Chapitre 19 Un nouvel ami. - Trois cents paires de souliers en bataille. - La leçon de danse.
Le dernier jour de nos congés fut signalé par un incident qui vint un peu tard en varier la monotonie.
Baudouin et moi nous étions en train de nous livrer aux douceurs d’une gymnastique effrénée, et nous nous trouvions pour le présent au sommet respectif de deux mâts parallèles. Ce qui nous plaisait spécialement, dans cette position élevée mais peu commode, c’est que, par un vasistas grand ouvert tout près de nous, elle nous permettait de plonger nos regards dans une des cours extérieures du lycée. Nous pouvions même entrevoir les cuisines qui s’ouvraient sur cette cour, et sonder ainsi plus d’un mystère ordinairement dissimulé au commun des martyrs.
Un va-et-vient de marmitons et de fournisseurs annonçait déjà la reprise imminente des travaux, et, quoique ce spectacle n’eût assurément rien de bien extraordinaire en soi, il suffisait pour le moment à notre facile curiosité.
« Vois donc ! fit tout à coup Baudouin, à quoi peut bien servir cette longue corde ? »
Il me montrait une sorte de corde à puits qui, s’enroulant sur une poulie en fer, descendait du toit d’un bâtiment perpendiculaire au mur du gymnase, non loin de notre vasistas.
« C’est probablement la lingerie, répondis-je.
— Mais non, la lingerie est à gauche, puisqu’on y arrive en suivant le couloir de l’économat.
— Alors c’est la buanderie.
— Bon ! est-ce qu’on irait loger la buanderie à un troisième étage ? Ce serait commode pour apporter l’eau froide et la lessive !
— Je ne vois pas ce qu’il y aurait de si difficile, dis-je d’un ton piqué. Puisqu’on tire l’eau d’un puits, on peut bien la monter d’un rez-de-chaussée.
— Allons, ne te fâche pas. Moi, je crois que cet œil-de-bœuf au-dessous de la poulie est tout simplement celui d’un galetas… C’est ça qui doit être curieux, hein, le galetas d’un lycée ! Il doit y en avoir des vieilles tuniques, et des vieilles toques, et des vieilles balles, et Dieu sait quoi ! J’aimerais y faire un tour !…
— Après tout, il y a un moyen bien simple d’en avoir le cœur net, c’est d’y aller voir ! » reprit-il après un instant, en sautant de sa perche sur le bord du vasistas.
Je n’apercevais pas trop bien comment nous pourrions y parvenir ; mais je n’aimais pas à me laisser distancer dans ces sortes d’expéditions, et je fus bientôt aux côtés de mon copain.
« Si nous pouvions seulement attirer à nous cette corde, me dit-il, et la tordre de telle sorte qu’elle ne glissât plus dans la poulie, qu’y aurait-il de si difficile à nous en servir pour nous hisser là-haut ? »
Ce projet séduisit vivement mon imagination. Attirer la corde ne fut pas malaisé : ce n’étaient pas les grappins et les barres qui manquaient autour de nous. La tordre fut aussi bientôt fait. En moins de dix minutes nous avions ainsi constitué un cordage unique et qui offrait une prise très suffisante pour nous permettre de grimper.
Baudouin s’élança le premier hors du vasistas, à la tringle duquel nous avions solidement amarré l’extrémité inférieure de la corde. En sept ou huit brassées, il se trouva sur l’œil-de-bœuf.
Je le suivis sans retard, et nous voilà dans le prétendu galetas.
C’était une longue galerie assez sombre, et qui aurait été de tout point semblable à l’un de nos dortoirs, si elle avait été éclairée par des fenêtres et garnie de deux lignes de couchettes. Ce qu’elle avait de singulier, c’était une absence complète de meubles, jointe à une abondance extraordinaire de souliers. À perte de vue, on n’y voyait que des chaussures de tout genre et de tout calibre, entassées sans ordre ou bien rangées en bataille, les unes à peu près neuves, les autres hors d’usage, celles-ci encore maculées de la boue des cours, celles-là reluisant comme des bottes d’ordonnance. De droite et de gauche, des pots à cirage, des grattoirs, une collection complète de brosses.
« Nous sommes volés ! m’écriai-je pour me moquer de Baudouin. Ce n’était vraiment pas la peine de nous donner tant de mal pour visiter l’atelier de décrottage ! »
Baudouin était un peu décontenancé et cherchait du regard quelque objet qui pût au moins légitimer sa curiosité.
« Tiens ! un bouquin ! » fit-il en apercevant un livre auprès d’une boîte à cirage.
