Chapitre 17 Le père Plaisir et son petit-fils Criquet.
Nous nous rapprochâmes tous sous le coup d’une émotion bien naturelle, et nous vîmes alors, ce que nous aurions dû remarquer plus tôt, un corps inanimé, ou qui paraissait tel, étendu dans la neige en travers de la route.
Quel ne fut pas notre étonnement et notre chagrin en reconnaissant en lui le pauvre grand-papa Plaisir ! Il y avait à peine une demi-heure que nous l’avions laissé à notre arrière-garde.
C’était lui, tout simplement, – ou du moins sa boîte de fer-blanc, – l’obstacle sur lequel notre tête de colonne avait trébuché ! Il était si parfaitement couvert de neige et confondu sous la blancheur uniforme de la route, que Verschuren, un peu myope, ne l’avait pas aperçu en arrivant sur lui. Pauvre père Plaisir ! que lui était-il arrivé ?
Il était là, étendu sur le dos, les yeux fermés et très pâle, sa boîte renversée auprès de lui, ses fines gaufres éparses de tous côtés, réduites par la neige à l’état de crêpes.
M. Pellerin lui essuyait le front de son mouchoir, frappait dans les mains glacées du vieillard, faisait de son mieux pour le ranimer. Mais le pauvre bonhomme semblait tout à fait insensible.
Il n’était pourtant qu’évanoui, car une respiration légère soulevait par moments sa poitrine ; mais ses lèvres bleuies et la rigidité de ses membres attestaient la gravité de son état.
« Que faire ? Si ce pauvre vieillard reste plus longtemps exposé au froid, il est perdu, disait M. Pellerin désespéré. Et comment le réchauffer ?… Oh ! une idée ! Si nous commencions par le frictionner avec de la neige !… Il n’est peut-être qu’engourdi… »
Comme il se mettait en devoir de le soumettre à ce traitement héroïque, le père Plaisir exhala un profond soupir, entrouvrit les yeux, éternua violemment et parut décidément se ranimer. – Nous nous empressâmes de le soulever sur son séant, tandis que M. Pellerin, se dépouillant en un tour de main de son pardessus, le lui jetait sur les épaules. La chaleur douce de ce vêtement acheva de rappeler le vieillard à la vie.
Il regarda d’abord fixement tout ce monde qui l’entourait, sans paraître se rendre compte de ce qui lui arrivait. Puis tout à coup, se rappelant ce qui faisait l’objet ordinaire de ses préoccupations, il passa la main sur ses yeux, se redressa et cria d’une voix rauque :
« Mes gaufres !
— Elles sont là, soyez sans inquiétude, mon brave homme, lui dit avec bonté M. Pellerin. Mais que vous est-il donc arrivé, et comment vous trouvez-vous ainsi abandonné sur ce chemin ? »
Sans répondre à cette question, le père Plaisir suivait de l’œil le geste de notre maître d’études, il arrêtait ses regards sur sa boîte ouverte, sur ses gaufres éparses dans la neige et foulées aux pieds. Incapable de supporter la vue de ce triste spectacle, il répétait d’une voix douloureuse :
« Mes gaufres ! »
Il y avait tant d’angoisse dans ce regard, tant de désespoir dans ce simple mot, que nous en fûmes presque tous émus jusqu’aux larmes. Il était aisé de comprendre que ce léger bagage représentait sans doute tout le capital circulant du pauvre vieillard, tout le travail et peut-être tout l’espoir d’une semaine. Du reste, il expliqua lui-même son exclamation, en ajoutant d’un ton navré :
« Et moi qui dois encore les œufs et la farine au marchand !
— Allons, ne vous désolez pas ainsi ! reprit M. Pellerin. Tout s’arrangera. Vous voilà revenu à vous : c’est le grand point. Pensez-vous que vous pourrez vous tenir debout ? Voyons, faites un effort. Il ne serait pas bon pour vous de rester là dans la neige. »
Le pauvre homme essaya de se soulever, mais ce fut vainement. Il retomba lourdement sur le sol.
« Baudouin !… Mandrès !… s’écria aussitôt M. Pellerin, aidez-moi un peu… nous allons le prendre sous les bras et le soutenir… Vous, Besnard, ramassez la boîte et les gaufres de ce bon vieillard… Il faut essayer de le ramener en ville, car on ne saurait songer à le laisser là. »
Je m’empressai d’obéir, tandis que mon copain et deux ou trois autres des plus grands élèves aidaient M. Pellerin à relever le père Plaisir. Celui-ci se laissait faire fort docilement et essayait de son mieux à se prêter au mouvement. Il fut bientôt sur ses jambes, soutenu d’un côté par M. Pellerin, de l’autre par Mandrès, tandis que Baudouin, le prenant à bras le corps, l’étayait par derrière.
