‹ Mémoires d’un collégienChapitre 17 sur 22 · Chapitre 18 Le Jour de l’An au lycée. - Des congés utiles mais pas drôles.

Chapitre 18 Le Jour de l’An au lycée. - Des congés utiles mais pas drôles.

Le 29 décembre était arrivé. Après la classe du soir, qui était avancée d’une heure, tout le monde devait partir pour les congés du Jour de l’An, – tout le monde, excepté moi.
Cette punition, qui m’avait d’abord paru si légère, me semblait maintenant effroyable. Le remue-ménage d’un lycée qui va se disperser, les malles qui se font, les pupitres qui se vident, les projets et les gaietés qui s’échangent, – tout cela me faisait plus cruellement sentir l’amertume de ma situation.

J’aurais tant aimé revoir Saint-Lager, embrasser maman et tante Aubert, entendre une des bonnes histoires de grand-papa et, ne fût-ce que pour la dernière fois, suivre mon père à la chasse !

Au lieu de ces bonheurs dont je m’étais fait trois mois à l’avance une peinture si enchanteresse, j’allais avoir en partage la solitude et l’ennui ! Je reconnaissais bien, au fond, quand je descendais au-dedans de moi-même, que c’était là, à tout prendre, une peine assez douce pour une faute si grave… Mais, d’autre part, Garelou était vivant, et bien vivant, avec sa large face plus en caoutchouc que jamais, son nez de plus en plus écarlate, et sa voix tonitruante ; et j’en venais, en vérité, à me considérer comme une sorte de martyr. Il n’aurait pas fallu me presser beaucoup pour me le faire dire.

Mais on n’y songeait guère. Chacun s’occupait de ses préparatifs de départ sans faire la moindre attention à mes griefs, sinon peut-être pour s’en égayer.

« Mazette ! m’avait dit Perroche, tu vas être au large, quand nous serons partis ! Trois cours à toi seul et le réfectoire d’un bout à l’autre, avec la société de messieurs les pions !… Heureux mortel, va !… sans compter qu’au Jour de l’An il y a du poulet rôti et de la tarte aux pommes, – j’ai pu m’en assurer l’an dernier… »

Être raillé par ce cancre ! Les sarcasmes me laissèrent froid, mais ce que je m’expliquais mal, c’était l’attitude ambiguë de Baudouin.

Lui qui était redevenu depuis dix jours mon compagnon inséparable, il semblait maintenant contraint et gêné. Toutes les fois que la conversation se portait sur les congés, spécialement, il restait silencieux ou trouvait un prétexte pour changer de sujet.

J’avais d’abord attribué cette singularité à un désir amical de ménager mes susceptibilités sur ce point délicat. Mais bientôt il me fallut reconnaître qu’il y avait quelque chose de plus. Baudouin ne se contentait pas de se taire, il boudait très évidemment. Pourquoi ? C’est ce que je ne pouvais parvenir à comprendre. Deux ou trois fois j’avais voulu aborder la question ; mais, brusquement, presque brutalement, il m’avait tourné le dos.

Quoi qu’il en soit, le jour douloureux était arrivé. À une heure, quand le tambour roula, nous montâmes tous au dortoir nous habiller pour la réception du proviseur.

Un quart d’heure plus tard, toutes les divisions venaient se ranger une à une dans la grande salle de dessin, débarrassée pour cette occasion de ses bancs et de ses chevalets. Au milieu du cercle que nous formions, les grands à droite, les moyens au centre et les petits à gauche, un espace vide avait été laissé. À peine étions-nous en place que M. Ruette, accompagné du censeur et de tout un état-major de maîtres, vint se placer debout dans cette espèce d’arène.

« C’est Verschuren I qui va piquer le laïus ! » se disait-on de rangs en rangs.

Un grand garçon brun et pâle, avec des lunettes bleues et des favoris naissants dont il était très fier, mais qui faisaient avec sa tunique un effet assez bizarre, se détacha de la classe de rhétorique et déplia un papier qu’il tenait à la main.

Il commença de lire, d’une voix mal assurée, un compliment en vers latins, auquel j’eus le regret de ne pas comprendre un traître mot, mais qui devait être farci d’allusions plus piquantes les unes que les autres, car les maîtres de la section des lettres paraissaient le savourer, et soulignaient d’un sourire tous les passages à effet. Quant aux maîtres de la section des sciences, ils étaient probablement à peu près dans le même cas que moi, et se contentaient de dodeliner de la tête.

