‹ Mémoires d’un collégienChapitre 21 sur 22 · Chapitre 22 La composition finale. - « Ex æquo ». - Perfide comme l’onde.

Chapitre 22 La composition finale. - « Ex æquo ». - Perfide comme l’onde.

Le douloureux souvenir de ce sinistre, comme le capitaine Biradent ne manquait jamais d’appeler un incendie, jeta un voile de deuil sur tout le lycée. Quand les restes carbonisés de notre malheureux condisciple eurent été retrouvés sous les décombres, nous l’accompagnâmes tous en pleurant à sa dernière demeure, et la ville entière se joignit au cortège. Sa mort tragique semblait avoir effacé tous ses torts. Et pourtant, ce qu’il y avait de plus attristant peut-être dans cette affreuse fin, c’était de se dire qu’elle était la conséquence fatale des défauts mêmes du pauvre Perroche, et qu’avec un peu d’énergie il aurait pu l’éviter.

L’enquête, instituée pour rechercher les causes du désastre, n’avait pu les établir que d’une manière fort incertaine. Un seul fait était hors de doute, c’est qu’il avait pris naissance dans les cuisines, au cours des préparatifs nécessités par le banquet de la Saint-Charlemagne. Les théories variées, auxquelles l’événement servait de base, défrayèrent, pendant plusieurs semaines, les conversations du département.

Il y avait pourtant un point sur lequel tout le monde était d’accord : c’est que les internes de la classe de sixième devaient la vie à l’excellent enseignement du capitaine Biradent, au moins autant qu’à son héroïsme. La gratitude publique trouva son expression dans une souscription nationale qui se couvrit rapidement de signatures. Le produit en fut consacré à offrir à notre vaillant ami un magnifique casque d’honneur, que le maire de Châtillon lui remit bientôt en séance solennelle. Quant à M. Pellerin, il reçut une médaille d’or frappée en son honneur et rappelant son dévouement.

Au lycée, des campements provisoires avaient été promptement installés dans des baraquements pour les divisions que le feu avait privées de leur dortoir. Après quelques jours d’indécision et de trouble, tout était rentré dans l’ordre accoutumé.

Baudouin et moi nous étions, cela va sans dire, redevenus inséparables, et nous menions de front le plaisir et le travail. L’exemple terrible que nous venions d’avoir sous les yeux n’avait fait que nous donner un goût plus vif encore, s’il est possible, pour les exercices du corps, auxquels l’homme doit ses satisfactions les plus saines et les plus durables. Mais les autres études n’y perdaient rien, et, depuis que j’avais retrouvé mon équilibre moral, je n’avais plus cessé de suivre une ligne inflexible.

Une circonstance fortuite était venue me rendre quelque espoir pour le prix de Pâques. Au commencement de mars, Parmentier, qui voyait mes efforts pour le rejoindre et qui ne voulait pas se laisser dépasser, travaillait si désespérément à la préparation d’une composition en histoire, qu’il tomba malade de fatigue et fut obligé de garder le lit pendant quelques jours. Il ne put conséquemment prendre part à la composition, et je fus aisément premier. Cela me rendit les dix points que je n’avais jamais pu rattraper sur lui, et nous laissa tous deux au même total : 182 points.

J’avais bien quelques scrupules à ce sujet, et je les communiquai à M. Delacour. Mais il me rassura bien vite. C’étaient là des chances adverses ou favorables avec lesquelles il fallait toujours compter, me dit-il. Rien ne pouvait me garantir que je ne serais pas moi-même malade, ou empêché avant la fin du semestre, et il n’était pas possible d’altérer les règlements pour ces motifs tout personnels.

« Parmentier, ajouta-t-il, est malade par sa faute ; nous n’avons jamais pu le décider à donner à la lassitude de son cerveau le contrepoids nécessaire des exercices physiques, et, au moment où il a le plus besoin de ses forces, elles lui font défaut. »

Il n’y avait évidemment rien à répondre, et je m’inclinai devant ces raisons.

Je devais bientôt avoir une satisfaction qui me toucha plus que je ne puis l’exprimer. Baudouin, s’étant présenté au concours ouvert à la préfecture pour la distribution des bourses départementales, fut classé le second et porté sur la liste des élus.

