Chapitre 21 Le lendemain d’une fête. - Le feu.
Nous étions livrés au repos depuis cinq ou six heures à peine, quand je me réveillai avec un étrange sentiment d’angoisse et de malaise général.
Il me semblait que j’étouffais, que l’air manquait à mes poumons ou que je respirais une fumée âcre et chaude.
Je me soulevai sur mon lit et j’ouvris les yeux, mais je ne vis rien que les ténèbres. La veilleuse qui éclairait d’ordinaire le dortoir était éteinte.
À mes côtés, pourtant, j’entendais plusieurs de mes camarades s’agiter comme moi, pousser de profonds soupirs et même exhaler des plaintes vagues. J’avais à peine eu le temps de me rendre compte de ces divers phénomènes, encore n’était-ce qu’imparfaitement, quand des clameurs lointaines se produisirent dans les profondeurs du lycée. C’était comme si des voix épouvantées appelaient au secours, mais sans qu’il fût possible de distinguer clairement ce qu’elles disaient…
Nous écoutions pleins d’anxiété, et cependant le malaise qui pesait sur nous devenait intolérable. Les clameurs redoublaient. On entendait des portes s’ouvrir, des allées et venues, des appels, des piétinements. Mandrès dit auprès de moi :
« On dirait qu’on crie au feu ! »
Au même instant, un grondement formidable et que je puis seulement comparer à la détonation d’une batterie d’artillerie, se fit entendre dans les régions inférieures, et une lueur sanglante se projeta à l’extérieur de nos fenêtres.
C’était comme si les cours se fussent trouvées subitement éclairées par un immense brasier.
« Au feu ! » cria quelqu’un dans le dortoir.
Tout le monde se jeta à bas de son lit. Plusieurs coururent vers la porte sans même songer à se vêtir ou à se chausser. Ce fut un instant de désordre et de tumulte indescriptible.
Chose singulière, en dépit de la lueur qui éclairait nos vitres, on ne voyait pas à un pas devant soi. Toutes les formes étaient confondues, noyées dans une fumée lourde, que cette lumière effrayante ne pouvait pas transpercer.
J’avais pris machinalement mon pantalon sur ma chaise, et je le passais à la hâte, quand je sentis auprès de moi une main qui tâtonnait.
« Es-tu debout, Besnard ? me demanda la voix de Baudouin.
— Oui, je m’habille, lui dis-je.
— C’est bien ; ne bouge pas… ils sont là à s’écraser tous à la porte, comme un troupeau de moutons… »
Autant que nous pouvions en juger par le bruit, il y avait en effet une véritable mêlée à l’unique issue du dortoir. Un bon nombre d’élèves y étaient arrivés à tâtons et luttaient pour ouvrir les deux battants de la porte qui s’ouvrait en dedans de la salle. Mais, dans leur affolement et leur terreur, ils s’y prenaient maladroitement, se poussaient les uns contre les autres et ne faisaient rien de bon.
Enfin, M. Pellerin, qui était avec eux, parvint à ouvrir un passage. Une bouffée de cris nous arriva aussitôt du couloir.
Tout le lycée était sur pied au-dessous de nous.
Les plus pressés s’étaient jetés dans le corridor. Mais, là aussi, ils ne trouvaient que l’obscurité et une fumée plus épaisse encore que chez nous. Quelques-uns coururent néanmoins vers l’escalier : ils en revinrent terrifiés, en annonçant que les flammes montaient par là.
Nous entendions en effet un pétillement continu comme celui d’un millier de fagots bien secs qui brûleraient à la fois, et, de moment en moment, un fracas sourd produit par l’écroulement de quelque pan de mur.
Tout le monde était revenu au dortoir. Mais il devenait absolument impossible d’y tenir, tant la fumée était dense et brûlante.
« J’étouffe !… J’étouffe !… » entendait-on de tous côtés.
Impossible d’ouvrir les fenêtres : elles étaient, selon l’usage, fermées par une clef que gardait le garçon de salle.
« Cassez les vitres ! » cria M. Pellerin.
On s’empressa d’obéir de tous côtés, et cet expédient nous procura un instant de répit. Mais, presque aussitôt, le tirage, ainsi établi à travers le dortoir par la porte ouverte et les vitres cassées, eut pour effet d’y appeler de nouveaux tourbillons de fumée.
Il semblait que les flammes redoublassent de furie et gagnassent du terrain à vue d’œil, car nous les apercevions déjà à l’extrémité du corridor, en dépit du rideau noir qui nous enveloppait.
« Fermez la porte ! » ordonna M. Pellerin, comprenant trop tard son erreur.
Mais l’élan était donné maintenant. L’incendie montait, montait.
Notre position était des plus critiques. Le dortoir que nous occupions, isolé au troisième étage d’un bâtiment qu’on appelait le Vieux Collège, et qui se trouvait enclavé dans les constructions neuves du lycée, n’avait d’issue que sur un grand escalier, – et cet escalier même paraissait être le foyer de l’incendie. Si seulement nous avions pu en franchir le palier, il nous aurait été possible, – comme les autres divisions logées dans l’autre corps de bâtiment avaient eu le temps de le faire, – de nous échapper par un escalier de service qui se trouvait dans l’aile opposée. Mais le palier était maintenant une fournaise, et il suffisait d’en approcher à vingt mètres pour avoir les cheveux, les sourcils et les cils entièrement brûlés.
Baudouin en fit l’expérience et dut se replier aussitôt sur le dortoir.
Nous étions bloqués, bloqués par le plus implacable des éléments. Il devenait évident que, si nous ne trouvions pas un moyen immédiat de sortir de ce cul-de-sac, nous serions, avant quelques minutes, ou étouffés par la fumée ou rôtis tout vifs.
Cette alternative n’avait rien de réjouissant, et à peine s’était-elle fait jour dans nos cervelles, que le tempérament de chacun se manifesta par des signes non équivoques. Quelques-uns, en petit nombre, je suis heureux de le constater, pleuraient et se désespéraient comme des enfants de trois ans ; d’autres étaient mornes et farouches ; d’autres étaient bavards et comme éperdus. Très peu étaient calmes. Baudouin seul était vraiment admirable. Il était aussi maître de lui que s’il se fût agi de l’aventure la plus ordinaire.
Le front appuyé au cadre d’une vitre cassée, essayant comme nous tous d’aspirer un peu d’air pur, il réfléchissait.
« Nous ne pouvons pourtant pas rester ici et nous laisser griller comme des côtelettes, dit-il tout à coup à M. Pellerin qui s’était rapproché de nous.
— Que faire ? répondit celui-ci. Nous n’avons à attendre du secours que du dehors, puisque nous sommes enfermés ici.
— Avant que les secours arrivent, nous serons tous flambés, reprit Baudouin. Il faut essayer de gagner le toit !
— Le toit ? » dit M. Pellerin.
« Maintenant, fit-il en sautant sur un autre lit et en attaquant le plafond à grands coups de barre, que chacun fasse de même. Nous aurons bientôt percé un soupirail. »
Son exemple nous électrisa, et, grâce aux efforts de M. Pellerin qui nous donna l’exemple, une douzaine de lits se trouvèrent bientôt démontés comme par enchantement, et les coups de bélier allèrent leur train.
Le plafond n’était fait que de lattes couvertes de plâtre. Il fut donc aisé de le percer sur un diamètre de deux à trois mètres. Au-dessus s’étendait la charpente même, qui soutenait le toit d’ardoises. Nous nous escrimâmes si bien, avec la force que donne le désespoir, qu’en peu d’instants nous eûmes la joie d’apercevoir le ciel. Le trou fut bientôt élargi ; il put donner passage à Baudouin, et, l’un après l’autre, hissés par M. Pellerin, nous réussîmes enfin à nous trouver tous sur le toit, qui avait heureusement si peu d’inclinaison qu’il fut pour nous comme une plate-forme. M. Pellerin passa le dernier et poussa la précaution jusqu’à emporter une couverture mouillée qu’il jeta sur le trou béant, de manière à le masquer et à empêcher le tirage.
Le spectacle qui s’offrit à nos yeux, quand nous nous trouvâmes tous accroupis sur le toit, était véritablement effrayant. Autour de nous, dans la nuit, tout le Vieux Collège brûlait. Les flammes jaillissaient, furieuses, de toutes les ouvertures. Des tourbillons de fumée noire s’élevaient vers le ciel encore étoilé, et des gerbes d’étincelles retombaient en pluie rouge. À nos pieds, tout en bas, dans les cours et dans la rue, nous pouvions distinguer une fourmilière humaine, – la ville sur pied, nos camarades des autres divisions, le proviseur et le censeur désespérés, la garnison déjà à l’œuvre et formant la chaîne pour apporter de l’eau dans des seaux de toile ; Criquet même et son grand-père qui tâchaient de se rendre utiles.
Les figures, les mouvements, jusqu’à l’expression des physionomies, se détachaient avec une netteté singulière dans la lumière crue que la fournaise projetait à cinq cents mètres à la ronde. Il n’était pas jusqu’aux paroles, jusqu’aux impressions et aux observations de cette foule qui ne montassent à nous dans les intervalles du tocsin que la grosse cloche de la cathédrale sonnait déjà.
Quand nous avions paru sur le toit, nous avions été accueillis par une clameur immense, celle de toute une ville saluant des enfants qu’elle croyait perdus.
Nous ne l’étions pas encore, mais, à vrai dire, nous n’en valions guère mieux. Un instant nous avions pu nous féliciter d’avoir gagné ce port de refuge, où du moins nous pouvions respirer, voir ce qui se passait, nous mettre en communication avec le dehors. Mais nous nous trouvions à trente-cinq ou quarante mètres du sol ; les échelles suffisamment longues manquaient, et les flammes, qui léchaient déjà toutes les façades, auraient empêché de les utiliser, au cas même où il aurait été possible de se les procurer.
À l’enthousiasme qui avait accueilli notre apparition sur cette espèce d’îlot perdu au milieu des flammes, succéda donc bientôt un profond désespoir. On nous voyait, on nous encourageait d’en bas, épars comme un vol de pigeons sur ce toit, mais personne n’apercevait un moyen quelconque de nous porter secours.
Le fracas des éboulements intérieurs redoublait. Des pans entiers de murs s’écroulaient. D’un moment à l’autre on pouvait s’attendre à voir notre radeau suprême s’engloutir à son tour dans un océan de feu…
Tout à coup nous entendîmes le galop précipité de plusieurs chevaux, un roulement sourd, une acclamation.
C’étaient les pompiers qui arrivaient, avec les deux pompes neuves que la ville avait récemment acquises. Le capitaine Biradent commandait, casque en tête comme tous ses hommes.
Pour nous qui attendions du secours dans les affres du désespoir, le temps qui s’était écoulé depuis la première alarme nous avait paru long. Mais, en réalité, il n’y avait peut-être pas dix minutes que le poste des pompiers avait été averti, et l’intervention si prompte de la vaillante phalange était par conséquent un tour de force véritable.
À peine les pompes s’étaient-elles arrêtées et avaient-elles été mises en batterie, que nous pûmes entendre distinctement la voix méridionale du capitaine Biradent donnant ses ordres, faisant pointer les dards de cuivre sur le Vieux Collège, et concluant par ces mots :
« Allons, mes amis ! Soyez braves comme César, et pompez ! »
C’était un affreux calembour qu’il ne manquait jamais de reproduire en pareil cas, si tragiques que fussent les circonstances.
À peine cet ordre était-il donné, que nous vîmes deux colonnes d’eau s’élever dans les airs, s’abattre sur le Vieux Collège, balayer, en nous inondant nous-mêmes, le toit où nous nous trouvions, redescendre, suivre les corniches, caresser les fenêtres, s’enfoncer dans les profondeurs de l’édifice.
Jamais rosée bienfaisante ne fut accueillie avec plus de reconnaissance que cette eau glacée, quoiqu’elle nous transperçât jusqu’aux moelles. Il nous semblait que désormais nous allions être incombustibles, et c’est une pensée qui avait bien son agrément.
Mais, hélas ! la situation n’en était pas plus rassurante. Deux pompes suffisaient bien à inonder les parties du bâtiment qui n’étaient pas encore atteintes, et à arrêter ainsi dans une certaine mesure les progrès du feu ; mais elles étaient impuissantes à lutter contre le foyer même. L’incendie avait eu le temps de couver pendant plusieurs heures ; il avait trouvé devant lui, pour l’alimenter, des charpentes vénérables, des cloisons vermoulues, des parquets cirés avec soin, tout un matériel de classe et de dortoirs qui brûlait comme de l’amadou. Il faisait rage maintenant, et l’eau dont on le couvrait, se transformant immédiatement en vapeur, semblait uniquement attiser sa fureur. Même si le feu n’arrivait pas jusqu’à nous, il était à craindre que, les supports de la charpente s’effondrant un à un, le toit ne finît à son tour par s’abîmer.
Le capitaine Biradent avait laissé ses hommes aux pompes pour aller reconnaître la position. Il vit d’un coup d’œil que nous étions perdus s’il ne parvenait à nous enlever de là. Mais comment faire ? Nous semblions être hors de portée.
Tout à coup je vis distinctement Criquet se rapprocher de lui et lui dire quelques mots. Le capitaine l’embrassa avec transport ; puis aussitôt, prenant avec lui une trentaine d’hommes, il courut au gymnase. Nous le vîmes bientôt ressortir portant avec les autres des paquets de cordes, des échelles, et enfin une grosse poutre horizontale, qui servait habituellement pour nos exercices.
C’était une pièce de bois cylindrique, du diamètre de trente centimètres, longue de vingt-cinq mètres et parfaitement polie, – la seule qui eût ces dimensions et qui fût aisément accessible.
Le capitaine et ses hommes la maniaient comme un fétu de paille.
Passant avec leur fardeau par une des portes secondaires du Vieux Collège, ils le contournèrent en courant et transportèrent le tout dans une rue latérale.
De ce côté, notre toit n’était séparé des maisons voisines que par une largeur de vingt mètres à peu près. Malheureusement ces maisons étaient beaucoup moins élevées que le Vieux Collège.
Grimper sur la plus haute de ces maisons, y hisser avec les cordes la poutre d’abord, puis une forte échelle, assujettir l’échelle toute droite sur ce toit contre un massif de cheminées, et jeter ensuite, comme un pont, la poutre entre cette échelle et nous : – tout cela fut pour les mains adroites du capitaine et de ses aides l’affaire de quelques minutes.
C’était un échafaudage vertigineux.
À peine l’eut-il établi, qu’il s’élança en courant sur cette passerelle tremblante, et tomba au milieu de nous. Il apportait le bout d’une corde attachée d’autre part à l’échelle perpendiculaire et destinée à nous servir de rampe.
« Allons, mes enfants, cria-t-il, ne perdons pas de temps !… Dépêchez-vous de passer un à un !
Grâce au ciel, l’exercice de la poutre horizontale était familier à la plupart d’entre nous. Sur un signe du capitaine, Baudouin s’élança le premier, m’appelant à sa suite, et il franchit l’abîme en trois sauts. Arrivé le premier, il nous salua d’un cri joyeux.
Je le suivis de près. D’autres nous succédèrent. En deux minutes, vingt-cinq d’entre nous eurent passé, – la plupart debout et sans même se servir de la corde.
Puis vint le tour des timides qui se traînaient péniblement à cheval sur la poutre, les mains crispées sur la rampe. Cela fit perdre beaucoup de temps.
Enfin, il ne resta plus sur le toit du Vieux Collège, avec le capitaine et M. Pellerin, que Verschuren et Perroche.
Tous deux ils étaient si maladroits, ils avaient si systématiquement négligé de s’exercer au gymnase, que leur sauvetage présentait les plus grandes difficultés.
Cependant des craquements sinistres se faisaient entendre. D’une seconde à l’autre, tout pouvait s’effondrer.
« Hâtez-vous ! hâtez-vous ! » disions-nous avec désespoir en observant la scène douloureuse dont l’autre bout de la passerelle était le théâtre.
Perroche refusait de partir.
« Je ne pourrai pas… J’aurai le vertige… Laissez-moi ! » disait-il pâle comme un linge.
Quant à Verschuren, il s’était mis à cheval sur la poutre ; mais il n’avançait pas et semblait mesurer avec épouvante le gouffre qui le séparait de nous.
« Allons donc !… Il n’y a pas de temps à perdre ! » cria le capitaine en l’enlevant par le cou pour le mettre sur ses pieds.
Et moitié le poussant, moitié le portant, il franchit avec lui le redoutable passage.
Puis il se retourna pour aller chercher Perroche. M. Pellerin tenait la corde sur l’autre rive.
Au même instant un nouveau craquement plus formidable encore annonça que le toit cédait.
« Jetez-vous sur la poutre !… Vous allez vous abîmer ! » cria le capitaine aux retardataires.
M. Pellerin, qui n’avait pas voulu quitter le toit avant de nous voir tous en sûreté, eut la présence d’esprit d’obéir sans retard et de se jeter à cheval sur l’extrémité de la pièce de bois, essayant d’attirer Perroche à sa suite ; mais celui-ci, paralysé par la terreur, laissa entre les mains de M. Pellerin le pan de sa tunique. M. Pellerin fit un nouvel et inutile effort pour saisir de nouveau le malheureux enfant. Perroche s’était couché sur le toit, et rien ne put le décider à faire un mouvement.
M. Pellerin allait périr avec lui, quand, prompt comme la pensée, le capitaine Biradent, sautant sur la poutre avec l’agilité d’un grand singe, s’empara de vive force de M. Pellerin, le ramena et le retint au milieu de nous.
« Mais Perroche ! Perroche ! s’écriait M. Pellerin, laissez-moi retourner…
— À l’impossible nul n’est tenu, lui dit le capitaine ; écoutez !… »
Le toit venait de s’écrouler tout entier avec un fracas épouvantable. Tout s’était effondré dans la fournaise, et notre infortuné camarade avait disparu dans un ouragan de flammes, de poussière et de fumée.
M. Pellerin s’arrachait les cheveux et sanglotait.
« Vous avez fait plus que votre devoir, lui dit le capitaine. Ne vous reprochez rien, monsieur Pellerin, vous êtes un brave, c’est Biradent qui vous le dit. Tous ces enfants sont vos témoins.
— Oui, oui, nous écriâmes-nous. Tous ! tous ! »
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