation de cinq heures, je vis du premier coup d’œil que mon pupitre avait été ouvert et mes livres dérangés. Avec l’instinct de l’éleveur, je me hâtai de regarder derrière le dictionnaire grec-français qui servait de mur protecteur à mon lézard.

Il ne me fut pas difficile de constater que la pauvre bête était très souffrante. Sa petite mâchoire appuyée sur une grammaire française, et ses beaux yeux noirs fermés, il respirait plus fréquemment qu’à l’ordinaire. Je lui tâtai la patte et je sentis qu’au lieu d’être fraîche comme doit l’être la patte de tout saurien bien constitué, elle était brûlante. Je le pris dans ma main, et c’est à peine si le pauvre petit souleva un coin de sa paupière pour me regarder tristement.

Plus de doute ! mon lézard commençait une maladie !

Je ne crois pas qu’une mère, constatant que son cher bébé vient d’être pris de convulsions, éprouve un serrement de cœur plus douloureux que celui dont je fus saisi. Jamais un homme qui a été élevé en qualité d’externe ou de demi-pensionnaire, jamais même une bonne femme passionnément attachée à son chien ou à son chat, ne pourra se faire une idée exacte de mon désespoir.

Pour lui trouver un terme de comparaison, il faut remonter à l’histoire et à la fameuse araignée de Pélisson.

Sur le premier moment, je ne songeai qu’à caresser mon lézard et à lui donner sur mon cœur sa place de prédilection. Mais bientôt l’idée me vint que les secours de l’art médical pourraient peut-être ne pas lui être inutiles. Car enfin, si le docteur savait soigner les enfants et les grandes personnes, à plus forte raison devait-il savoir soigner les lézards. Je pris la résolution de m’adresser à lui à cet effet.

Le malheur voulut qu’entre ce moment et le lendemain matin à sept heures, moment sacramentel de la visite médicale, il n’y eut pas de récréation. Je ne pus donc pas faire part de mon projet à Baudouin, qui peut-être m’en aurait détourné. Je me contentai de l’agiter dans ma tête, et mes devoirs durent en souffrir ce soir-là plus que de raison.

J’emportai mon lézard avec moi, d’abord au réfectoire, puis au lit. Il passa une très mauvaise nuit, et je ne la passai guère meilleure. Deux ou trois fois, je crus qu’il allait rendre le dernier soupir.

Enfin le jour revint, et à peine le garçon de salle fut-il arrivé au quartier pour prendre la liste des élèves qui demandaient à voir le médecin, que je me fis inscrire.

À sept heures je fus appelé avec les autres « malades », et nous fûmes conduits à l’infirmerie.

Le docteur était là, assis dans un vaste fauteuil, devant une petite table, et nous défilions un à un devant lui. Il tâtait les pouls, auscultait les poitrines, percutait les thorax, regardait les langues et formulait des prescriptions qu’un secrétaire écrivait sous sa dictée. Le censeur était présent et assistait sans mot dire à ce défilé.

Quand mon tour approcha, je compris tout à coup l’énormité de ma démarche, et j’aurais bien voulu être à cent lieues de là. Mais il était trop tard pour reculer. L’émotion qui s’était emparée de moi m’empêchait même de songer à chercher une échappatoire.

Mon nom fut appelé. Je fis deux pas en chancelant et je me trouvai en présence du docteur.

« Eh bien, mon enfant, qu’y a-t-il donc ? » me demanda-t-il avec bonté, en voyant que je restais tout interdit et silencieux.

Cet accent de bienveillance me rendit un peu de courage.

« Ce n’est pas pour moi, Monsieur le docteur, c’est pour mon lézard que je suis venu, murmurai-je en tirant la pauvre bête des profondeurs de ma poche. Je ne sais pas ce qu’il a, mais il me semble très malade. »

Là-dessus, le censeur, le secrétaire, l’infirmier et mes camarades se mirent à rire avec une spontanéité qui me parut l’indice du caractère le plus barbare. Rire de ce que mon pauvre lézard était malade ! Quels êtres sans cœur !… Seul le docteur n’avait pas sourcillé.

« Votre lézard est malade, mon enfant ? me dit-il. Eh bien ! il faut le soigner. Le lézard est un animal qui a droit à toute notre sympathie, puisqu’il est l’ami de l’homme. Voyons un peu cela. »

Il prit gravement dans sa main gauche ma petite Émeraude, la caressa du bout du doigt, la palpa doucement, puis, introduisant le manche effilé de son bistouri entre les mâchoires de la bestiole, il lui regarda le fond de la bouche.