Il voulut bien m’assurer, en m’annonçant cette heureuse réalisation de son vœu le plus ardent, qu’il en était redevable à notre affectueuse collaboration. Le fait est qu’elle était aussi utile à l’un de nous qu’à l’autre, et j’étais souvent étonné des forces nouvelles que j’y avais puisées comme lui.

Le jeune Mounerol, c’est-à-dire Criquet, était également porté au rôle des boursiers. Le pauvre petit ne s’y attendait guère. Mais c’était lui qui avait donné au capitaine, la nuit de l’incendie, l’heureuse idée de nous faire un pont avec la poutre, et, le capitaine ayant loyalement proclamé le fait, on avait trouvé ce moyen ingénieux de récompenser notre petit camarade.

La fin de mars arriva, et, avec elle, la dernière composition, la composition suprême qui devait décider de la priorité entre Parmentier et moi.

Nous l’abordâmes avec le même nombre de points. J’avais bon espoir, car la composition était en version latine, et j’avais eu le bonheur d’être trois fois premier dans ce genre d’exercice, au cours du semestre. Que ce bonheur persistât, et j’arrivais au but, j’enlevais de haute lutte, avec un point d’avantage sur Parmentier, le premier prix de Pâques !

Je constatai avec plaisir que la tâche était difficile. Le texte écrit sous la dictée, dans un religieux silence, était un passage de Cornelius Nepos.

Les deux heures qui nous étaient accordées pour le traduire passèrent avec la rapidité de l’éclair. J’écrivais la dernière ligne comme le tambour roulait, et je remarquai avec une certaine inquiétude que Parmentier s’était levé un des premiers pour remettre sa copie à M. Delacour.

Il me sembla pourtant lire une expression de tristesse sur sa figure.

Je passai dans une impatience fébrile les trois jours qui nous séparaient du samedi. Que n’aurais-je pas donné pour être en possession du résultat ! Chaque soir j’écrivais chez nous des lettres enflammées pour faire part à tous les miens des espérances que je caressais.

Enfin le grand jour arriva.

Après la récitation des leçons, M. Delacour prit lentement le paquet de copies qui dormait, selon l’usage, sur un coin de sa chaire et dit :

« Messieurs, je vais vous donner le résultat de la dernière composition du semestre. »

Il y eut un moment de silence solennel. Tous les élèves qui tenaient registre des points attendaient, leur liste en main et la plume levée, prêts à additionner les premiers totaux et à déterminer, sans une minute de délai, les noms victorieux.

« Premier, dit lentement M. Delacour, Mandrès ! »

Je me vis perdu. Sans doute j’avais fait des contre-sens ! J’allais me trouver relégué à une place inférieure… Adieu le prix de Pâques !… Toutes ces pensées tumultueuses traversèrent mon imagination dans l’intervalle très court que le professeur mit à reprendre :

« Deuxième, Besnard… »

J’étais sauvé ! Premier ou second, du moment où j’étais placé avant Parmentier, peu importait, car Mandrès était trop loin en arrière pour qu’un point de plus ou de moins lui fût d’aucune utilité contre nous. Donc, je tenais le premier prix ! C’est presque avec indifférence que j’écoutais désormais le reste de la liste.

« Troisième, Verschuren, reprit M. Delacour ; quatrième, Cazaubon ; cinquième… »

Il nomma ainsi un grand nombre de noms avant que je songeasse à m’étonner d’un fait pourtant assez remarquable, c’est que Parmentier n’était pas placé.

Enfin il fallut bien pourtant s’en apercevoir, le vingtième, le trentième, le quarantième avaient été nommés, et il n’était toujours point question de Parmentier. Je jetai les yeux sur lui. Il était pâle et décontenancé.

La liste s’acheva.

« Je n’ai plus qu’un mot à ajouter, reprit M. Delacour d’une voix émue. L’élève Parmentier s’est mis de son propre mouvement hors concours et n’a point déposé de devoir. Le motif de son abstention, expliqué dans sa copie, est d’autant plus honorable qu’il n’avait à redouter d’autre juge que sa conscience. Le voici, tel qu’il l’a formulé et qu’il sera transmis à l’administration centrale :

« Monsieur, il se trouve que j’ai déjà traduit avec mon père, pendant les congés du Jour de l’An, le passage de Cornelius Nepos que vous nous donnez pour sujet de composition. Il serait donc déloyal de ma part de prendre part au concours, et c’est pourquoi je dois m’en abstenir.

