‹ Mémoires d’un collégienChapitre 13 sur 22 · Chapitre 14 Sur la paille humide. - Un mystérieux voisin.

Chapitre 14 Sur la paille humide. - Un mystérieux voisin.

Je ne décrirai pas mon agonie morale en me rendant au séquestre. Cette prison scolaire était logée à l’étage supérieur de la vieille tour de l’horloge ; elle se composait d’une assez grande salle obscure, sur laquelle s’ouvraient deux cellules vides, éclairées par des fenêtres garnies de barreaux et d’abat-jour.

Chacune des cellules était meublée d’une table en bois et d’un escabeau, et pouvait être surveillée par un judas percé dans la porte.

C’était l’infortuné Garelou qui faisait ordinairement fonctions de guichetier. Dans le cas présent, ce soin avait été dévolu à un garçon de salle, d’ailleurs assez bon diable, et qui me laissa le choix de ma cellule.

Mais ce détail m’importait bien ! C’est à peine si j’entendis la lourde porte se refermer sur moi, et les verroux glisser dans leurs gardes.

Assis sur l’escabeau, les coudes sur la table et la tête entre mes mains, j’étais dans un état d’accablement profond. Plus je réfléchissais à mon crime, plus j’en comprenais la noirceur et la stupidité. Mes remords étouffaient jusqu’à la notion même de ma situation et m’empêchaient de sentir ce qu’il y avait de pénible et d’humiliant d’être ainsi enfermé comme une bête fauve ou un pestiféré.

D’abord, je ne pensai qu’à Garelou. Je le voyais en proie à une maladie dont le nom seul faisait horreur, mourant peut-être en ce moment même dans des tortures atroces et maudissant son assassin…

Oui, un ASSASSIN ! voilà ce que j’étais, moi, – un enfant de onze ans, – le fils d’un honnête homme, d’un magistrat municipal !… Oh ! comme je maudissais en ce moment cette triste manie de faire des niches, que j’avais si aisément contractée ! Comme je me promettais de ne plus jamais en faire, – non, pas la plus petite, jamais, sous aucun prétexte !…

Mais en aurais-je l’occasion seulement ? Si, comme le proviseur l’avait dit, la justice criminelle se saisissait de l’affaire, je serais sans doute condamné à la prison perpétuelle – ou même, qui sait ? à la peine de mort ! ! !

Chose étrange à dire : je m’arrêtai sur cette idée sans trop d’horreur. J’avais enfin trouvé un châtiment à peu près digne de mon crime, et cette découverte allégea sensiblement mon chagrin.

Je commençai à m’attendrir sur moi-même. Comme maman et mon père et bon papa allaient être malheureux !… Et Baudouin, que penserait-il de tout cela ?… C’était un bon garçon, après tout, et j’avais été bien injuste avec lui aussi… Ce qu’il y a de certain, c’est que je m’inquiétais beaucoup de savoir quelle impression lui causerait mon exécution.

Et Parmentier ? Peut-être serait-il bien aise de voir disparaître un prétendant au prix de Pâques… quoique je ne fusse guère redoutable, maintenant que j’avais été une fois treizième…

Toutes ces pensées m’occupèrent jusqu’au moment où le guichet de ma porte s’ouvrit, et mon dîner, composé d’une écuelle de soupe, d’une ration de bœuf et d’un morceau de pain, fut poussé sur la tablette intérieure par le garçon de salle.

J’aurais bien voulu lui demander des nouvelles de Garelou, mais je n’osai pas. Une sorte de pudeur morale mêlée de terreur me retenait.

« Si j’allais apprendre qu’il est mort ! » me disais-je.

Le guichet se referma.

J’essayai machinalement de manger mon dîner, mais cela me fut impossible. Les morceaux s’arrêtaient dans ma gorge.

Je remarquai, ce qui ne m’avait pas encore frappé, le tic-tac monotone de l’horloge ; et je ne sais pourquoi cette circonstance matérielle me donna tout à coup, avec une force nouvelle, le sentiment de mon isolement, de mon malheur et de mon affreuse position.

« Pourquoi chercher à m’illusionner ? me dis-je tout haut, je suis perdu, perdu sans ressource. »

Il me vint une idée bizarre : c’est que je ferais bien, à tout hasard, de mettre ordre à mes affaires et d’écrire mon testament, puisque j’en avais le temps. Le capitaine Cook et beaucoup d’autres navigateurs illustres n’y manquaient jamais avant de s’embarquer. C’était bien le moins qu’on fît de même sous le coup d’une accusation capitale.

