‹ Mémoires d’un collégienChapitre 15 sur 22 · Chapitre 16 Histoire de M. Pellerin. - Une bataille. - Impromptu.

Chapitre 16 Histoire de M. Pellerin. - Une bataille. - Impromptu.

Le jeudi qui suivit ma réconciliation avec Baudouin, fut un des jours les plus froids d’un hiver assez rigoureux. Le ciel était d’un gris de plomb. Une bise sèche et mordante sifflait dans les couloirs du lycée, et, quand nous descendîmes dans la cour, à l’heure de la promenade, pour l’inspection du Proviseur, nous vîmes bien qu’il avait bonne envie de contremander la sortie.

Il se contenta pourtant d’autoriser ceux d’entre nous qui avaient des engelures à rester au lycée, et, après quelques minutes d’hésitation, prononça enfin le mot sacramentel :

« Allez ! »

Nous défilâmes en silence, le nez rouge et les mains dans nos poches, et l’air assez peu martial dans nos tuniques étriquées.

Les rues étaient presque désertes. À peine deux ou trois marchands ambulants, de ceux qui suivaient d’ordinaire nos divisions, nous attendaient-ils à la sortie ce jour-là. Les autres avaient jugé sans nul doute que le temps était trop glacial pour être propre aux affaires.

Un seul d’entre eux, un pauvre bonhomme en cheveux blancs, coiffé d’une casquette de loutre et vêtu d’une mince redingote, assez propre mais terriblement râpée, se joignit à notre colonne. Nous l’appelions grand-papa Plaisir, en raison de son aspect vénérable, et de la légère marchandise qu’il portait pour nous dans un long cylindre de fer blanc.

En nous apercevant, selon sa coutume, il n’avait pas manqué d’agiter sa cliquette et de crier : « Plaisir ! Voilà le plaisir ! »

Sa mine morfondue était si peu en harmonie avec la chanson, que nous ne pûmes nous empêcher de sourire, quoique, à vrai dire, il n’y eût guère sujet à raillerie. Mais ce ne fut qu’un éclair, et, l’instant d’après, nous pensions à tout autre chose.

« Accélérez le pas, c’est le seul moyen de ne pas geler sur place ! » dit M. Pellerin à la tête de la colonne. »

Nous ne nous fîmes pas répéter la consigne. Le bonhomme nous suivait clopin-clopant, le dos voûté et sa boîte au bras. Notre pas résonnait sur le pavé, et ce mouvement plus vif nous réchauffait déjà. Bientôt nous eûmes dépassé le boulevard extérieur.

« Oh ! monsieur, un temps de pas gymnastique, avant de rompre les rangs ! » dit Baudouin à M. Pellerin. »

M. Pellerin fit un signe d’assentiment. Un, deux, trois ! nous voilà partis. Le pauvre père Plaisir était distancé. Mais il connaissait notre halte ordinaire et ne pouvait manquer de nous y rejoindre.

Quand nous nous arrêtâmes après une course de deux kilomètres, il n’était plus question d’avoir froid. Toutes les figures étaient épanouies, toutes les poitrines haletantes, et les bouches ouvertes à la fraîcheur de l’air. Il faisait bon marcher sur cette grand-route sèche et dure en faisant craquer sous nos gros souliers la glace des ornières. Les rangs étaient rompus, maintenant, et nous causions.

Naturellement c’est avec Baudouin que je me retrouvais, pour la première fois depuis trois à quatre semaines, et je laisse à croire si nous savions tous deux apprécier ce bonheur, quand M. Pellerin se rapprocha de nous.

« Eh bien ! vous voilà réconciliés ? nous dit-il d’un air bienveillant et affectueux. J’en suis bien aise pour vous. J’étais très peiné de vous voir brouillés… Maintenant que c’est fini, expliquez-moi un peu pourquoi deux amis aussi bien assortis que vous avaient fait cette sottise… si toutefois, reprit-il en souriant, ma question n’est pas indiscrète et ne risque pas de raviver une querelle mal cicatrisée. »

Nous étions devenus très rouges, Baudouin et moi, à cette allusion très discrète, et cela d’autant plus naturellement, que M. Pellerin nous avait peu habitués jusqu’à ce jour à une pareille intervention dans nos affaires intimes. Je ne sais quoi de doux et d’amical dans sa voix nous empêcha pourtant d’en être blessés, et je compris tout de suite qu’il m’appartenait de répondre.

