‹ Mémoires d’un collégienChapitre 12 sur 22 · Chapitre 13 Mes nouveaux amis. - Une bonne farce.

Chapitre 13 Mes nouveaux amis. - Une bonne farce.

Cette déchéance devait avoir un épilogue plus douloureux encore.
Avec Verschuren, Tanguy et deux ou trois autres, nous passions maintenant tout le temps des récréations à imaginer de bons tours que nous pourrions jouer, soit à nos camarades, soit même à nos maîtres. Il n’est pas de traditions stupides ou méchantes que nous n’eussions mises en œuvre depuis sept à huit jours. Nous avions planté des becs de plumes métalliques dans les bancs, et perdu des heures à attendre la grimace de ceux qui s’assiéraient dessus. Nous avions bouché le robinet de la fontaine avec de la terre, après avoir bu copieusement, pour qu’il fût impossible à toute la cour d’en faire autant. Nous avions, un jour de boue, simulé une bousculade autour de l’éventaire du père Barbotte, pour lui faire perdre l’équilibre et envoyer ses pommes, ses tartelettes et ses bâtons de chocolat rouler pêle-mêle dans la crotte. Nous en étions même venus à fumer une cigarette régulièrement chaque soir dans notre lit, en nous la passant de main en main, pour rendre une surprise impossible, ce qui avait attiré sur la tête de M. Pellerin une véritable réprimande du proviseur.

Enfin, il n’était pas de sottes inventions que nous n’eussions déjà mises en pratique, quand le désir de me distinguer au milieu de mes nouveaux amis, m’en inspira une plus diabolique encore.

J’ai déjà dit que le nez du tambour Garelou était la seule partie cramoisie de son visage, et que l’opinion publique du lycée attribuait cette teinte éclatante à des habitudes invétérées d’ivrognerie.

« Ce serait épatant, m’écriai-je un matin dans l’argot que je me faisais maintenant une gloire de parler, si nous parvenions à griser si bien Garelou, qu’il en oubliât de battre sa caisse ! »

L’idée eut un grand succès parmi mes complices ordinaires.

Nous nous creusâmes la cervelle. Nous étudiâmes la question sous toutes ses faces, et, après de nombreux conciliabules, le plan que voici fut arrêté :

En nous cotisant à sept ou huit, nous parvînmes à réunir huit francs cinquante centimes, – somme énorme pour l’époque, disait Verschuren. Ces fonds furent confiés à un externe, – s’il faut le nommer, c’était Piffard, qui courait constamment après une popularité de mauvais aloi ; nous lui donnâmes mandat d’acheter deux litres d’eau-de-vie, de les faire emballer avec soin dans une caisse, puis de faire remettre le tout au lycée, à huit heures et demie du soir, par un commissionnaire sûr.

L’adresse qui devait être collée sur la caisse fut écrite par Tanguy. Je crois bien qu’il était l’inspirateur de ce perfectionnement de l’idée primitive. Elle était ainsi conçue :

Prière de transmettre, sans une minute de délai,

pour cause d’héritage imprévu,

au légataire universel

MONSIEUR GARELOU,

tambour au lycée.

Le but de cette rédaction bizarre était en premier lieu de frapper assez vivement l’imagination du père Barbotte, pour qu’il fît immédiatement parvenir la caisse au destinataire ; en second lieu, d’éveiller chez l’infortuné Garelou des espérances si désordonnées de fortune, qu’il crût devoir célébrer cet heureux événement par des libations immédiates.

Pour mieux assurer cet objet, un billet rédigé comme suit devait être enfermé dans la caisse :

« Le vœu exprès du testateur est que son légataire universel Garelou boive ce vieux cognac à sa santé. De la prompte et rigoureuse exécution de ce vœu, dépend en grande partie la validité du testament. »

C’est un mardi que nous avions remis les fonds à Piffard. Ses dispositions étaient déjà prises, et nous avions tout lieu d’être assurés que la caisse serait délivrée le jour même. Notre espoir était que Garelou se hâterait de boire l’eau-de-vie, ne manquerait pas de s’enivrer, et serait incapable de se réveiller le lendemain matin pour battre les roulements du lever. Nous laissions au hasard le soin de développer les événements.

Jusqu’à l’heure du coucher, nous avions été tout exaltation, et nous n’avions aperçu que les côtés joyeux de la conspiration. Mais à peine nous trouvions-nous dans nos lits, au milieu du silence et de l’isolement de la nuit, que chacun de nous se mit à faire les plus pénibles réflexions sur les conséquences possibles d’une entreprise aussi aventureuse. Pour moi, je n’eus pas plus tôt la tête sur l’oreiller, que les remords commencèrent à m’assaillir, et que je me sentis fort mal à l’aise.