Sur le dernier vers, M. Ruette serra cordialement la main de l’orateur, puis il nous adressa un petit speech dans lequel il nous remercia de nos bons souhaits, et exprima celui qu’il formait lui-même de nous voir travailler avec ardeur et bien remplir l’année qui allait s’ouvrir.

Enfin, après ces préliminaires officiels, on en vint à ce que nous considérions comme la partie véritablement sérieuse du programme.

Sur un signe du censeur, des garçons chargés de grandes corbeilles pleines de dragées, pénétrèrent dans la salle et circulèrent devant nous. Il fallait voir tous les bras se tendre comme ceux des Horaces dans le tableau de David, et toutes les mains se plonger dans les tas de bonbons ! Peut-être quelques-uns d’entre nous apportèrent-ils à cette curée un empressement trop visible ; mais ceux-là seuls qui n’ont jamais vu le buffet d’un grand bal mis à sac par des grandes personnes, auront le droit d’en faire un crime à des écoliers.

En quelques minutes les corbeilles furent vides. M. Ruette se retira alors avec son état-major, au milieu des vivats, et la cérémonie fut terminée.

En classe, où nous nous rendîmes tout droit, il fut bientôt évident que la désorganisation commençait. Personne ne sut un mot de sa leçon, et les devoirs étaient si pitoyables que M. Delacour renonça bientôt à les corriger. Pensant avec raison que, dans l’état d’esprit où nous nous trouvions, le mieux qu’il pût faire était de nous régaler d’une lecture attachante, il se décida vers trois heures à ouvrir l’Enlèvement de la redoute, de Mérimée. Il lisait si bien que pas un de nous, j’en suis sûr, n’a perdu le souvenir de l’impression qui lui resta de ce petit chef-d’œuvre.

« Si on parvenait à nous apprendre à lire comme cela ! » me dit Baudouin, qui eut alors comme une intuition d’un des progrès réservés à l’avenir de l’éducation française.

Mais le tambour roula… Les classes se dissipèrent.

À partir de ce moment, le lycée ne fut qu’une mêlée confuse de clameurs et d’agitations. Les maîtres eux-mêmes paraissaient pris de la folie générale, et je crois bien que j’étais seul à rester calme.

Ce calme n’était d’ailleurs pas celui de la force, tant s’en faut ! mais je n’osais pas m’abandonner à cette faiblesse. Baudouin était là avec quelques autres qui, pour une raison ou pour une autre, devaient sortir seulement le lendemain.

L’étude, qui commença comme à l’ordinaire à cinq heures et demie, après une interminable récréation, fut d’une tristesse mortelle. Nous n’étions que six au quartier, le maître compris, en réunissant les retardataires des trois divisions. La salle, veuve de tous ses habitants, avait un air lugubre, et tous ces pupitres, avec ces noms gravés en creux dans le bois, blanc sur noir, me faisaient l’effet d’autant de pierres tumulaires.

Baudouin s’était plongé dans les Voyages de Levaillant. Pour moi, j’avais extrait de mon buvard certaines feuilles de papier à lettre ornées de fleurs et d’oiseaux en relief, que le père Barbotte nous vendait au prix usuraire de vingt-cinq centimes, et je m’étais mis à rédiger des compliments de nouvel an à l’adresse de mon père, de ma mère, de ma tante Aubert et de bon papa.

Ces documents historiques n’ont pas tous été détruits par la faux impitoyable du temps. Dernièrement, en feuilletant un vieux registre de comptes de bon papa, j’ai retrouvé entre deux pages jaunies la mémorable missive que je lui écrivis à cette occasion.

« Mon cher bon papa,

« Je suis bien fâché d’être privé de congé et de ne pas pouvoir aller vous embrasser pour le nouvel an, mais il faut savoir supporter sa douleur à l’exemple des philosophes stoïques. Quoi qu’il ne me soit pas donné de vous voir, je ne vous en aime pas moins, et je voudrais, cher aïeul, qu’il me fût possible de vous le prouver. Vous verriez alors que ma piété filiale ne le cède en rien à celle de Cimon pour son père Miltiade. Que ne puis-je vous la témoigner d’une manière aussi éclatante ! Je termine en vous envoyant mes souhaits de bonne année et je suis avec respect, mon cher bon papa,

« Votre petit-fils affectionné,

« Albert Besnard. »

Tous les mots que j’avais soulignés pour en rehausser la valeur, étaient, je m’en souviens fort bien, extraits de mon « Cahier de bonnes expressions ».