Sans doute il y vit quelque chose d’insolite, car, après avoir déposé mon lézard sur sa table et avoir choisi dans sa trousse une toute petite pince d’acier, il se mit en devoir de porter cet instrument dans la gorge de mon favori.

Comment dire mon angoisse ? J’aurais certainement plus volontiers subi moi-même cette opération que de la voir infligée à ma petite Émeraude.

Tout le monde était sérieux maintenant et suivait avec intérêt les mouvements du chirurgien. Lui, sans s’occuper de ceux qui l’entouraient, il était tout entier à son œuvre…

Enfin, cette horrible pince, après avoir tâtonné jusque dans les profondeurs du larynx de mon lézard, revint en arrière… Elle sortit de sa petite bouche bleue et ramena avec elle… un énorme tortillon de papier, à l’extrémité duquel on apercevait encore la mouche qu’il avait servi à supplicier.

C’était là la cause unique de l’indisposition d’Émeraude !… Un scélérat sans entrailles, abusant de son innocence et de sa voracité, lui avait donné à manger une mouche ainsi accommodée !… Encore avait-il très probablement pris cette mouche dans ma cage, car on n’en trouvait plus guère dans l’étude… Quel abîme de perfidie et de méchanceté !

Pour le moment, toutefois, j’étais tout entier à la joie de voir mon lézard rouvrir les yeux et témoigner sa satisfaction en nous tirant sa petite langue bifide, selon la coutume de sa race.

« Maintenant le bonhomme se tirera d’affaire tout seul ! me dit le docteur. Mais ne vous avisez plus de lui faire manger du papier !… Un lézard n’a pas un estomac d’élève de huitième, que diable ! – et, même pour les élèves de huitième, il n’y a rien de plus mauvais que les indigestions de papier », ajouta-t-il en se tournant vers le censeur qui se mit à rire.

Je partis sans demander mon reste, mais non sans avoir pris des mains du docteur la pièce de conviction en même temps que mon lézard.

À peine rentré au quartier, je m’empressai de dérouler le tortillon, presque machinalement, pour en voir les dimensions.

Je fus douloureusement surpris de trouver que c’était un morceau de copie au nom de Baudouin, et de son écriture !… Jamais je ne l’aurais cru capable d’une action si noire…

Quand le tambour nous appela dans la cour, je descendis, frémissant d’indignation, et à peine me trouvai-je en présence de Baudouin, que je le saluai comme suit :

« C’est toi, grand lâche, qui as fait manger du papier à mon lézard ? »

Baudouin ouvrit ses grands yeux francs, pâlit un peu et me regarda tout ébahi.

« Oh ! ne fais pas le saint-n’y-touche ! repris-je en écumant de rage. Le docteur a retiré le tortillon du gosier de la pauvre bête, et le papier porte ton nom écrit tout au long, de ta propre main… »

En parlant ainsi, je le jetais au nez de Baudouin. Sans s’émouvoir, il le ramassa, l’examina attentivement et dit :

« En effet, c’est mon écriture.

— Ah ! tu vois bien que tu ne peux pas seulement nier ? »

Baudouin me regarda d’un air tout attristé, haussa les épaules et me tourna le dos. Mais je ne le tins pas quitte à si bon marché.

« Quand on est capable de faire des plaisanteries pareilles, on devrait au moins avoir le courage de les avouer en face, repris-je en courant après lui.

— Est-ce que tu ne vas pas me ficher la paix ? fit-il, visiblement impatienté cette fois. Je veux bien te déclarer que ce n’est pas moi qui ai joué ce tour à ton lézard. Maintenant, si tu n’es pas content, tu n’as qu’à le dire… »

Je restai fort interloqué. J’aurais eu bonne envie de poursuivre la querelle, et même d’en venir aux mains ; mais je ne pouvais guère me dissimuler que Baudouin aurait sûrement le dessus, et, d’autre part, en niant le méfait, il me mettait tout à fait dans mon tort. Je fus donc obligé de dévorer ma fureur, en me promettant toutefois d’en tirer une vengeance éclatante.

De ce jour, je devins très malheureux. Baudouin et moi nous avions cessé de nous parler, et, quand nous passions l’un près de l’autre, nous feignions de ne pas nous voir. Après avoir été pendant deux mois absolument inséparables, et avoir cru notre amitié consolidée pour la vie, nous étions tout à coup devenus étrangers l’un à l’autre. Nous poussions même cette affectation de froideur jusqu’à éviter de prendre part à la même partie de barres ou de balle, et à raser les murailles dans les couloirs, plutôt que de nous effleurer en passant. On aurait dit que nous nous considérions mutuellement comme des pestiférés, et, s’il arrivait par hasard à l’un de nous de toucher un livre appartenant à l’autre, il le lâchait aussitôt en apercevant le nom détesté, comme si cette pauvre grammaire innocente l’eût brûlé.