« Signé : Parmentier. »

Cette lecture était à peine terminée que toute la classe, se tournant, comme un seul homme, vers notre condisciple, le salua d’une double salve d’applaudissements.

« Vous avez raison d’applaudir votre camarade, reprit M. Delacour, car son acte est un des plus honorables qu’il soit donné à un élève d’accomplir. Parmentier était si près du prix, et il avait si bien travaillé pour l’atteindre, que son sacrifice prend un caractère presque héroïque, et je lui en offre au nom du lycée mes plus sincères compliments. »

On peut penser si tout cela m’avait impressionné ! Il me semblait maintenant que ce prix de Pâques, si ardemment ambitionné, j’allais pour ainsi dire le voler à Parmentier. En tous cas il ne me faisait plus l’effet d’une conquête légitime. Un violent désir de ne pas être en reste de générosité s’empara de moi ; je me rappelai cette indisposition de mon rival qui l’avait une fois déjà privé de prendre part à la composition. Ne devrais-je donc ma victoire qu’à sa mauvaise fortune ? car enfin il n’y avait pas l’ombre d’un doute à conserver : sans ces deux circonstances de force majeure, il m’aurait battu de neuf à dix points, au moins !

Le cœur serré par l’émotion, les joues couvertes d’une vive rougeur, je pesais ces raisons au-dedans de moi.

Tout à coup je me levai.

« Monsieur, dis-je à notre maître, ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux recommencer l’épreuve, avoir une composition supplémentaire et annuler celle-ci ?

— Cette proposition vous honore, mon cher Besnard, et c’est une idée qui m’était déjà venue. Mais elle est contraire aux usages. Tout ce que je puis faire est de soumettre la question à M. le Proviseur, qui pourra seul en décider. »

Le lundi suivant, quand M. Ruette, accompagné du censeur, vint, selon la coutume, nous lire les notes hebdomadaires, il était suivi d’un domestique chargé de volumes enrubannés.

Il se plaça, comme à l’ordinaire, sur le front de la classe, debout et attentif ; puis, après nous avoir fait signe de nous rasseoir :

« Le premier prix d’excellence est décerné cette année, dit-il, aux élèves Parmentier et Besnard, ex æquo… Le second prix à l’élève Mandrès. »

Les applaudissements unanimes de la classe ratifièrent ce véritable jugement de Salomon, que le proviseur accentua encore, s’il est possible, en nous remettant, à Parmentier et à moi, deux exemplaires parfaitement semblables des Œuvres complètes de Pierre Corneille.

Ainsi se termina ce mémorable tournoi.

Je m’empressai d’en télégraphier le résultat à Saint-Lager, et je reçus en réponse l’agréable nouvelle que le fusil promis m’attendrait pour les vacances de Pâques. Elles allaient s’ouvrir dans trois jours !

Déjà les tièdes rayons d’un soleil d’avril venaient caresser au quartier nos jeunes têtes penchées sur les pupitres. Les moineaux qui nous succédaient dans les cours saluaient de leurs gazouillements joyeux l’éternel renouveau de la nature. M. Pellerin avait entrouvert les fenêtres pour laisser entrer ces avant-coureurs bénis du printemps.

Sans doute Émeraude, comme nous tous, en subissait l’influence, car, sortant enfin du sommeil profond qui l’engourdissait depuis trois mois, elle se décida, pour la première fois, à mettre son petit museau bleu hors de son nid de coton.

Bientôt, enhardie par l’impunité, elle se hasarda à grimper sur mon épaule et à venir me donner un affectueux bonjour.

Et soudain, comme grisée par la splendeur du soleil, elle s’élança d’un bond vers l’appui de la croisée. Là elle se retourna pour me regarder d’un air narquois, puis elle se coula au dehors comme un serpent.

Une minute ou deux encore je vis scintiller les vertes écailles de sa robe, puis l’inconstante disparut pour toujours.

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