Tout le monde, au surplus, voulut s’en mêler, et ces efforts réunis contribuèrent si bien à former une sorte de litière vivante, que, moitié traîné, moitié porté, le brave bonhomme fut bientôt en route vers Châtillon.
Il n’était plus question de marcher en rang maintenant. Nous avancions lentement sur ce long ruban de neige, en une grosse masse confuse. À tout instant, il fallait s’arrêter pour prendre haleine ou se relayer. Les larges flocons, qui n’avaient pas cessé de tomber en tourbillonnant autour de nous, achevaient de donner à notre singulier cortège la physionomie d’un épisode de la retraite de Moscou. Je fermais la marche avec le cylindre vide. Quant à la cliquette, Verschuren avait réussi à s’en emparer, et, comme il était toujours d’humeur folâtre, en dépit de la bosse au front que lui avait value sa chute, il n’avait fallu rien moins qu’un coup d’œil sévère de M. Pellerin pour l’empêcher de jouer de cet instrument primitif, en marquant le pas sur le flanc de la colonne.
Tant bien que mal, après une heure d’efforts, nous arrivâmes aux premières maisons de la ville. Il ne pouvait être question de la traverser ainsi, et M. Pellerin avait hâte de procurer un peu de repos au pauvre vieillard : il résolut donc de s’arrêter à l’auberge du Cheval Blanc, dont l’enseigne parlante s’étalait à l’entrée du faubourg, et, à cet effet, il dépêcha Baudouin en avant pour tout expliquer à l’hôtesse.
Quelques minutes plus tard, le père Plaisir était assis au coin d’un grand feu dans une vaste cuisine tout étincelante de cuivres. Nous nous étions massés autour de lui, heureux de le voir se raviver à la flamme pétillante d’un énorme fagot, et pas fâchés d’ailleurs de prendre, nous aussi, notre part de cette aubaine.
« Eh bien ! comment vous trouvez-vous maintenant ? demanda M. Pellerin au brave homme, quand il le vit bien réchauffé.
— Beaucoup mieux, grand merci, monsieur !… sans vous je serais sûrement mort de froid sur la route ! répondit-il d’un ton pénétré de la plus vive gratitude.
— Mais comment étiez-vous tombé là ? reprit M. Pellerin.
— Je ne sais. Je me hâtais derrière vous, pour arriver à la halte, quand j’ai été pris d’un éblouissement, et je me suis abattu à terre… Je ne me rappelle pas autre chose.
— Le pauvre homme n’a peut-être pas mangé de la journée ! » se dit à demi-voix M. Pellerin.
Et il s’empressa de commander à l’hôtesse un grand bol de lait chaud bien sucré, avec une cuillerée d’eau-de-vie.
Ce lait fumant ! rien que le parfum qu’il exhalait, quand l’hôtesse l’eut déposé sur une petite table, devant le pauvre vieux, vous faisait venir l’eau à la bouche par ce froid de loup !
Dix ou douze d’entre nous levaient déjà la main pour demander l’autorisation de se faire administrer un cordial du même genre, requête dont nous attendions tous le résultat avec un légitime intérêt ; mais M. Pellerin, nous prenant à part dans un coin, nous dit aussitôt :
« Messieurs, ceux d’entre vous qui désirent se faire servir du lait le peuvent assurément. Mais laissez-moi vous dire qu’il y aurait un bien meilleur emploi à faire de votre monnaie de poche. Dans vingt minutes, une demi-heure au plus, nous serons rentrés au lycée, et votre goûter vous attend ; une tasse de lait de plus ou de moins ne vous avancera guère, et voyez quel bien peuvent faire les quelques sous qu’elle vous coûterait, si vous les laissez tomber dans la poche du père Plaisir !… Toutes ses gaufres sont perdues… C’est tout simplement la faillite ouverte sous ses pas, que nous empêcherions par une souscription opportune.
— Oh ! monsieur, merci de nous donner cette excellente idée ! s’écria, le premier, Baudouin en ôtant son képi et en le promenant à la ronde. Voilà mes cinq sous ! capon qui s’en dédit !… Allons, messieurs, il s’agit de refaire une pacotille au grand-papa Plaisir ! » reprit-il à demi-voix, en faisant danser sa monnaie au fond de cette sébile improvisée.