Il le ramassa : c’était une grammaire latine.
« Deux bouquins ! dis-je au même instant en ramassant un de Viris.
— Et un dictionnaire ! reprit Baudouin qui avait ouvert la boîte. Pas en bon état, par exemple, le dictionnaire !… Après ça, dans un galetas !… Mais quelle drôle de baraque ! il y a des dictionnaires jusque dans les greniers…
— Il paraît qu’on y fait aussi des devoirs, m’écriai-je en exhumant un cahier que je venais d’apercevoir roulé dans un soulier gigantesque.
— Un soulier du pion des moyens », fit observer sentencieusement Baudouin.
« S’il vous plaît, messieurs, c’est mon cahier ! » dit une voix très douce, mais qui nous fit l’effet de la trompette du jugement dernier.
Devant nous se tenait un enfant qui pouvait être à peu près de notre âge, quoi qu’il fût beaucoup plus petit que nous et d’apparence souffreteuse avec son teint olivâtre et ses cheveux d’un noir de jais. Il était vêtu d’un gilet et d’un pantalon assez propres, mais, chose singulière, nu-pieds au milieu de tous ces souliers, et nous regardait avec de grands yeux sombres rayonnants d’intelligence.
La timidité évidente du nouveau venu nous rassura un peu. C’est lui qui aurait été en droit de nous questionner ; mais, voyant qu’il ne nous demandait pas compte de notre intrusion dans ses domaines, nous prîmes le parti de payer d’audace.
« Qui es-tu ? lui demandai-je, non sans un peu d’hésitation.
— Je suis Criquet, répondit-il.
— Qui cela Criquet ?
— Le décrotteur du lycée.
— Tiens ! s’écria Baudouin. Est-ce que tu ne serais pas le petit-fils du brave père Plaisir, par hasard ?
— Oui, monsieur », répondit le petit bonhomme avec un éclair d’affection dans les yeux.
Il aimait son bon papa, lui aussi ! Cette communauté de sentiments me rapprocha immédiatement de lui.
« Mais alors il n’y a pas longtemps que tu es ici ? repris-je.
— Oh ! non. Seulement quinze jours. C’est un bien bon monsieur, M. Pellerin, qui m’a fait obtenir cette place.
— Ah ! ah ! fîmes-nous, très vivement intéressés, – c’est M. Pellerin ? – vous le connaissez donc beaucoup, ton grand-père et toi ?
— Oh ! pas beaucoup. Le lendemain du jour ou grand-papa était tombé dans la neige, M. Pellerin est venu nous voir, il a causé avec nous, il m’a interrogé, et puis, deux jours après, il est revenu et il nous a dit que M. le proviseur et M. l’économe voulaient bien me donner la place de décrotteur… C’est une très bonne place. Six francs par mois avec la nourriture, et tous les soirs je vais coucher chez grand-papa. Nous sommes fièrement contents, allez ! »
Le petit bonhomme parlait avec animation. On pouvait voir que son cœur débordait de reconnaissance pour M. Pellerin.
« Et ces livres, repris-je, est-ce lui aussi qui te les a donnés ?
— Oui, monsieur, il a vu que j’avais une bonne mémoire, parce qu’un jour je lui ai récité sans faute dix pages de grammaire, et alors il m’a prêté d’autres livres. Il me donne des devoirs aussi, et de temps en temps il vient me les corriger pendant les classes.
— Ici ?
— Oui, monsieur.
— Mais comment fais-tu pour étudier, avec tous ces souliers à cirer ?
— Oh bien ! je m’y mets de bonne heure, voyez-vous, et, entre chaque douzaine de paires, je me repose en apprenant deux ou trois pages. Et puis, il y a les jours où il n’y a pas de boue, et alors l’ouvrage n’est pas dur ; mais les jours de boue, ah ! dame, ce n’est pas commode !… »
Nous écoutions le petit décrotteur tandis qu’il nous donnait, simplement, naïvement, ces explications, et nous ne savions pas ce qu’il fallait le plus admirer, de son courage au travail ou de la bienfaisance inépuisable de M. Pellerin. Bientôt, pourtant, la conversation prit un autre cours.
« Est-il vrai, demanda Baudouin, que tu n’aies pas ton pareil pour faire le saut périlleux ? »
Sans répondre un mot, Criquet s’éloigna au fond de la galerie, prit son élan, et tout à coup, bondissant légèrement en l’air, culbuta sur lui-même et retomba à nos pieds. Puis aussitôt, se renversant la tête en bas et les jambes en l’air, il se mit à arpenter la salle à grands pas en marchant sur ses mains. Enfin, il revint vers nous dans la même posture, et se remettant gracieusement sur ses pieds, nous fit un profond salut.
