‹ Mémoires d’un collégienChapitre 8 sur 22 · Chapitre 9 « L’exeat ». - Sans exemption ! - Les délices d’un jour de sortie.

Chapitre 9 « L’exeat ». - Sans exemption ! - Les délices d’un jour de sortie.

J’ai eu bien des jours de sortie dans le cours de ma vie scolaire, mais je n’en ai jamais eu qui m’ait laissé des souvenirs aussi vifs que le premier.
Une semaine à l’avance, j’avais écrit à la maison pour bien rappeler à mon père que c’était pour le jeudi 3 novembre à dix heures précises. Qu’il n’allât pas l’oublier au moins ! Je ne voulais pas perdre une minute.

J’avais bien un correspondant à Châtillon, – M. Levert, un notaire, – et, au cas où personne n’aurait pu venir de la maison, il était convenu qu’on m’enverrait chercher de chez lui. Mais je tenais essentiellement à sortir avec mon père, et il tenait autant que moi à ne pas me priver de ce bonheur.

Dès six heures du matin, un garçon de service était venu chercher la liste de ceux qui comptaient sortir, et, à neuf heures, pendant la seconde étude, les paquets d’exeat étaient revenus de chez le proviseur, munis de son visa. Avant de nous les distribuer, M. Pellerin les passa en revue.

« Verschuren, dit-il, M. le Proviseur a refusé vos exemptions. »

Cette nouvelle causa une vive émotion, non seulement chez celui qu’elle touchait personnellement, mais dans toute l’étude. S’il fallait en croire Perroche, ce n’était rien de moins qu’un coup d’État. (Il était d’ailleurs fort peu intéressé dans la question, attendu qu’il n’avait peut-être pas, une fois dans sa vie, possédé un de ces précieux bouts de papier, appelés exemptions.) C’était en tous cas une atteinte grave portée à la charte constitutionnelle qui nous avait régis jusqu’ici. L’attitude de Verschuren l’avait sans doute rendue nécessaire.

Sous le nom d’exemptions, on entendait, au lycée, des billets imprimés de couleur et valeur variables, qui étaient accordés, soit pour une bonne place obtenue au concours, soit pour des notes satisfaisantes du professeur ou du maître d’études. La place de premier, par exemple, ou un très bien pour tout sur les notes hebdomadaires valait une exemption blanche du proviseur ; la place de second, ou des très bien mêlés de bien, une exemption rouge du censeur.

FAC-SIMILÉ D’EXEMPTION

LYCÉE DE CHÂTILLON

exemption

Valable pour le 1er semestre 18… accordée à l’élève N…

Châtillon, le… novembre 18…

Le Professeur, E. DELACOUR

Le Proviseur, A. RUETTE

Il était de principe que toute punition infligée directement par un professeur ou un maître sans l’intervention des autorités administratives, pouvait toujours être rachetée par un ou plusieurs de ces billets, et c’est ce qui leur valait le nom d’exemptions. Une privation de sortie, par exemple, pouvait se conjurer par le paiement de deux exemptions rouges ; – une retenue ou privation de promenade, par une seule exemption blanche ; – un pensum de cent lignes, par une exemption rouge, et ainsi de suite.

On comprend aisément que ce système offrait des facilités singulières à ceux qui étaient d’humeur à en abuser. Un bon élève, une fois son portefeuille bien garni de ces espèces de billets de banque, pouvait affronter, avec la certitude de l’impunité, toutes les colères de son maître d’études. En général, on n’abusait pas de cette faculté, par la raison que les bons élèves s’exposent rarement à des punitions, et un peu aussi chez nous parce que M. Pellerin était aimé ; mais enfin il y a des exceptions partout, et Verschuren II en était une preuve. On le désignait ainsi parce qu’il avait un grand frère au lycée, dans la classe de rhétorique.

Excellent garçon au fond, intelligent et laborieux à ses heures, il était presque toujours bien placé aux compositions, et il avait parfois de bonnes notes. Mais, par instants, il lui prenait des lubies de dissipation et de contradiction, et alors il n’y avait pas d’excès auxquels il ne se laissât entraîner. Habituellement, d’ailleurs, il était remuant, tapageur, très peu soigneux de sa personne et déplorablement adonné à l’habitude de faire des niches et des grimaces. Son grand bonheur était de se retrousser les paupières et de faire l’aveugle sous son pupitre ; ou encore de serrer sous son pied des cornets de papier gonflés d’eau ou même d’encre, qu’il pointait contre le pantalon d’un camarade, – ou de se livrer à quelque autre gentillesse du même ordre.

Il y a un passage d’un vieux livre que je n’ai jamais lu, plus tard, sans songer involontairement à Verschuren II, c’est celui où le joyeux auteur de Gargantua raconte que son héros « toujours se chauffourait le visage, acculait ses souliers, se mouchait à ses manches, se grattait où ne lui démangeait point, battait les buissons sans prendre les oisillons et croyait que les vessies fussent des lanternes. »

Le comble de la joie pour lui était d’attirer sur sa tête une punition méritée, puis, le moment venu, de tendre d’un air digne une exemption au maître d’études en disant :

« Je paie. »

C’est précisément ce qui s’était produit la veille. Depuis quelques jours, Verschuren s’était montré si obstinément indiscipliné, que M. Pellerin avait dû le signaler au censeur pour une privation de sortie. Il n’en avait fait que rire et avait dit très haut :

« Ça m’est égal, je paie ! » en agitant deux exemptions blanches.

Or c’étaient justement ces exemptions que M. Ruette lui-même, sur l’avis du censeur, venait de refuser. Qui eut la mine basse ? Ce fut le pauvre Verschuren. