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Chapitre 20 La Saint-Charlemagne.

L’influence de nos laborieux congés du Jour de l’An n’avait pas tardé d’ailleurs à se faire sentir.
Et d’abord, la plupart de nos camarades furent bien cinq à six jours à se remettre au travail et à secouer les influences amollissantes de la vie de famille. Tandis que Baudouin et moi nous ne faisions que suivre naturellement, de plain pied, notre train accoutumé.

Ce coup d’œil d’ensemble sur tout ce que nous avions appris depuis le mois d’octobre, m’avait d’ailleurs si bien rafraîchi la mémoire, que M. Delacour constata d’emblée une amélioration sensible dans mes devoirs, et m’en fit compliment. Coup sur coup, trois fois de suite, je fus premier, – en histoire, en thème grec et en version latine.

Cela me faisait regagner trois points sur Parmentier, mais j’en avais tant perdu pendant le mois de décembre qu’il en avait encore neuf de plus que moi.

Je pouvais voir que de son côté il faisait des efforts héroïques. Parfois, le matin, en arrivant en classe, ses yeux rouges, son teint pâle, sa mine fatiguée, montraient que le pauvre garçon avait veillé trop tard pour repasser ses leçons et maintenir son avance.

Sa santé paraissait être délicate. Plus qu’aucun de nous, sans doute, il aurait eu besoin de compenser ce travail acharné par une alimentation scientifiquement réglée, et par des exercices physiques suffisants. Mais le nom seul de gymnastique le faisait sourire, et je crois bien que le malheureux enfant n’avait jamais touché une balle de sa vie. J’avais presque honte de lutter contre un pareil adversaire, quand je comparais mes larges épaules, mes biceps naissants et ma face florissante à la pauvre petite poitrine rentrée et à l’aspect souffreteux de mon rival.

Mais, après tout, ce n’était pas ma faute. Pourquoi ne consacrait-il par une partie de son temps et de son énergie à consolider la charpente de sa maison, s’il voulait y loger un esprit intrépide ?

Nous eûmes une espèce de discussion à ce sujet, au banquet de la Saint-Charlemagne, qui eut lieu, selon l’usage, le 28 janvier, et où je me trouvai assis auprès de lui.

Avec Mandrès et Verschuren, nous étions les seuls internes de sixième qui y eussent été admis, car il fallait avoir été premier au moins une fois, ou second au moins quatre fois, pour mériter cet honneur. Mandrès avait précisément obtenu la première place, – en récitation, – et cela montrait bien ce que peut la volonté persistante, car de nous tous il avait assurément la mémoire la plus rebelle.

Un de mes grands regrets était que Baudouin ne fût pas de la fête, et ce qui redoublait encore ce regret, c’est que, depuis notre coup de collier du Jour de l’An, il était au banc d’honneur. Mais sa meilleure place avait été celle de troisième en version latine. En dessin, où il excellait et nous laissait tous en arrière, il n’y avait de concours qu’à la fin de l’année pour le prix. C’était assez injuste à mon sens, car enfin tous les genres d’excellence auraient dû être représentés à ce banquet traditionnel.

À six heures, après la récréation, nous étions montés nous habiller au dortoir, et, à sept heures moins un quart, Garelou était venu nous appeler au quartier.

Pour cette occasion solennelle, Verschuren avait une toilette tout à fait en dehors de ses habitudes : il s’était savonné les mains, il avait tenté de tracer une raie dans sa chevelure inculte, et il avait daigné attacher les cordons de ses souliers. Ce qui le séduisait le plus, était la perspective de faire un excellent dîner, tandis que les autres s’achemineraient routinièrement vers le réfectoire.

Quant à Mandrès, il était triste comme un jour sans soleil, et il se bornait à calculer douloureusement que nous allions perdre deux bonnes heures.

Nous nous étions joints dans le couloir à nos camarades des autres divisions, et tous ensemble nous étions arrivés au grand salon du proviseur. Ce n’était pas un mince honneur, pour des moutards comme nous, de marcher ainsi à la file avec des taupins et des rhétoriciens, et je puis dire qu’à ce moment seulement, je me sentis véritablement pénétré de la grandeur de mon triomphe.

L’inspecteur d’Académie, le censeur et tous les professeurs du lycée, en habit noir et cravate blanche, étaient déjà réunis autour de M. Ruette. Je cherchai de l’œil M. Delacour, et j’eus peine à le reconnaître dans cette tenue de gala, tant j’étais habitué à l’identifier avec sa toge et sa toque. Mais il nous vit le premier et nous adressa un petit signe amical.

Les externes invités étaient arrivés aussi dans leurs plus beaux atours. De ma classe il n’y avait que Parmentier qui se joignit immédiatement à nous.

Mais à peine avions-nous eu le temps d’échanger quelques poignées de main, qu’un domestique ouvrit à deux battants une porte intérieure, et annonça que « ces messieurs étaient servis ».

La table, dressée dans une salle à manger spécialement réservée pour ces occasions, nous apparut alors dans toute sa splendeur. Elle avait la forme d’un fer à cheval bordé de quatre-vingts couverts et garni de plats montés, au milieu d’une profusion d’arbustes fleuris. Devant chaque place, il y avait deux ou trois verres, et, sur chaque serviette, une carte bordée de dentelle avec le nom d’un invité. Maman a gardé bien longtemps dans un de ses tiroirs celle qui portait le nom d’Albert Besnard.

Le proviseur s’assit au centre, avec l’inspecteur d’Académie à sa droite et le censeur à sa gauche. Puis venaient alternativement les professeurs et les élèves de chaque classe. Nous n’étions pas tout à fait à l’un des bouts, car, après nous, se trouvaient les gamins de septième et de huitième ; mais nous nous trouvions pourtant assez loin du groupe central pour former une sorte de petit cercle indépendant. Aussi nous sentions-nous d’emblée en fort bonne disposition.

M. Delacour, qui avait d’abord causé presque exclusivement avec nous, nous mit bientôt à l’aise en s’engageant dans une conversation suivie avec M. Chollet, le professeur de cinquième. D’autre part, nous avions débuté par accepter tout ce que nous offraient les garçons, ce qui n’avait pas manqué de nous plonger en peu de temps dans cet état de douce béatitude si éminemment favorable à la gymnastique de la langue.

Nous commençâmes donc, au milieu du cliquetis des verres et des apartés, d’échanger à demi-voix nos réflexions personnelles.

Parmentier était un très aimable convive, beaucoup plus gai que je ne l’aurais supposé d’après son air constamment attentif en classe. J’admirai beaucoup sa manière calme et aisée de se tenir à table, et de sourire sans bruit en décochant sur tout notre entourage des remarques parfois assez malicieuses. C’est ainsi que nous arrivâmes à parler du capitaine Biradent.

« Il manque à la fête, dit Parmentier, et je suis étonné qu’il n’ait pas demandé une place au banquet pour les meilleurs clowns de son cirque.

— Ce serait en effet assez juste, répliquai-je sans m’arrêter à l’expression. Pourquoi ceux qui sont premiers en gymnastique ne participeraient-ils pas à cette fête comme les forts en thèmes ?

— Ah ! c’est vrai, j’oubliais que tu es un de nos bons gymnastes ! reprit Parmentier avec son sourire moqueur. Quel plaisir peux-tu trouver à cela ? Est-ce que tu n’aimes pas mieux lire un volume amusant ?

— J’adore la lecture, mais j’aime aussi la gymnastique. Crois-tu qu’il n’est pas agréable de devenir fort et adroit, de s’endurcir à la fatigue et d’assouplir ses membres ?

— Je ne dis pas non, si tout cela pouvait s’acquérir d’emblée et sans perte de temps ! Mais consacrer des heures et des heures à lancer ses bras en avant, à sauter à pieds joints ou à courir au pas gymnastique, c’est plus fort que moi ! J’aime mieux rester au nombre des êtres inférieurs qui n’aspirent pas à ce genre de succès.

— Mais songe donc à toutes les satisfactions dont tu te prives ainsi, aux jeux qui te resteront fermés, aux grandes excursions, aux ascensions de montagnes qui te seront interdites ; songe au moment où tu seras soldat et où tu auras à supporter des fatigues écrasantes…

— Bah ! j’aurai toujours le temps de m’exercer quand le moment sera venu. Et quant à tes excursions de montagnes, grand merci ! j’aime mieux voyager en plaine ou en chemin de fer, c’est moins fatigant. »

Ici, Verschuren, qui était mon voisin de droite, me poussa le coude.

« Dis donc, Besnard, me dit-il à demi-voix, penche-toi un peu sur la table.

— Pourquoi cela ?

— Pour me masquer, pendant que je vais verser mon verre de champagne dans cette fiole. »

Il me montrait dans sa serviette une petite bouteille d’une propreté douteuse, qu’il avait évidemment apportée dans sa poche.

« Es-tu fou ? lui dis-je. Comment peux-tu songer à une chose si inconvenante.

— Allons, ne fais pas ta tête, reprit-il, j’ai promis aux autres de leur faire goûter du champagne de la Saint-Charlemagne. Si tu ne veux pas m’aider, je dirai que c’est toi qui m’as empêché. »

Cet argument me parut si péremptoire que je m’empressai de prendre l’attitude exigée. Verschuren avait tout préparé, jusqu’à un entonnoir de papier qu’il introduisit dans le goulot de la bouteille. Je l’entendis qui décantait son verre de vin avec un sang-froid imperturbable. Cette conduite me navrait, à la lettre.

« Voilà pourtant, me disais-je, un garçon intelligent, puisqu’il est admis à ce banquet sans avoir travaillé beaucoup. Il rougirait assurément de se conduire de la sorte à la table de son père ou à celle d’un ami… Comment se fait-il qu’il se croie autorisé à se tenir ainsi à la table de ses maîtres ? »

Un conseil affectueux que m’avait souvent donné ma mère me revenait ainsi naturellement en mémoire : « Ne fais jamais au lycée ce que tu ne ferais pas devant moi », m’avait-elle dit.