Tous nous nous empressâmes d’y jeter ce que nous avions en poche, avec plus de joie mille fois que n’auraient pu nous en causer cent pots de crème ; tous, sauf Perroche, dois-je dire, car je le vis distinctement esquiver l’offrande. Il avait cependant de l’argent, car, en rentrant, il acheta six pommes au père Barbotte ! Tant il est vrai que la paresse, l’égoïsme, l’avarice et tous les vices les plus hideux vont ordinairement de front.
Quant à nous, nous étions déjà autour de la grande table de cuisine, comptant et empilant nos gros sous et nos piécettes, qui faisaient la somme respectable de vingt-trois francs cinquante centimes.
M. Pellerin ajouta de sa poche ce qui manquait pour compléter vingt-cinq francs. L’hôtesse fut priée de nous donner cinq beaux écus en échange de notre monnaie, ce qu’elle fit le plus obligeamment du monde, et, quand tous ces préparatifs furent terminés, je fus unanimement délégué, en qualité d’ex-sergent, pour remettre au bon vieillard le produit de la souscription.
Je m’acquittai assez gauchement de ma mission, et j’étais probablement très rouge en murmurant à l’oreille du bon vieux :
« Tenez, père Plaisir, voilà ce que mes camarades et M. Pellerin viennent de réunir pour vous mettre en état de fabriquer encore de vos excellentes gaufres…
En même temps je lui glissai les cinq écus dans la main. Le brave homme n’en croyait pas ses yeux.
« Vingt-cinq francs !… Messieurs c’est trop de bonté !… Je vivrais cent ans que je n’oublierais pas ce que vous faites pour moi ! »
Deux grosses larmes avaient jailli de ses yeux et coulaient sur ses joues vénérables.
« Ah ! mon petit Criquet, comme il sera content ! » ajouta-t-il au bout d’un instant, se parlant à lui-même.
Ces mots eurent le privilège de piquer vivement ma curiosité.
« Criquet ? Qui cela Criquet ? fis-je aussitôt du ton que j’avais naguère avec bon papa, quand je flairais une histoire.
— Eh bien ! Criquet, mon petit-fils, vous savez bien, celui qui est toujours sur le cours avec son panier de gaufres !
— Eh oui ! s’écrièrent trois ou quatre voix citadines. Tout le monde connaît Criquet dans Châtillon !… Il n’a pas son pareil pour faire le saut périlleux et la chandelle… Ah ! le petit singe ! Est-il assez dégourdi !
— Et intelligent aussi, et savant ! dit le grand-père avec un orgueil naïf. Cet enfant-là, voyez-vous, monsieur, continua-t-il en s’adressant plus spécialement à M. Pellerin, cet enfant-là a plus d’esprit qu’il n’est gros, c’est le cas de le dire. Ça n’a pas deux pieds sur terre, ça tiendrait dans ma boîte à gaufres, et c’est plus savant qu’un avocat ! »
Était-ce l’influence de la goutte d’eau-de-vie contenue dans son lait, était-ce l’enthousiasme paternel qui échauffait peu à peu le père Plaisir ? Je ne saurais le dire. Mais toujours est-il qu’il s’éleva rapidement à un véritable accès de lyrisme.
« Il sait tout, ce galopin-là ! s’écria-t-il. Il y a des soirs que nous restons tous bouche béante, les voisins et moi, à l’écouter. Il nous récite des choses dont nous ne comprenons pas le premier mot : du latin et du grec, et des histoires du temps jadis, des choses qui se sont passées il y a des mille milliasses d’années, – je ne sais pas comment on peut s’en souvenir. Et puis des kyrielles de verbes, comme il dit, et puis des racines, – il appelle ça, – et tout naturellement tout un grimoire à vous faire dresser les cheveux sur la tête.
— Qui donc lui apprend tout cela ? demanda M. Pellerin, très visiblement intéressé.
— Qui ? Personne absolument. Il tire tout de sa cervelle. Il allait bien à l’école primaire il y a trois ou quatre ans. Mais un beau jour, va te promener ! Il n’a plus voulu en entendre parler. Il disait comme ça que le maître n’avait plus rien à lui apprendre. Et c’était vrai, – le maître me l’a dit lui-même. Alors, Criquet est resté avec moi pour m’aider dans mon petit commerce, et, les jours de musique sur le cours, je vous avoue qu’il n’est pas embarrassé pour vendre son panier de gaufres. Mais c’est une idée qu’il a dans la tête d’apprendre toujours du nouveau. Il n’a pas plus tôt cinq sous dans sa poche, qu’au lieu de s’acheter des souliers, il se dépêche de courir chez le bouquiniste, et il rapporte un tas de vieux livres, des grand-mères, comme il dit, et des fatras à n’en plus finir. Et puis il vous apprend tout ça en un clin d’œil ! Il faudrait avoir des mille et des cents pour lui fournir des livres à ce moutard-là. D’aucuns dans le quartier disent qu’il est sorcier. Mais ça n’empêche pas qu’ils voudraient bien en avoir des comme ça pour leur écrire leurs lettres et leur faire leurs comptes…
— Quel âge a votre petit-fils ? reprit M. Pellerin.