Au fond, nous étions désolés de cette brouillerie. Pour mon compte, je n’avais pas tardé à reconnaître au-dedans de moi l’absurdité de mon accusation, et à me dire qu’en somme le hasard seul pouvait fort bien avoir causé la coïncidence fatale. Je ne doute pas que, de son côté, il ne regrettât vivement d’avoir rompu avec moi. Nous perdions tous deux trop de plaisir et de bonheur à ce nouvel état de choses pour ne pas le déplorer amèrement.

Mais plus nous en étions fâchés intérieurement, plus nous nous faisions un point d’honneur de n’en rien laisser paraître et d’affecter l’indifférence.

Quant à faire le premier pas vers une réconciliation, je pense que nous aurions préféré l’un et l’autre nous faire arracher une douzaine de dents molaires.

Le pis, c’est que nous ne perdions pas seulement du bonheur à nous tenir ainsi sottement rigueur. Nous y perdions les avantages positifs que nous avions retirés de notre association. Si Baudouin m’avait donné le goût des exercices du corps, je lui avais, dans une large mesure, communiqué celui de la lecture. La communauté et l’échange des impressions nous avaient réciproquement soutenus dans ces voies nouvelles, et nous nous étions habitués à faire ensemble bien des choses qui devenaient tout à fait insipides dans notre isolement.

Au gymnase, pour n’en donner qu’un exemple, autre chose était de passer un quart d’heure à faire tout seul des rétablissements sur le trapèze, autre chose de se livrer gaiement à ces ébats en collaboration comme jadis. Et c’est toujours un grand avantage, pour un exercice quelconque, de le faire avec plaisir !

Petit à petit, nous commencions à nous dégoûter, chacun de notre côté, des résolutions prises en commun.

Une autre conséquence plus grave de cet absurde malentendu, fut qu’un peu par bravade et beaucoup par désœuvrement, nous nous laissâmes bientôt aller à former d’autres amitiés moins judicieuses que ne l’avait été la nôtre. Baudouin, chose étrange à dire, devint de plus en plus intime avec Perroche, dont l’esprit frondeur lui avait toujours plu, et moi je me liai étroitement avec Verschuren et Tanguy, et je pris insensiblement un goût de plus en plus vif pour les niches ridicules que leur féconde cervelle ne manquait pas de leur suggérer. Jouer, hypocritement et sans danger d’être soupçonné, un « bon tour » à un de nos maîtres ou de nos condisciples, devint très rapidement, à leur exemple, mon idéal de prédilection.

De son côté, Baudouin renonça à savoir ses leçons, se mit, comme Perroche, à copier ses devoirs, et fit bientôt connaissance avec la retenue, où son ami avait, comme disait le censeur, une place réservée.

C’est ainsi que l’axe de notre vie et de notre conduite se trouva insensiblement changé en quelques jours. Les conséquences de cette altération ne tardèrent pas à se manifester d’une façon sensible.

Et d’abord mon caractère s’altéra. De modeste et réservé que j’avais toujours été avec mes camarades et avec mes maîtres, je devins bientôt audacieux, impertinent et obstiné, pour me mettre au ton de mes nouveaux copains. Je pris l’habitude de répondre à haute voix, et d’une façon que j’essayais de rendre piquante, aux observations les plus légitimes de M. Pellerin. Mes provisions d’exemptions me mirent quelque temps à l’abri. Mais ma tenue finit par devenir si inconvenante, qu’il fut indispensable de m’envoyer au censeur et de m’infliger une privation de promenade sans exemption ! De telle sorte qu’au lieu d’aller respirer le grand air et m’amuser en rase campagne (il gelait justement à pierre fendre, et c’était la saison des glissades et des boules de neige), je fus réduit à l’humiliante obligation de passer trois heures à écrire sous la dictée des « lignes » quelconques.

Baudouin était de la fête, et nous faisions tous deux une piètre figure dans cette réunion de cancres, véritable « Cour des Miracles » du lycée. Et mes galons de sergent ! Quelle honte pour ces insignes de l’honneur !

Ces fameux galons, au surplus, je ne tardai pas à les perdre. Mécontent de moi-même et des autres, j’eus moins le goût au travail, j’apportai moins d’application à mes compositions, je me laissai distancer, et, pour tout dire, en un mot, j’eus enfin, – le 12 décembre, – le dépit amer d’être classé le treizième en histoire et d’avoir par conséquent à quitter le banc d’honneur. À cette même composition, Parmentier fut le premier, ce qui lui donna du coup dix points de plus que moi.

Le prix de Pâques était loin désormais !

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