« Ma foi, monsieur, lui dis-je en devenant de plus en plus rouge au souvenir de mon absurde colère, j’avais été assez sot pour croire Baudouin capable d’une méchanceté, et je l’avais accusé injustement. »

— Mais encore, quelle méchanceté ? insista M. Pellerin. Est-ce qu’il ne s’agissait pas de votre lézard ?

— Oui, repris-je de plus en plus confus. Je croyais qu’il lui avait fait manger du papier !

— C’est bien ce que je pensais… Et avez-vous jamais su quel était le véritable auteur de cette spirituelle plaisanterie ?

— Jamais. Mais il ne m’a pas fallu bien longtemps pour comprendre que ce ne pouvait pas être Baudouin.

— Eh bien ! je puis vous dire qui c’était, si cela vous intéresse encore : nul autre que Tanguy.

— Tanguy ? m’écriai-je avec plus de ressentiment que de surprise.

— Lui-même, reprit M. Pellerin. Je l’ai entendu un jour se vanter du fait comme d’un excellent tour, – et je crois bien que Baudouin l’a entendu aussi », ajouta-t-il en se tournant vers mon ami.

Baudouin, ainsi interpellé, dut convenir du fait.

« Vous voyez, reprit M. Pellerin, comme il importe de ne jamais accepter à la légère une apparence défavorable à ceux que nous aimons… Si je vous en parle aussi librement, c’est que votre malentendu, dont j’ai suivi avec chagrin le développement, m’a rappelé à moi une autre méprise du même genre, mais bien plus grave dans ses conséquences, car j’en souffre encore après des années… »

M. Pellerin s’arrêta un instant comme accablé par un douloureux souvenir. Nous l’écoutions avec un ardent intérêt.

« Moi aussi, reprit-il, j’avais un ami de collège, un ami bien cher. Il s’appelait Charles Vigier. Nous avions fait toutes nos classes côte à côte, jusqu’à la seconde, et à ce moment seulement nous nous étions séparés, lui pour entrer dans la section des sciences, moi pour suivre le cours de mes études en vue de la carrière que j’ai définitivement abordée, – par son échelon le plus modeste, – celle de l’enseignement des lettres. Mais les récréations, les promenades, nous étaient restées communes, et notre amitié ne s’était jamais démentie. Un jour pourtant, nous nous brouillâmes pour une vétille, une discussion sans importance, si peu importante, en vérité, qu’il me serait impossible aujourd’hui d’en dire le sujet… Eh bien ! imaginez quel fut mon désespoir quand je reçus la nouvelle d’une épouvantable catastrophe ! Charles Vigier s’était noyé au cours d’une promenade en canot qu’il faisait avec sa mère et ses sœurs. J’avais perdu à jamais mon ami, sans m’être réconcilié avec lui !… Encore aujourd’hui, après cinq ans écoulés, je ne puis arrêter ma pensée sur cet affreux événement sans m’abandonner aux regrets les plus amers. Perdre ainsi un ami bien cher est déjà terrible, mais se dire qu’on l’a perdu sans qu’une explication loyale ait effacé les traces d’un futile malentendu ! se dire qu’il a peut-être emporté dans la mort une pensée amère contre vous ! Comprenez-vous ce qu’il y a de poignant dans cette idée ? »

Nous écoutions en silence M. Pellerin, et, certes, nous sentions vivement ce qu’il nous exprimait avec tant d’abandon et de chaleur communicative. Pour moi, surtout, qui venais justement de traverser une crise morale du même ordre, j’étais si ému que je ne pensais même pas à parler. Mais Baudouin, qui n’avait pas les mêmes raisons d’être honteux, s’empressa de relever la conversation que notre pauvre maître avait laissée tomber en achevant son récit.

« Monsieur, demanda-t-il, est-ce que c’est au lycée de Châtillon que vous faisiez vos études ?

— Non, répondit M. Pellerin en relevant sa tête pensive, non, mon enfant, j’ai fait mes études au collège communal de S ***. Mais pourquoi me demandez-vous cela ?