Vivement séduit par ce rapprochement, je pris la plume et je me mis à écrire le document ci-dessous :

« Ceci est mon testament

et l’expression de mes dernières volontés.

« Me trouvant sous le coup d’une grave accusation, malheureusement trop justifiée, isolé du monde dans un noir cachot, et destiné sans doute avant peu à monter sur l’échafaud, j’ai résolu de faire amende honorable et de ne pas quitter la vie sans avoir publiquement exprimé mon repentir. Je demande pardon à mes bons parents du chagrin que je leur cause, et je les prie respectueusement d’exécuter mes derniers vœux.

« Je lègue mon beau buvard de maroquin à ma chère maman, de qui je le tiens ; mon couteau à manche d’ivoire à mon cher papa pour s’en servir à la chasse et se rappeler son petit garçon. Je prie mon cher bon papa d’accepter mon Robinson suisse, et ma chère tante Aubert de prendre pour elle mon porte-plume de porc-épic. Quant à mon lézard vert qui est dans mon pupitre, je désire le laisser à mon camarade Baudouin comme un souvenir de notre amitié. Qu’il le sache bien, je ne lui en ai jamais voulu plus de cinq minutes. Nous ne nous étions pas plus tôt brouillés pour ce malheureux lézard, que j’en étais très fâché. Je n’ai pas eu le courage de lui demander de faire la paix, mais ce n’était pas l’envie qui m’en manquait. Maintenant que je vois comme tout cela est bête, et comme il importe, quand on a un bon ami, de le garder, je me promets bien, s’il m’en reste le temps ou l’occasion, de faire le premier pas, et… »

J’en étais là de mon testament olographe, quand le sommeil, que j’avais vainement combattu depuis quelques minutes, s’empara de moi. Je n’avais presque pas dormi la nuit précédente, et, le chagrin aidant, la nature reprenait ses droits. Ma tête s’abandonna sur la table.

Je fus brusquement réveillé, après un temps qu’il me serait impossible de déterminer, par un grand bruit de pas et de verroux, et je compris qu’on était en train de me donner un voisin de cellule.

C’est triste à avouer, mais cela me fit plaisir. Il me sembla que je serais moins seul dans la mienne.

À peine les pas se furent-ils éloignés, et la porte extérieure du vestibule se fut-elle refermée sur le guichetier, que je m’empressai de frapper une suite de petits coups au mur de mon cachot, pour essayer s’il y aurait moyen d’établir une correspondance. À mon extrême satisfaction, une série d’autres petits coups parfaitement distincts, me fut aussitôt répondue.

Plus de doute ! J’avais un compagnon d’infortune, et nous n’étions séparés que par une cloison. Mais comment faire pour ouvrir des communications moins élémentaires ? Je me suspendis aux barreaux de ma fenêtre, et j’essayai de voir si la cellule voisine recevait le jour du même côté ; mais il me fut impossible de le reconnaître, l’abat-jour opposait à la vue une barrière infranchissable.

Je songeai alors à établir une sorte de langage télégraphique en frappant un coup au mur pour la lettre A, deux coups pour la lettre B, et ainsi de suite jusqu’à Z. Mais il me fut bientôt démontré que l’application de ce procédé à une médiocre phrase était d’une grande difficulté, et d’ailleurs, mon voisin, n’ayant pas la clef de mon alphabet, ne comprit absolument rien à mes tentatives. Il se contenta de répondre obligeamment par quelques coups détachés.

Cet indice de bonne volonté ne fit que porter au comble le désir que j’avais de causer avec lui. Un éclair traversa ma pensée.

Pourquoi ne percerais-je pas dans la cloison, avec mon couteau, un trou assez large pour donner passage à un billet ?

Je choisis sous le bord de la table un endroit malaisé à remarquer, et, de la pointe de mon couteau, je commençai le percement. Malheureusement, j’étais tombé sur une brique. Après un quart d’heure de travail, c’est à peine si je l’avais égratignée. Mon voisin, d’ailleurs, restait silencieux. Rien n’indiquait que de son côté il fît des efforts pour venir au devant de moi.

Peut-être n’avait-il pas de couteau. Mais peut-être aussi ne désirait-il pas entrer en relations directes avec un assassin !