Peut-être y avait-il un peu d’amertume dans ce silence. Il semblait nous dire :
« C’est à l’acrobate que vous vous adressez ? voilà ce qu’il sait faire. Mais, en ce cas, trêve aux confidences. »
Il vit pourtant bientôt à notre air combien ses talents nous séduisaient, et le nuage qui avait passé sur son jeune front disparut dans un sourire.
« Ce n’est pas bien malin ! dit-il. Si vous voulez, je vous montrerai comment vous y prendre. »
On peut penser si nous nous fîmes répéter l’invitation !
Malheureusement, l’heure était déjà avancée, et nous craignions de nous mettre en retard. C’est pourquoi, après avoir reçu les premiers principes de l’art, nous nous empressâmes de décamper.
Criquet fut fort étonné en voyant le singulier chemin que nous prenions.
« C’est par ma corde que vous vous en allez ! s’écria-t-il en voyant Baudouin se suspendre derechef à l’amarre pour regagner le vasistas du gymnase.
— Ta corde ? Elle est à toi, cette corde ?
— Certainement. Elle sert à hisser ici de grands paniers pleins de souliers.
— Eh bien ! au revoir, nous reviendrons le plus tôt possible ! » criai-je en prenant le même chemin que Baudouin.
De fait, nous n’eûmes garde d’oublier Criquet. Plus d’une fois, à dater de ce jour, il nous arriva, à Baudouin et à moi, de recommencer notre expédition, au cours de la leçon de gymnastique et à la barbe même du capitaine Biradent, et d’aller faire une visite à notre petit ami. Nous le trouvions toujours très occupé, soit à ses souliers, soit à ses livres, et c’était chaque fois une fête pour nous de lui apporter un bâton de sucre d’orge acheté chez le père Barbotte, ou un volume de Voyages emprunté à la bibliothèque de l’étude. Ce pauvre enfant adorait la lecture. Il nous raconta qu’il s’était fabriqué, avec l’aide de son grand-père, une petite lampe qu’il alimentait de suif, et à la lueur de laquelle il passait une partie de ses nuits à travailler.
« Comme les autres petits garçons des rues qui ne savent pas lire sont à plaindre ! » nous disait-il parfois avec émotion.
Il s’était bientôt habitué à nos visites, et remarquait les jours de gymnastique ; il avait soin, chaque fois, d’assujettir la corde à la poulie pour que nous pussions plus facilement venir le rejoindre. Quel plaisir singulier trouvions-nous à nous rendre ainsi en cachette à ce galetas, et pourquoi n’avions-nous jamais parlé à M. Pellerin de son petit protégé ? C’est ce que tous les enfants comprendront. Un instinct secret nous avertissait sans doute que notre maître d’études aimait mieux que sa bonté restât ignorée, et, de notre côté, nous trouvions une saveur spéciale à tout ce gros mystère.
Criquet faisait d’ailleurs des progrès véritablement prodigieux. Il avait pris l’habitude, en nous voyant arriver dans son domaine, de nous réciter à haute voix quelque passage de de Viris ou quelque décade des Racines grecques qu’il venait d’apprendre, et rien n’était plus comique que de l’entendre déclamer ainsi, puis passer, sans la moindre transition, à ses exercices de casse-cou.
Un jour vint, pourtant, où nos expéditions furent démasquées. C’est le sort commun de tous les mystères. Un jeudi matin, vers la fin de la leçon de gymnastique, nous venions, Baudouin et moi, de grimper à nos deux perches et de nous envoler par le vasistas. Le malheur voulut qu’au moment précis où nous disparaissions dans ce chemin aérien, le capitaine Biradent levât les yeux et aperçût nos talons.
Assez surpris de ce phénomène, et ne pouvant comprendre où nous nous rendions ainsi, il voulut en avoir le cœur net, grimpa à l’un des mâts et sauta sur le bord du vasistas.
Nous n’étions déjà plus visibles, mais le balancement de la corde indiquait assez quel chemin nous avions pris. Le capitaine n’hésita pas à nous suivre, et nous n’étions pas arrivés depuis deux minutes à notre but, quand le terrible homme tomba à pieds joints derrière nous, sur un tas de souliers.