Quand j’eus achevé ma correspondance, il était sept heures et demie, et le souper nous appela. Jamais je n’ai rien vu de plus lamentable que ce long réfectoire désert, au fond duquel nous étions une douzaine de proscrits. Nous nous serrions tristement autour de la table la plus voisine de celle des maîtres. Eux, ils paraissaient enchantés, au contraire, d’être débarrassés pour quelques jours de messieurs leurs élèves. Mais cette gaieté, loin d’agir sur nous, ne faisait que nous assombrir. Nous avions la permission de causer, en raison de notre petit nombre ; jamais on n’en usa moins.

Un quart d’heure plus tard, nous étions tous au lit, dispersés dans les dortoirs.

Le 30 au matin, je fus pour la première fois frappé du fait singulier que Baudouin n’allait pas en vacances. Tous les autres étaient partis maintenant, et nous étions à peu près libres, car le maître unique, qui était préposé à notre garde, paraissait ne se soucier que relativement de ce que nous faisions.

Je finis par demander carrément à Baudouin pourquoi il restait au lycée.

« Parce que j’ai écrit à maman de m’y laisser, dit-il simplement.

— C’est volontairement que tu t’es privé des vacances ?

— Très volontairement. D’abord j’étais bien aise de te tenir compagnie, soit dit sans te flatter, et puis je trouve que je n’ai pas fait assez de progrès dans le premier trimestre pour avoir le droit de me payer des congés. »

J’écarquillais les yeux en présence de cette soudaine soif de science. Mais je compris que Baudouin ajoutait le second prétexte seulement pour masquer le premier, et je lui en sus gré. Volontiers je lui aurais sauté au cou. Le plaisir que j’éprouvai d’être l’objet d’un pareil sacrifice effaça comme par enchantement le chagrin que j’avais de rester au lycée. Mais, avec la diplomatie ordinaire des enfants, je me gardai bien d’en rien témoigner.

« Ma foi, tu as parfaitement raison, dis-je à Baudouin ; si tu veux, nous allons nous mettre à l’œuvre sans délai, et répéter si bien toutes nos leçons du trimestre que nous serons ferrés à glace quand les autres reviendront. Nous avons cinq jours devant nous, cinq grands jours sans devoirs ni leçons, – il faut les mettre à profit.

— C’est cela ! » fit-il avec enthousiasme.

Et nous voilà faisant un plan d’études.

Après mûre discussion, nous convînmes de nous borner à bien repasser nos déclinaisons et conjugaisons, les trente à quarante décades de Racines grecques que nous avions apprises, nos leçons d’histoire et de géographie, et notre arithmétique. C’est M. Pellerin qui nous donna cet avis.

« Si vous arrivez seulement à bien savoir tout cela, nous dit-il, vous en verrez vite les effets. Il ne s’agit pas tant en ce monde de savoir beaucoup de choses à la fois que de bien savoir le peu qu’on sait. Et ce n’est pas vrai seulement pour les élèves de sixième ! »

Il fut admis, bien entendu, que nous ne manquerions pas de varier nos plaisirs par une gymnastique effrénée, et, ce programme une fois arrêté, nous nous mîmes à l’œuvre sans plus tarder.

C’était plaisir de nous voir, disant nos leçons à haute voix, nous posant des colles, nous excitant mutuellement par l’électricité de cette collaboration, puis, toutes les deux ou trois heures, courant au gymnase et fatiguant de notre mieux la bête, avant de reprendre nos études. Comme elle passa cette journée ! et comme nous savions bien le soir ce que nous avions si gaiement repassé ! Ma foi, nous ne songions plus aux congés, et nous étions tout entiers au plaisir de prendre de l’avance sur nos camarades, qui se croyaient bien malins parce qu’ils se reposaient à la maison sur leurs lauriers.

Le lendemain se passa de même. Jamais année ne s’était si laborieusement terminée.