Cette pensée décourageante, jointe à l’évidente difficulté de mon entreprise, allait peut-être me décider à l’abandonner, quand j’aperçus tout à coup, au pied du mur, tout au ras du sol, ce qui me parut être la trace d’un ancien trou mal bouché avec du plâtre.

En un clin d’œil je fus à genoux, vérifiant l’exactitude de ma supposition. Je ne me trompais pas. Un trou, du diamètre de mon petit doigt, avait été percé là, et très sommairement oblitéré. Le débarrasser de son revêtement de plâtre fut l’affaire de quelques minutes, et bientôt mon porte-plume put le traverser librement de part en part.

Je ne doutais pas que ce travail n’eût été remarqué et suivi par mon voisin. Je me hâtai donc de m’allonger à plat ventre, sur le sol de mon cachot, pour mettre ma bouche au niveau du trou, et, après m’être fait tant bien que mal un porte-voix de ma main creusée en cornet, je dis assez haut :

« Hem !… Hem !… Qui es-tu ? »

À mon extrême désappointement, je ne reçus pas de réponse.

Je répétai deux ou trois fois mon appel, mais toujours sans résultat.

Pourtant il n’y avait pas de doute possible. Je voyais le jour de l’autre cellule ! Mon voisin ne voulait pas me parler ; il n’y avait pas d’autre explication ! Très honteux de ce faux pas, j’avais renoncé à toute nouvelle tentative de communication, quand je crus percevoir un frôlement dans le trou que je venais de rouvrir, et je ne tardai pas à en voir sortir un bout de papier soigneusement roulé.

Je m’en emparai avec avidité, et je le dépliai au plus vite.

Il n’y avait pas le moindre mot ! C’était simplement une feuille de papier blanc. Quel était ce nouveau mystère ? Mon voisin voulait-il se moquer de moi ? Dans une situation aussi tragique que l’était la mienne, cela me paraissait du plus mauvais goût. Je repoussai même cette hypothèse comme trop atroce pour être fondée.

À force de me creuser la cervelle, je finis par en trouver une autre. Cet envoi de papier signifiait simplement que mon co-détenu, soit par crainte d’être entendu du vestibule, soit pour toute autre raison, préférait s’en tenir à la correspondance écrite ! Peut-être même supposait-il que je n’avais pas de papier, puisqu’il m’en faisait passer une feuille entière… Ce fut pour moi un trait de lumière.

Sautant sur ma plume à l’instant, j’écrivis sans m’arrêter :

Qui es-tu ?

Pourquoi es-tu là ?

Moi c’est pour avoir empoisonné Garelou.

As-tu un pensum à faire ?

Moi, ma situation est déjà si grave qu’on m’en a dispensé.

A. BESNARD.

Je transmis ma dépêche et j’attendis.

Près d’un quart d’heure se passa sans réponse.

Enfin je vis de nouveau poindre un billet que je m’empressai d’ouvrir.

Nouvelle surprise ! c’était le mien, augmenté seulement de deux réponses laconiques, écrites en majuscules dans la marge de mon papier, à peu près comme suit :

Qui es-tu ?

Pourquoi es-tu là ?… POUR M’ÊTRE BATTU.

Moi, c’est pour avoir empoisonné Garelou.

As-tu un pensum à faire ?… OUI.

Moi, ma situation est déjà si grave qu’on m’en a dispensé.

A. BESNARD.

Ce qui me frappa tout d’abord, c’est que mon correspondant ne signait pas, et ne répondait pas à ma question sur son identité. Cela me donna de lui la plus triste opinion… Et pourquoi cette fantaisie d’écrire en majuscules sur ma lettre même. Je me perdais en suppositions.

La curiosité fut pourtant plus forte que le dégoût, et j’écrivis un second billet ainsi conçu :

« Pourquoi ne signes-tu pas ta réponse ? Tu ne veux donc pas me dire qui tu es ? »

Cette fois j’eus beau attendre, regarder si rien ne sortait, et même m’abaisser à exécuter contre la cloison des appels répétés, aucun signe de vie ne me fut plus donné…

Pourtant mon voisin était toujours là, je n’en pouvais douter. Je l’entendais marcher, tambouriner sur sa table, et, ce qui était plus fort encore, chantonner… Chantonner au séquestre ! Quel endurcissement !

Cette singulière conduite m’inspira un dédain, mêlé, il faut bien en convenir, d’une forte dose d’impatience.