— Criquet ? Ma foi, monsieur, je crois qu’il aura treize ans à la Saint-Jean. Mais il ne les paraît pas. Vous ne lui donneriez pas sept ans, à le voir, tant il est malingreux et chétif. Ce n’est pas qu’il ait mauvaise santé ! Je ne l’ai jamais vu malade. Mais il est tout petit et tout noiraud comme un grillon, rapport à la mère qui était une Arabe de l’Algérie… »
Le bonhomme allait sans doute s’engager dans des détails biographiques du plus haut intérêt, mais ici M. Pellerin, en tirant sa montre, s’aperçut qu’il était l’heure de rentrer.
« Allons, messieurs, nous dit-il ; il est temps de reprendre le chemin du lycée. Le bon père Plaisir va rester ici et bien se réchauffer, puis il rentrera tranquillement chez lui sous l’escorte du garçon de salle, un homme sûr et qui le conduira à bon port : j’ai tout arrangé avec madame l’hôtesse que je remercie bien de son obligeance… Ah ! j’oubliais !… Mon brave homme, voulez-vous me donner votre adresse ? J’irai prendre de vos nouvelles demain pour les apporter à ces messieurs qui seront bien aises de les avoir.
— En vérité, monsieur, vous m’accablez de bontés, dit le pauvre vieux profondément ému. Je demeure impasse des Vinaigriers, n∘ 14, et bien honoré je serai de votre visite… »
Tandis que notre excellent maître écrivait cette adresse sur son carnet, nous pûmes voir le père Plaisir prendre silencieusement le pan de sa vieille redingote et essuyer une nouvelle larme de reconnaissance.
Nous aussi, en quittant le Cheval Blanc pour retourner au bercail, nous étions émus et contents. Certes, la satisfaction profonde que nous avions eue à alléger de notre obole d’écolier cette navrante misère, valait bien tous les plaisirs que cent fois plus de gros sous auraient pu nous procurer. Mais ce qui nous touchait spécialement, c’était la douceur, la patience et la délicatesse inépuisables de M. Pellerin. Comme il avait bien su nous donner l’exemple ! comme il nous avait fait toucher du doigt le bien qu’on peut faire, même sans de grandes ressources, avec un peu d’intelligence, de cœur et d’esprit fraternel ! Certes, depuis que nous étions placés sous sa direction, nous avions appris déjà à respecter son savoir, son esprit de justice et sa loyauté parfaite. Mais je puis dire que, de ce jour, notre affection pour lui égala notre respect.
Baudouin, qui sentait avec une vivacité extraordinaire le beau sous toutes ses formes, ne me parlait d’autre chose en rentrant au lycée.
« Comme il est bon ! me disait-il. L’as-tu vu quand il a jeté son paletot sur les épaules de ce pauvre homme ? Je l’aurais embrassé volontiers ! »
Pour moi, j’étais préoccupé surtout du père Plaisir et de son petit-fils Criquet. Pauvre vieillard, comme il aimait son enfant ! comme il était fier de lui ! Si seulement mon grand-papa à moi pouvait jamais avoir le droit de parler de son petit Albert avec le même enthousiasme ! mais il n’y avait guère d’apparence. Moi qui avais de savants maîtres, des livres, des conseils, tous les moyens d’instruction possibles à ma disposition, – c’est à peine si, sur trois mois, j’en avais bien employé deux. Et cet enfant des rues, ce pauvre petit être, réduit à gagner, à force de cabrioles et d’efforts constants, son pain de tous les jours, c’est lui qui me donnait l’exemple. Ah ! du moins, que cette leçon ne soit pas perdue ! me disais-je.
Le lendemain, M. Pellerin nous dit simplement qu’il était allé prendre des nouvelles du père Plaisir. Il l’avait trouvé bien remis de sa chute et très guilleret.
Nous fûmes un peu surpris, le dimanche suivant, de ne pas le voir nous attendre à la sortie, et nous accompagner hors de la ville comme à l’ordinaire. Puis, avec la mobilité ordinaire de notre âge, nous oubliâmes bientôt cet incident.
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