Le Jour de l’An arriva, et un incident imprévu vint menacer de déranger tous nos plans. Il était sept heures et demie, nous venions à peine de descendre au quartier, car nous faisions la grasse matinée, – quand Garelou, – Garelou lui-même, – m’apporta une petite caisse à mon nom.

« Serait-ce une revanche ? » me dit en riant Baudouin.

J’ouvris l’envoi, le cœur palpitant. Ô ivresse ! c’étaient mes étrennes. Jusqu’à ce moment, j’avais été convaincu que je ne pouvais pas en avoir dans l’ignominieuse position où je m’étais placé.

À tout seigneur tout honneur… D’abord cette boîte en carton blanc adressée d’une bonne vieille écriture tremblée… Une montre ! une belle montre toute neuve et dont le boîtier brille comme un soleil !… Et autour de cette montre une délicieuse chaîne aux anneaux imbriqués comme les écailles d’un serpent ! Précisément la chaîne de mes rêves… Puis une autre boîte à mon nom, avec la fine écriture de maman : et dedans un médaillon, avec son portrait, pour suspendre à ma chaîne !…

Voici maintenant le cadeau de mon papa ; – un volume enveloppé de papier. Pourvu que ce soit un livre de Voyages !… Hum… Les Lettres choisies de Mme de Sévigné. Serait-ce une épigramme ? Méchant papa !

Quant à ma tante Aubert, suivant la pente naturelle de ses préoccupations, elle m’envoie plusieurs pots de confitures et un sac de pralines que je partageai avec Baudouin, plus, à mon usage personnel, des bas de laine accompagnés de cette observation peu logique attachée avec une épingle : « Je sais bien que tu ne les mettras pas, méchant garçon, mais je veux tout de même essayer. »

Le tout est accompagné d’une lettre collective où l’on m’engage à profiter de cette dure leçon, à bien travailler et à me rendre digne de passer les congés de Pâques à la maison.

Mon père avait eu la bonté d’ajouter qu’il aimait mieux me savoir privé de sortie pour avoir loyalement confessé une faute, que de m’avoir coupable auprès de lui, et ce sentiment tout romain n’avait pas manqué de réchauffer mon enthousiasme ; mais il n’y avait pas à se le dissimuler, la montre était désormais un obstacle sérieux à l’exécution de notre programme.

À dix heures du matin je l’avais bien tirée cent fois, – à peu près une fois par minute, – mais je n’avais pas repassé trois pages d’histoire.

Baudouin voulut l’examiner à son tour, et prétendit qu’elle avançait sur l’horloge du lycée. De là à entreprendre de la retarder, il n’y avait, comme on dit, que la main.

Comment se défendre à cette occasion de donner un coup d’œil aux mouvements. C’est si curieux toutes ces petites roues de la première montre qu’on a, s’emboîtant sans s’embrouiller, – et ce balancier qui va et vient, va et vient, sans s’arrêter ! Nous ne nous lassions pas du spectacle. Je ne sais pourquoi Baudouin se prétendit expert en horlogerie, et son assurance m’imposa.

« Tu vois cette aiguille d’acier, me dit-il. Eh bien ! il faut la pousser à droite si tu veux que ta montre cesse d’avancer.

— Tu es sûr que ça ne dérangera rien ?

— Quand je te le dis !… Laisse-moi faire. »

Il poussa l’aiguille du bout de son couteau.

« Voilà qui est fait ! » dit-il d’un air triomphant.

C’est si bien fait que la montre s’est arrêtée net.

« Allons, bon ! tu l’as dérangée…

— Pas du tout, riposta Baudouin très rouge, il suffit de la remonter pour qu’elle se remette en marche. »

Et de tourner la clef dans le trou, de secouer la montre, de toucher le balancier, – rien n’y fait.

J’avais bonne envie de laisser éclater mon dépit ; mais tout à coup je sentis comme ce serait mal reconnaître l’amitié dévouée de Baudouin. Je me retins, je feignis même d’être très indifférent à ce malheur.

« Nous l’enverrons à l’horloger », dis-je en remettant magnanimement la montre dans la poche de mon gilet.

Il n’en fut plus question. Le travail ne s’en trouva pas plus mal, – tant s’en faut, et, s’il nous fut donné d’achever notre tâche avant la fin des congés, c’est peut-être aux bienheureuses connaissances de Baudouin en horlogerie que nous dûmes ce résultat.

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