— Oh ! pour rien… pour savoir… »

M. Pellerin répliqua par un fin sourire à cette réponse qui n’en était pas une.

« Pour savoir si j’ai été élevé dans la maison où je suis maître d’études, n’est-ce pas ? dit-il en achevant la phrase. Cela aurait fort bien pu arriver, et cela arrive en effet fort souvent. Mais ce n’est pas précisément mon cas. Quand j’ai eu achevé mes classes au collège de S ***, j’aurais bien voulu pouvoir faire une année ou deux de rhétorique supplémentaire dans un lycée, et me préparer pour le concours de l’École Normale. Mais mes parents ne sont pas riches ; un tel effort les aurait gênés pour longtemps. J’ai préféré me présenter à M. Ruette pour une place d’aspirant répétiteur. J’ai été agréé ; on a bien voulu me donner toutes les facilités possibles pour la préparation de ma licence, et, ma foi, je crois bien que j’ai gagné au moins deux ans à prendre ce sentier modeste. »

Nous écoutions avec un intérêt croissant tandis que M. Pellerin nous parlait ainsi de lui-même, simplement et sans fausse honte. Depuis bientôt trois mois que nous étions placés sous sa direction, il nous avait bien donné à plusieurs reprises, à Baudouin et à moi, des marques toutes spéciales de son intérêt et de sa sympathie ; mais c’était la première fois qu’il se laissait aller ainsi à une causerie suivie, à cœur ouvert. Nous en étions absolument ravis, et je ne puis dire le bien que cela nous fit.

J’ai pensé bien souvent, depuis ce jour, que, dans nos collèges, les maîtres d’études et les élèves vivent trop souvent séparés par une inflexible étiquette. Les uns et les autres ne pourraient que gagner à une plus étroite communion d’idées, à un rapprochement plus intime, – du moins aux heures de récréation et de promenade : ceux-ci des avis utiles, des conseils, des enseignements que le livre tout sec ne donne guère ; ceux-là une douceur de vie de famille, une fraîcheur d’impressions, une détente morale qu’ils ne sauraient trouver dans l’accomplissement technique de leurs devoirs.

Du reste, pour mon compte personnel, je ne faisais guère qu’écouter. La gravité habituelle de M. Pellerin continuait de m’imposer, en dépit de sa bienveillance. Mais Baudouin, avec sa liberté paysanne, n’était pas si réservé.

« Monsieur, reprit-il, vous êtes licencié, n’est-ce pas ? Est-ce que c’est un examen bien difficile ?

— Difficile ? non, pas précisément, si l’on est un bon bachelier et si l’on se prépare sérieusement pendant deux ou trois ans.

— Alors, qu’est-ce que vous faites, tout le temps des études ? Pourquoi lire et travailler encore ?

— Oh ! c’est une autre affaire. J’étudie pour le doctorat et l’agrégation.

— Le doctorat ! dit Baudouin en se tournant vers moi avec admiration.

— Oh ! le doctorat viendrait encore assez aisément, reprit M. Pellerin. Il ne s’agit guère que de choisir un certain nombre de questions et de les traiter à fond. Mais c’est l’agrégation qui n’est pas commode !

— En quoi donc ? demandâmes-nous tous deux cette fois.

— En ce que c’est un concours et non pas un examen. Pour l’agrégation des lettres par exemple, – c’est celle que je prépare, – il y aura probablement l’année prochaine cinq à six places vacantes. Eh bien ! nous serons au moins quarante candidats, et dans le nombre les élèves sortants de l’École normale supérieure, que les juges sont un peu portés à préférer, très naturellement. Il ne s’agit donc pas seulement de bien savoir son affaire, il s’agit de la savoir mieux que les autres, et le programme porte sur tout l’ensemble des littératures grecque, latine, française et étrangères…

— Et quand vous serez agrégé, dit ici Baudouin, quel sera l’avantage ?

— L’avantage moral sera d’avoir triomphé d’une difficulté ; l’avantage intellectuel de m’être assimilé une grande somme de connaissances ; l’avantage matériel d’avoir droit à une chaire de professeur dans un lycée.

— Eh ! monsieur, reprit Baudouin, est-ce vraiment la peine de se donner tant de mal pour des gamins comme nous ?

