Chapitre 15 Réconciliation à grand orchestre. - Le spectre de banco.
Le dernier paragraphe du journal avait été pour moi un trait de lumière. Ainsi c’était Baudouin que j’avais pour voisin ! Quoi ! c’est avec lui que je viens d’avoir cette bizarre correspondance ! Quoi ! c’est pour avoir pris ma défense qu’il était au séquestre ! Et s’il avait si subtilement évité de se faire connaître, c’était pour ne pas avoir à m’avouer ce dévouement généreux !
Toutes ces conclusions, éclatant sur moi coup sur coup, m’étourdirent un instant. Puis je me mis à rire et à gambader comme un fou dans ma cellule. Puis j’appelai Baudouin à haute voix comme s’il eût pu m’entendre. Enfin, je sautai sur ma plume, et j’écrivis un nouveau billet, cette fois avec la certitude d’une réponse :
« Je viens de lire le Journal du lycée qu’un bon génie m’a fait parvenir. J’aurais dû me douter que c’était toi, rien qu’à ta manière de ne pas montrer ton écriture ! Je sais tout maintenant, et, que tu le veuilles ou non, je t’envoie tous mes remerciwments et l’assurance d’une affection qui ne finira qu’avec ma vie.
« Ton ami à jamais dévoué,
« A. Besnard.
« Post-scriptum. Je joins à ma lettre un testament que j’ai écrit hier avant de rien savoir. Tu y verras que je pensais à toi bien avant d’apprendre que tu avais rossé Tanguy, pour venger mon honneur.
« 2e Post-scriptum. Écris-moi tout de suite. »
Trois coups joyeux, frappés à la cloison, m’apprirent que mon message était bien reçu, et, après quelques minutes d’attente, de nouveaux coups m’apprirent que la réponse arrivait.
Il me fut bientôt donné de lire ce qui suit, écrit de la main de mon pauvre Baudouin.
« Ton billet m’a fait à la fois rire et pleurer. Mais ne parlons plus de ce triste passé. J’avais hier une bonne envie d’accepter tout de même ta proposition pour les lignes. J’en ai quinze cents à remettre avant de sortir d’ici, et je n’en ai fait que trente-sept. Mais j’avais apporté dans ma poche une poignée de terre glaise, et j’ai été très occupé à faire de souvenir la tête de quelqu’un que tu connais. C’est trop gentil à toi d’avoir pensé à moi pour ton lézard. C’est là une preuve d’amitié que je n’oublierai pas. Mais comment te dire que j’ai une peur horrible que nous ne retrouvions pas en vie notre petite Émeraude quand nous sortirons de prison ? As-tu pu aviser à son entretien ?
« Jacques Baudouin. »
« Post-scriptum. Au train dont va mon pensum, je ne sortirai pas de ce maudit cachot avant une dizaine d’années. »
« J. B. »
Cette réflexion sur le sort de mon lézard me terrifia. Dans le trouble de mon cerveau, je l’avais oublié. C’était impardonnable. Il n’y avait pas un instant à perdre. Ah ! si le garçon de salle qui m’apportait mes repas pouvait entrer, peut-être serait-il encore possible de lui sauver la vie… Je n’avais d’espoir qu’en lui ! Toutefois, ma joie d’être réconcilié avec Baudouin était si profonde qu’elle finit par l’emporter sur tout. Le cachot, le crime même qui m’y avait amené, mes inquiétudes sur le sort d’Émeraude et sur le mien propre, tout disparaissait devant ce grand fait : j’avais retrouvé mon ami, et c’est à son dévouement pour moi que je devais ce bonheur !… Ah ! comme je méprisais maintenant les amitiés menteuses par lesquelles j’avais essayé de remplacer cette affection si vraie ! Comme les Tanguy et les Perroche me faisaient horreur ! Comme je sentais la vérité indiscutable de cette pensée d’Anacharsis qui nous avait quelques jours plus tôt été donnée en thème :
« Anacharsis disait qu’il vaut mieux avoir un ami digne de beaucoup d’estime que d’en avoir dix mille qui n’en méritent aucune. »
Cependant, il ne s’agissait plus de perdre de temps, il fallait se mettre à l’ouvrage, faire le pensum de Baudouin, et le délivrer au plus vite.
Sur ma demande, il consentit à me passer quelques feuillets du livre qu’il avait à copier, et quand midi sonna au-dessus de notre tête, j’avais expédié près de six cents lignes.
Cette ingrate besogne, il est à peine nécessaire de le dire, avait été coupée de billets nombreux, pour nous tenir au courant de nos progrès mutuels. Et tel est l’effet de l’émulation, que Baudouin fit, dans cette matinée, presque autant de copie que moi.
Nous en étions là, quand j’entendis des pas dans le vestibule, et mon guichet s’ouvrit. Je me hâtai d’y courir pour une négociation avec le garçon de salle.
Quelle ne fut pas mon horreur en voyant se dresser devant moi, dans l’encadrement du judas, la face pâle et bouffie de Garelou !
Au premier moment, je me crus en proie à l’un de ces affreux cauchemars qui, depuis la veille, oppressaient mon sommeil. J’ouvris la bouche pour parler et m’élancer vers cette apparition, implorer d’elle mon pardon.