Je me représentais Garelou, buvant à ce moment même toute l’eau-de-vie, tombant ivre-mort sur sa table, incapable de remplir ses devoirs professionnels. Tout le lycée était révolutionné par l’événement. Une enquête se poursuivait. Les coupables étaient aisément découverts et punis exemplairement. Je ne voyais plus rien de drôle dans tout cela. Quelle excuse donner à mes parents quand ils me demanderaient compte d’une si sotte incartade ?

À cette pensée, mon matelas semblait se transformer en un lit d’épines sur lequel je me tournais et me retournais sans arriver à trouver le repos.

Combien de temps restai-je dans cette angoisse ? Je ne saurais trop le dire ; mais elle prenait le caractère d’un cauchemar véritable, quand tout à coup, sous la faible clarté de la veilleuse, une ombre blanche se dressa auprès de mon lit.

Je me soulevai sur mon coude et je reconnus Tanguy en chemise et en bonnet de coton.

« Besnard, me dit-il d’une voix altérée, est-ce que tu dors ?

— Non, lui répondis-je, je n’ai pas pu fermer l’œil.

— C’est comme moi… Je crois que nous avons fait une fichue bêtise.

— Je ne me dis pas autre chose depuis deux ou trois heures. Mais que faire ?

— Oui, que faire ? reprit Tanguy d’un ton tragique.

— Si nous allions en causer avec Verschuren ?

— C’est une idée !… »

Il dormait, le misérable, – il ronflait même, sans le moindre remords.

« Quoi ?… Qu’y a-t-il ? Est-ce déjà l’heure ? » fit-il tout ahuri quand je le secouai.

Ce calme nous rassura un peu, Tanguy et moi.

« Comment peux-tu dormir ainsi, lui dis-je, après ce que nous avons fait ?

— Eh bien ! quoi ? après tout ! Est-ce que vous allez m’empêcher de dormir pour cela ?… moi qui espérais justement faire la grasse matinée ! »

Il prit la question par ses côtés bouffons, se moqua de nos inquiétudes. Nous ne demandions pas mieux que d’en rire avec lui, et nous finîmes par là, mais ce fut d’un rire un peu faux et forcé. Pourtant, comme il faisait froid, nous ne tardâmes pas à regagner nos couchettes.

Mais le sommeil ne venait toujours pas. Je comptai successivement onze heures, minuit, une heure du matin, sans parler de tous les quarts intermédiaires. Rarement dans ma vie j’ai passé une nuit aussi abominable.

Enfin je succombai à la fatigue, et je m’endormis d’un sommeil pénible et agité. Mes terreurs me poursuivirent en rêve, et tout à coup je me réveillai en sursaut.

Quatre heures sonnaient. Encore une heure et demie à attendre ! Les quarts se succédèrent avec une lenteur désespérante.

Enfin le moment fatal arriva. L’horloge lança dans l’espace les deux coups de la demie après cinq heures… Pour la première fois depuis les vacances, les deux coups s’éteignirent sans qu’un roulement de tambour les soulignât et vînt donner le signal du lever pour les grands et les moyens…

C’en était fait ! Le complot avait réussi !

Je me sentais presque soulagé, maintenant que j’étais débarrassé de ce doute affreux. Comme un misérable qui a roulé au fond d’un précipice, j’éprouvais une sorte d’âcre plaisir à me dire que je ne pouvais pas rouler plus bas. Mais il fallait rire. Tanguy et Verschuren, assis sur leur lit, me faisaient des signes d’intelligence. Verschuren poussa même l’endurcissement jusqu’à exécuter une culbute sur ses couvertures, en signe d’allégresse.

Quelques minutes, qui me parurent des siècles, s’écoulèrent. Puis une certaine agitation se manifesta dans les couloirs, des portes s’ouvrirent et se fermèrent. Il y eut des pourparlers, des questions anxieuses… Finalement, après plus d’un quart d’heure d’attente, un roulement timide, inégal, raboteux, qui ne rappelait en rien la grande manière de Garelou, donna le premier signal du lever.

À ce moment, la terreur s’envola. Un fou rire inextinguible s’empara de nous. Ce roulement était si piteux, si pauvre, si mesquin, que les plus obstinés dormeurs se réveillèrent, en demandant d’une voix dolente ce que cela signifiait. Bien entendu, nous n’eûmes garde de le dire.

À six heures, nouveau roulement encore plus misérable que le premier. On sentait que l’exécutant avait le sentiment de son impuissance. Les hypothèses les plus hardies commençaient à s’échanger d’un lit à l’autre.

« Garelou est tombé en enfance, disait l’un.