« Je n’en ai pas assez pour remplir ma fiole, passe-moi un peu du tien, veux-tu ? » reprit au même instant Verschuren en s’adressant à Mandrès.

Il fut apparemment mal reçu de ce côté, car il se rabattit sur moi. De guerre lasse, je lui laissai encore prendre mon verre. J’étais fort mal à l’aise, très honteux de participer à une cuisine aussi révoltante. Mais il ne paraissait même pas sentir ce qu’il y avait de cruel à m’associer ainsi à son méfait.

« Sapristi ! fit-il, il manque encore du champagne !… Oh ! une !… Si tu disais à Parmentier de me passer tout doucement le verre de M. Delacour !… »

J’allais m’insurger cette fois, quand un domestique s’approcha de nous. Il tenait une bouteille de champagne.

« Monsieur Verschuren, M. le proviseur m’a chargé de remplir votre fiole », dit-il assez haut pour être entendu de nos voisins immédiats, et notamment des deux professeurs.

Qui fut bien honteux ? Ce fut l’infortuné Verschuren, quand il eut à exhiber sa fiole et son entonnoir.

Tout le monde se mit à rire. À sa place je me serais effondré sous la table. Mais il se remit vite et opposa un front d’airain à nos railleries.

Il fit plus : il osa soutenir bientôt qu’il avait désormais introduit une innovation des plus heureuses dans les usages de la Saint-Charlemagne.

Après le dessert et les toasts habituels, quand on se leva pour rentrer au salon, M. Ruette eut l’obligeance de nous engager à remplir nos poches de fruits et de bonbons pour nos camarades.

« Voyez-vous, dit Verschuren, c’est tout simplement mon idée qu’il reprend ! Mais comment diantre a-t-il fait pour voir ce que je mijotais ? »

Cette inquiétude ne l’empêcha pas d’ailleurs de faire main basse sur tout ce qu’il put atteindre, et cette fois je dois dire que nous ne restâmes pas en arrière. Le sentiment de la camaraderie purifiait ce que le procédé pouvait avoir d’incorrect et de contraire aux règles les plus élémentaires du savoir-vivre.

Nous étions tous fort gais, au demeurant, et quand, en arrivant au salon, M. l’Inspecteur d’Académie voulut bien m’appeler à lui et me rappeler qu’il m’avait interrogé à Saint-Lager, en ajoutant qu’il était heureux de me retrouver en si bonne compagnie, je me crus décidément arrivé au comble de la gloire. Inutile de dire que cet incident mémorable fut l’objet spécial d’un récit enthousiaste que j’adressai dès le lendemain à tante Aubert.

Le véritable moment du triomphe fut pourtant notre entrée au dortoir, qui s’effectua vers neuf heures. Nos camarades étaient déjà couchés, mais tous avaient encore l’œil ouvert, et, quoiqu’un certain nombre d’entre eux jugeassent à propos d’affecter l’indifférence, il était aisé de voir que notre arrivée était impatiemment attendue. Une double bordée de questions à demi-voix nous assaillit au passage.

« Dis donc, Besnard, est-ce que c’était chic ?

— Y avait-il des truffes ?

— J’espère qu’on rapporte du nanan pour les amis ?… »

Nous nous empressâmes de faire notre distribution, qui fut accueillie avec un enthousiasme impossible à décrire. Mandrès lui-même en était dégelé.

Mais comment dire mon horreur quand je constatai que Verschuren, au lieu de faire passer à la ronde le champagne mal acquis, prenait plaisir à le déguster tout seul, debout sur son lit, à la face de tout le dortoir.

Ce fut naturellement une explosion générale d’indignation. Le traître n’en fit que rire, et, comme à l’ordinaire, il se tira d’affaire par un paradoxe.

« Je vous passerais bien ma fiole, répondait-il aux plus mécontents. Mais vous n’auriez même pas une gorgée chacun et cela ferait des jaloux. Tandis que pour un il y en a juste assez… Excellent, je vous assure, très doux, très velouté !… »

L’émeute prit en ce moment des proportions si inquiétantes que M. Pellerin se vit obligé d’intervenir. Il avait feint d’abord de ne pas entendre, et laissé un libre cours à l’émotion que l’écho des splendeurs officielles causait chez son jeune peuple. Mais cette fois il nous imposa silence.

Le dortoir retomba dans son calme ordinaire. C’est à peine si, de loin en loin, on entendit craquer une noisette ou une amande, dernière épave de nos largesses. C’étaient absolument les mêmes qui nous étaient servies au réfectoire deux ou trois fois par semaine. Mais comme cela paraissait meilleur !

Puis enfin, même ces derniers bruits s’éteignirent. Le sommeil régna en maître dans le lycée.

Hélas ! cette fête devait avoir un lugubre lendemain !

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