Nous n’avions pas perdu une seconde, et nous étions déjà en train de poursuivre avec Criquet notre éducation acrobatique, en exécutant sous sa direction un pas connu sous le nom de « contredanse des chandelles ». Cela s’opère à deux en se plaçant à quelques mètres d’intervalle, pour se renverser ensuite la tête en bas, et, en marchant sur les mains, aller au-devant l’un de l’autre. Le difficile est de combiner assez bien ses mouvements pour se rencontrer juste au milieu de l’intervalle, échanger un salut courtois en se touchant le bout des pieds, et se remettre d’un saut sur les jambes en sens inverse l’un de l’autre.
Criquet nous avait fort bien expliqué tout cela, mais nous étions encore loin d’exécuter la manœuvre avec la précision voulue. Quelle ne fut pas notre épouvante de nous voir apostrophés, au milieu de ce quadrille d’un nouveau genre, de ces paroles amères :
« Ah ! ah ! mes gaillards, c’est à ces bêtises-là que vous passez le temps de votre gymnastique ! »
C’était le capitaine qui s’exprimait ainsi, debout sur son piédestal de souliers. Au fond, il devait y avoir un peu de jalousie de métier dans son indignation, car enfin c’était bien de la gymnastique que nous étions en train de faire, quoique ce ne fût pas de la gymnastique classique… Mais nous étions trop troublés pour apprécier cette nuance.
L’interpellation qui fondait subitement sur notre tête nous terrifia à tel point, que nous tombâmes à plat, chacun de notre côté, dans la plus disgracieuse des postures.
Il n’en fallait pas plus pour achever d’exaspérer le capitaine.
« Pas capables seulement de se rétablir élégamment ! s’écria-t-il avec amertume. Et ça se mêle de faire de la fantaisie ! Attendez, je vais vous montrer un peu comment il faut s’y prendre ! »
Et le voilà, dans son indignation, qui se met la tête en bas et commence d’exécuter, sur ses mains, de grandes enjambées à travers le galetas.
Il faut être juste. Le capitaine faisait admirablement la chandelle. Les reins souples et élégamment cambrés, les jambes verticales, comme un fil à plomb, les pointes de ses pieds bien unies à angle droit, il marchait sur la paume de ses mains aussi aisément qu’il aurait marché sur la plante de ses pieds. Criquet lui-même, un véritable artiste, en était émerveillé. Pour nous, nous eussions volontiers applaudi, si le sentiment de notre situation critique n’avait étouffé toute autre idée.
Mais c’est la fin qu’il fallait voir !
Le capitaine ne sauta pas platement sur ses pieds comme nous nous étions si lourdement essayés à le faire. Non. Il renversa ses jambes en arrière, fit de tout son corps un arc parfait, arriva doucement, et d’un mouvement moelleux, à poser ses pieds à terre. Puis, tout simplement, sans peine et sans effort, d’un seul coup de reins il se releva.
Le plus drôle, c’est qu’il était toujours furieux.
« Allons, en route, mauvaise troupe ! fit-il. La première fois que je vous reprendrai à faire de la fantaisie, vous aurez affaire à moi… Quant à toi, polisson, ajouta-t-il en se tournant vers Criquet, ton compte est bon !
— Mais, capitaine, dit aussitôt Baudouin, le pauvre Criquet n’est pour rien dans l’affaire. C’est nous qui sommes venus le trouver et qui l’empêchons de travailler. Il aimerait bien mieux être laissé tranquille.
— Oh ! non ! par exemple ! s’écria Criquet avec la candeur la plus parfaite, je suis très content, au contraire, quand ces messieurs viennent me voir.
— Assez causé !… Par file à gauche… ARCHE ! » cria le capitaine.
Hélas ! nous n’étions pas plus tôt revenus vers l’œil-de-bœuf pour reprendre le chemin du gymnase, que nous pûmes constater un changement notable dans le paysage. Le vasistas était maintenant garni d’une vingtaine de têtes curieuses.
C’étaient nos camarades qui, très intrigués de la disparition du professeur et mourant d’envie d’en savoir la raison, avaient grimpé les uns après les autres au haut des perches, et de là avaient pris position sur la corniche.
« Voulez-vous bien descendre ? leur cria le capitaine. A-t-on jamais vu indiscrétion pareille ! on ne peut seulement pas aller faire un tour dans les gouttières sans être suivi par toute une division… »
Et les têtes de disparaître comme par enchantement. On aurait dit d’une compagnie de grenouilles qui se jettent à l’eau à l’approche d’un étranger.
Notre descente s’effectua sans encombre, et bientôt nous nous trouvâmes tous sur le sable de l’arène. M. Pellerin attendait, avec une curiosité assez naturelle, l’explication de ces mouvements insolites.
À notre extrême contentement, quand le capitaine la lui eut donnée, il ne fut pas question de punition. Notre cher maître eut l’air plus étonné que fâché.