— Si c’est la peine, me demandez-vous ? Et quel plus noble but pourrais-je me proposer ? Est-ce que vous tous, les élèves d’aujourd’hui ou ceux qui vous succèderont sur les bancs du collège, vous n’êtes pas la France de demain ? Est-ce que, dans l’armée, dans la magistrature, au barreau, dans l’industrie, dans le commerce, dans les arts, dans toutes les branches de l’activité nationale, vous ne représentez pas les forces vives du pays ? Est-ce que, de votre instruction, de votre niveau intellectuel et moral, ne dépendront pas la grandeur de la patrie, son rang parmi les nations civilisées, et son existence même ? Quelle mission plus haute et vraiment sainte pourrais-je donc me choisir, que celle de vous préparer à ces devoirs futurs ? Pour mon compte, je n’en connais pas une. Sans doute, il y a des carrières plus brillantes en apparence, plus lucratives surtout, que celle du professeur : il n’y en a pas de plus véritablement imposante et qui joue dans la vie sociale un rôle plus capital ; il ne devrait pas y en avoir de plus honorée, si le monde était sage. Ce que j’en dis est aussi bien pour le modeste instituteur primaire que pour le professeur émérite. Les Allemands le savent bien, eux ! Savez-vous ce qu’ils répétaient constamment en 1871, au lendemain de nos désastres nationaux ? Ils disaient : « Ce n’est pas le fusil à aiguille, c’est le maître d’école allemand qui a vaincu la France ! » Voulant dire par là, et avec raison, que leurs officiers, leurs soldats même, étaient plus instruits que les nôtres ; aussi il faut voir la considération dont le corps enseignant est entouré chez eux ! Le nom seul de Professor leur remplit la bouche quand ils le prononcent… Mais tandis que nous bavardons, on dirait que le temps veut se gâter », dit tout à coup M. Pellerin en s’interrompant.

En effet, depuis quelques instants, le ciel s’était graduellement assombri, comme si un voile de fumée se fût rapidement interposé entre la voûte grise et le sol. Le vent était tombé, et des flocons de neige, rares encore mais très larges, commençaient à descendre silencieusement autour de nous.

M. Pellerin se demandait déjà s’il ne devait pas donner l’ordre de rentrer au lycée, quand tout à coup la neige se mit à tomber en telle abondance, qu’il nous était impossible de voir à deux mètres devant nous.

« Allons ! il n’y a pas de temps à perdre si nous ne voulons pas patauger dans deux pieds de neige, s’écria M. Pellerin. Formez les rangs !… nous allons rebrousser chemin.

— Oh ! monsieur !… c’est si amusant !… protestèrent plusieurs voix.

— La consigne est de rentrer si le temps se gâte, répondit péremptoirement notre maître. Tout ce que je puis faire est de vous laisser marcher au pas gymnastique, ajouta-t-il en manière de consolation. En rang !… »

La colonne fut bientôt formée.

« Attention !… Une, deux, trois !… Marche ! »

Nous voilà repartis vers la ville. La neige tourbillonnait avec furie, et semblait devenir plus dense de seconde en seconde. Nos képis, nos épaules, nos bras, les plastrons de nos tuniques, en étaient couverts, en dépit de la rapidité de notre course. Sur la terre une couche cotonneuse de deux à trois centimètres d’épaisseur, étouffait déjà le bruit de nos pas. Tout cela nous paraissait charmant ; nous allions droit devant nous, à demi aveuglés par les flocons qui tombaient sur nos yeux et sans crier gare.

Un accident imprévu vint tout à coup déranger cette belle ordonnance.

L’un des élèves placés en tête de la colonne, – Verschuren, s’il faut le nommer, – avait trébuché contre un obstacle et venait de s’abattre sur le sol, la tête en avant. Le second rang en avait fait autant sur lui, et aussitôt toute la division, arrivant successivement avec la vitesse acquise, s’amoncela couche par couche sur les trois malheureux. Ce fut une culbute générale, – involontaire de la part des uns, très volontaire de la part des autres.

On criait, on s’injuriait, on riait en se roulant sur la neige, on se bousculait surtout.

Au milieu de la plaine blanche que les prés, maintenant confondus avec la route, formaient à perte de vue, toutes ces petites taches noires éparses sur le sol donnaient l’illusion d’un champ de bataille.

La tentation était trop forte, nous ne sûmes pas y résister.

Avant que M. Pellerin, surpris par cet éparpillement subit de ses forces, eût pu nous retenir, nous avions ramassé des poignées de neige, nous nous en étions menacés, barbouillés, bombardés. Les munitions manquant bientôt autour de nous, nous nous répandîmes de tous côtés. La neige, en tombant de plus belle, semblait se mettre de la partie pour augmenter le désordre et la confusion de cette mêlée.

Si nous nous arrêtâmes enfin, ce fut en entendant M. Pellerin, qui depuis un instant était agenouillé au milieu de la route, nous dire sévèrement :

« Paix donc, messieurs ! C’est sur un blessé, – peut-être sur un mort, que vous jouez ainsi !… »

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