— Son grand ressort s’est cassé, et c’est le père Barbotte qui tient les baguettes », suggérait un autre.

Au milieu de ces suppositions, nous gardions un silence prudent et nous attendions la suite des événements. Elle ne tarda guère à se dessiner.

À peine étions-nous arrivés à l’étude, qu’une circulaire de M. le proviseur fut apportée par le garçon de salle et lue à haute voix par M. Pellerin. Elle était ainsi conçue :

« Un fait de la plus haute gravité vient de se produire. Un fidèle serviteur du lycée, Jean Garelou, a été pris pour victime d’une plaisanterie qu’il faut qualifier de sinistre et de criminelle, puisqu’elle met sa vie en danger. Une caisse de boissons alcooliques, adressée de telle sorte qu’il fût presque fatalement amené à en vider le contenu, lui a été envoyée par une main anonyme. À l’heure qu’il est, ce modeste et utile employé est en proie à une attaque de delirium tremens. Les médecins appelés à son chevet ignorent encore s’ils pourront le sauver. L’administration souhaite ardemment, pour l’honneur du lycée, que le coupable n’appartienne pas à l’internat. S’il en est, par malheur, autrement, l’aveu loyal et immédiat d’une faute si cruelle dans ses conséquences, pourra seul en atténuer la répression.

« Le Proviseur,

« A. Ruette. »

La lecture de ce document accablant s’était achevée au milieu d’un morne silence. Pâle, le cœur serré par la honte et le désespoir, j’avais écouté avec épouvante ce récit de ce que j’avais fait. Je me représentais le pauvre Garelou se tordant sur son lit de douleur, près de mourir par ma faute d’un supplice sans nom. Ma conscience enfin réveillée me montrait toute l’étendue de mon crime. Mon imagination m’en peignait sous les couleurs les plus hideuses toutes les conséquences possibles : le remords éternel qui pèserait sur moi si le pauvre Garelou succombait, sa famille peut-être sans ressources, le désespoir de mes parents, le stigmate indélébile que ce crime attacherait à mon nom.

Enfin, ne pouvant plus y tenir, impatient de me débarrasser du fardeau qui pesait sur moi, je quittai ma place, je me dirigeai vers la chaire de M. Pellerin, j’en gravis en chancelant les degrés et, me penchant à son oreille, je lui dis d’une voix étranglée par la honte :

« Monsieur, c’est moi qui ai causé ce malheur. J’aime mieux vous le dire tout de suite. »

M. Pellerin me regarda avec une surprise qui me fit mal.

« Vous, Besnard ? me dit-il. Vous êtes le dernier élève que j’aurais soupçonné. »

J’éclatai en larmes.

« Oh ! monsieur, balbutiai-je au milieu de mes sanglots, vous pensez bien que je ne me doutais pas que des résultats pareils fussent possibles.

— Je le crois, mon enfant, me répondit-il, et j’espère que M. le proviseur en sera convaincu comme moi… Il faut aller le trouver… Je vais demander à me faire remplacer et vous accompagner chez lui !… »

Cet aveu m’avait fait du bien. J’étais presque calme quand je revins à ma place mettre mes papiers en ordre, car je me doutais que je ne rentrerais pas de sitôt au quartier. Aussi regardai-je Tanguy avec un mépris mêlé de pitié, quand, au moment où je passai près de lui, il me dit à demi-voix :

« Imbécile ! Au moins, ne va pas nous dénoncer ! »

Le proviseur, averti par M. Pellerin, nous reçut immédiatement dans son cabinet. Il ne fut pas surpris, lui, d’apprendre que j’étais l’auteur du crime. Les bouchons portaient le nom du marchand de liqueurs, et une enquête sommaire chez cet industriel avait déjà permis de remonter jusqu’à Piffard ; il était donc probable que le complot était parti de la classe de sixième.

Piffard devait bientôt, comme je le sus plus tard, donner, à la première sommation, mon nom et celui de Tanguy. Pour mon compte, il fut impossible de m’arracher celui d’un seul de mes camarades. M. Ruette n’insista pas d’ailleurs sur ce point. Il reçut ma déclaration avec une tristesse profonde, et me vit trop désolé pour m’accabler de reproches.

« J’ignore quelle décision prendra à votre égard l’autorité académique, me dit-il, mais il faut vous attendre à une sentence d’expulsion. J’ignore même si la justice criminelle ne sera pas saisie de l’affaire. Présentement, je ne puis que vous envoyer au séquestre jusqu’à nouvel ordre. Vous allez vous y rendre sur l’heure. Monsieur Pellerin, veuillez avertir M. le censeur que je dispense Besnard du pensum ordinaire. »

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