« Y a-t-il longtemps que vous avez découvert Criquet ? nous demanda-t-il à demi-voix comme nous rentrions tous au quartier.
— Depuis les congés du Jour de l’An, lui dîmes-nous.
— Eh bien ! ne contez pas à vos camarades qu’il est décrotteur. Il pourrait s’en trouver d’assez sots pour lui faire un crime de cette modeste profession, quand il sera assis sur les mêmes bancs qu’eux, comme cela ne tardera pas, je l’espère.
— Vraiment ? m’écriai-je avec une joie sincère. Le pauvre Criquet deviendrait notre camarade de classe ?
— Peut-être avant la fin de la semaine. C’est un enfant d’une intelligence et d’une ténacité tout à fait rares. J’ai parlé de lui à M. le proviseur, qui est disposé à lui faire obtenir la gratuité de l’externat. Mais la difficulté est de lui trouver un gagne-pain en attendant qu’il puisse concourir pour une bourse. Vous ferez bien de ne plus l’appeler Criquet, même entre vous… Son nom est Jean Mounerol. »
Nous étions arrivés en étude, et l’entretien s’arrêta là. Mais, tout naturellement, à la récréation suivante, nous ne manquâmes pas, Baudouin et moi, de reprendre ce sujet. Nous étions très touchés de la bonté de M. Pellerin. Nous sentions quel service immense il allait rendre à notre petit ami en le faisant participer aux bienfaits d’une éducation régulière, et nous aurions voulu pouvoir nous y associer en quelque façon.
À force de nous creuser la tête, nous finîmes par trouver ceci : Puisqu’on nous avait permis une fois déjà de donner notre monnaie de poche au père Plaisir, le jour de son accident dans la neige, pourquoi ne nous permettrait-on pas de nous cotiser pour payer les frais d’entretien de son petit-fils ? Nous étions quarante élèves dans l’étude. Il suffirait que chacun s’engageât à donner cinquante centimes par mois pour que cela fît vingt francs, et cinquante centimes ne sont pas une épargne impossible, même pour la petite bourse d’un collégien. Mais vingt francs suffiraient-ils ?
Nous allâmes soumettre la difficulté à M. Pellerin qui se promenait de long en large dans la cour.
« C’est une très bonne idée, nous dit-il, et je suis heureux que vous l’ayez eue. Mais plaira-t-elle à vos camarades ? Ils ne connaissent pas le petit Mounerol et n’ont pas les mêmes motifs que vous de s’intéresser à lui.
— Oh ! pour cela, j’en fais mon affaire, s’écria Baudouin. Je gage bien que personne ne refusera son obole à cette bonne œuvre. Si vous m’y autorisez, monsieur, je vais en parler à deux ou trois camarades.
— Allez donc, et bonne chance. »
Dix minutes plus tard, nous revenions triomphants.
« Nous avons mieux que notre première idée, annonça Baudouin. Je viens de parler de l’affaire à Vigouroux : il se charge de la lancer dans son Journal et d’intéresser à l’œuvre non pas seulement la division, mais toute la cour des petits !
— Si vous avez la presse pour vous, l’affaire est sûre ! » dit en souriant M. Pellerin, comme le tambour nous rappelait à l’étude.
Son pronostic se trouva pleinement justifié. Le premier Châtillon de Vigouroux, joint à notre propagande active, eut un retentissement si considérable, que non seulement la plupart des internes, mais beaucoup d’externes même et leur famille voulurent s’associer à notre œuvre. Chacun s’engagea dans la mesure de ses moyens, – l’un pour cinq centimes par semaine, l’autre pour dix, celui-ci pour des livres, ceux-là pour des vêtements ; tout le monde fit si bien, en un mot, qu’en moins de huit jours tout était réglé, – et la classe de sixième comptait un élève de plus, en la personne de Criquet, devenu le jeune Jean Mounerol.
Il fallait voir les regards chargés d’affection et de joie qu’il nous envoyait à Baudouin et à moi, chaque fois que nos yeux se rencontraient ! Et je ne sais pourtant qui était le plus heureux de lui ou de nous.
À la première composition où il fut admis, il obtint la place de huitième. C’était tout simplement merveilleux, si l’on songe qu’il n’avait pas eu dix leçons régulières de M. Pellerin. C’est ce que M. Delacour fit remarquer en énumérant les places ; le pauvre Criquet en fut si profondément ému, qu’il aurait volontiers, je crois, exécuté la contredanse des chandelles au milieu de la classe.
De ce jour il fut notre modèle à tous, en attendant qu’il devînt un de nos rivaux les plus redoutables.
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