J’attendis une heure ou deux sans tenter de nouvelles négociations. Puis enfin l’inaction, l’ennui, le sentiment écrasant de ma solitude, eurent de nouveau raison de mes fiertés. Réfléchissant que mon voisin était sans doute absorbé par la lourde tâche qu’il avait à accomplir dans sa journée, je me déterminai à lui offrir ma collaboration. Mon troisième billet, annoncé par plusieurs coups à la cloison, était ainsi conçu :

« Veux-tu que je fasse trois ou quatre cents lignes pour toi ? Je m’en chargerai volontiers. »

Cette fois je n’avais pas laissé de marge à mon billet, et je l’avais fait aussi étroit que possible, pour obliger mon sauvage à me répondre dans les formes, – s’il me répondait.

Il voulut bien y consentir, mais ce fut sur le verso de mon bout de papier, et ces deux seuls mots, toujours en majuscules :

« NON, MERCI. »

C’en était trop ! Et je m’étais assez humilié. Un quatrième billet quitta ma cellule. Il portait :

« Je ne suis pas étonné que vous cachiez votre nom ; ne serait-ce pas : MALOTRU ? »

Réponse en marge : « NON. »

Je m’avouai battu et je rompis les négociations.

La journée s’acheva sans nouvel incident. La colère que j’éprouvais contre mon affreux voisin m’empêchait de retomber dans mon désespoir, mais elle ne m’empêchait pas de m’ennuyer.

La nuit vint. Je fus extrait du séquestre et conduit à l’infirmerie, car, même pour dormir, je devais être séparé de mes camarades. À peine étais-je tombé dans mon lit, que je fus saisi d’un profond sommeil. Ce n’était pas celui de l’innocence, mais c’était celui d’un enfant qui a presque une nuit blanche à rattraper.

Le lendemain matin, à peine avais-je été réintégré dans ma cellule, qu’un sentiment de curiosité irrésistible me fit de nouveau frapper à la cloison pour apprendre si mon voisin, lui aussi, était encore au séquestre. Deux coups me répondirent et me fixèrent sur ce point. Mais cette fois j’en restai là et je n’écrivis plus.

Sept heures et demie sonnèrent. Un gros morceau de pain m’arriva pour mon déjeuner.

Je venais de l’entamer avec un appétit que le remords n’avait pas affaibli, quand je sentis tout à coup, sous mes dents, une résistance extraordinaire. Je recherchai l’obstacle qui venait ainsi brusquement arrêter mon élan masticatoire, et je découvris un papier soigneusement plié qui avait été adroitement logé au fond de mon croûton, et non moins adroitement recouvert d’un couvercle de mie de pain.

Je dépliai ce papier avec un empressement fébrile…

C’était un numéro du journal manuscrit du lycée !… Car le lycée possédait un journal dont la lecture se payait ordinairement cinq centimes, et qu’une main amie, en considération sans doute de ma situation tragique, me faisait, pour une fois, servir gratuitement.

Je le dévorai d’une haleine. Livingstone, quand il fut retrouvé par Stanley dans les déserts de l’Afrique centrale, n’interrogea pas plus avidement son sauveur sur les nouvelles de la vieille Europe.

Je me bornerai à reproduire les Nouvelles de la dernière heure du journal du Lycée (Indépendant de Châtillon), les seules qui eussent pour moi un intérêt personnel.

DERNIÈRE HEURE

Au moment de mettre sous presse, nous recevons les renseignements suivants sur la grosse affaire qui passionne en ce moment le lycée, et à laquelle notre prochain numéro sera tout entier consacré :

Le tambour Garelou ne va pas mieux. On pense que, non content d’absorber les deux litres d’eau-de-vie qui lui ont été offerts, il a épuisé d’un seul coup toute la provision d’alcool du professeur de chimie.

La question ordinaire et extraordinaire a été rétablie pour arracher à Besnard le nom de ses complices, – mais il se refuse obstinément à le donner.

Une exécution a déjà été la conséquence de ces événements. En arrivant dans la cour pour la récréation de midi, un personnage bien connu sous le sobriquet de Macaque s’étant permis de dire que Besnard n’était qu’un cafard, Baudouin a pris la défense de l’absent. Il a administré au Macaque une volée que tous les bons esprits s’accordent depuis longtemps à considérer comme méritée. La police locale est intervenue, et Baudouin a été écroué au séquestre.

Il s’y trouve en ce moment à côté de celui dont il a vengé l’honneur.

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