Mais le guichet s’était refermé, et, sur la tablette intérieure de la porte, se trouvait seulement mon dîner. J’essayai de me railler moi-même.
« Bah ! me dis-je, c’est impossible, je deviens fou et je vois Garelou partout. J’ai été sous le coup d’une hallucination. »
Tout à coup une idée terrible me traversa la cervelle. Ma bonne Jeanneton avait eu jadis la sottise de me raconter de prétendues histoires de revenants. Elle tenait pour certain, en particulier, que les victimes d’un crime ne manquent guère d’apparaître tôt ou tard à leur meurtrier.
Je me dis que peut-être Garelou venait d’expirer et qu’il s’était ainsi montré à moi pour me reprocher ma coupable indifférence. Comment avais-je pu, depuis quatre ou cinq heures, oublier si complètement l’énormité de mon forfait ? Mon trouble et ma terreur furent tels, mes remords si amers, que, pendant plusieurs minutes, je restai anéanti et à genoux à côté de mon tabouret, incapable de communiquer à Baudouin ce qui venait de m’arriver, et plus incapable encore de toucher à mon dîner qui resta sur la tablette.
Je commençais à me remettre de cette poignante secousse, quand, tout à coup, les verroux grincèrent dans leurs gardes, ma porte s’ouvrit, et une voix de stentor, la voix de Garelou, beugla, comme elle beuglait d’ordinaire :
« Besnard !… Besnard !… chez le Proviseur ! »
Alors, une terreur folle s’empara de moi. Sans réfléchir, sans essayer même de m’assurer si j’avais affaire à un spectre ou à un guichetier bien vivant, je m’élançai d’un bond dans le vestibule, je me précipitai tête baissée dans l’escalier, et, toujours courant, j’arrivai chez le Proviseur.
Ne plus être seul avec cette apparition vengeresse, ne plus entendre cette voix formidable, était la seule idée que je fusse encore capable de formuler.
M. Ruette m’attendait, assis à son bureau, l’air grave et sévère, mais serein pourtant, comme s’il avait été délivré d’une lourde inquiétude.
« Vous l’échappez belle, mon enfant, me dit-il avec bonté. Garelou est sur pied. Son accès a pris fin dans la nuit, et, ce matin, il a demandé à reprendre son service. Il ne sait même pas que vous êtes l’auteur de la terrible plaisanterie qui a failli l’emporter. Mais vous, vous ne l’oubliez pas, je l’espère, et les remords par lesquels vous avez dû passer vous serviront de leçon. Rappelez-vous qu’il est méchant et cruel de s’amuser aux dépens des autres, et surtout aux dépens des humbles. C’est l’indice d’un esprit bas, et, à ce titre, tout à fait indigne d’un garçon intelligent et brave, comme vous l’êtes, je n’en doute pas… Dieu merci, il ne sera pas nécessaire que cette affaire sorte du lycée !… Comme je m’y suis engagé, je vous tiendrai compte de votre propre aveu, et l’expulsion dont vous êtes passible, – l’expulsion que j’ai été obligé de prononcer contre Tanguy, – vous sera épargnée.
« Je dois pourtant vous infliger une punition disciplinaire en rapport avec la gravité de votre faute, et j’ai décidé que cette punition serait la suivante : privation de congé au jour de l’an, et privation de sortie jusqu’à nouvel ordre, le tout sans exemption… Allez, et ne péchez plus. »
Je restais abasourdi, stupéfait, les pieds fixés au sol, incapable de remercier M. Ruette de son indulgence, ou, pour mieux dire, incapable d’articuler un seul mot.
« Eh bien ! qu’attendez-vous ? » me demanda le Proviseur, voyant que je ne faisais pas mine de m’en aller.
Je tournais mon képi dans mes doigts sans oser me décider à parler.
Enfin je balbutiai :
« Est-ce que je dois retourner au séquestre ? »
— Non, mon enfant, allez reprendre votre place à l’étude, et en classe. »
Je poussai un soupir de soulagement.
« Et Baudouin ? dis-je tout à coup, enhardi par la bonté du Proviseur. »
— Baudouin aussi, – quand il aura achevé son pensum », ajouta M. Ruette avec quelque chose comme un sourire au coin de la bouche.
Savait-il déjà que je n’étais pas étranger à la confection de ce pensum ? On aurait pu le croire. Peut-être les murs du séquestre avaient-ils des yeux et des oreilles ?
Sans demander mon reste, cette fois, je m’élançai dans le couloir et de là dans la cour. Ma rentrée y fit sensation, j’ose le dire.
Mais je n’avais plus qu’un souci : Émeraude. J’obtins la permission de monter au quartier, je me précipitai sur mon pupitre, je soulevai en tremblant d’anxiété mon dictionnaire grec-français…
La spirituelle bestiole ! voyant que je n’étais plus là pour lui servir ses quatre repas, et qu’il faisait froid, elle avait pris le parti que prennent volontiers tous les lézards en hiver, elle s’était endormie d’un profond sommeil pour deux à trois mois.
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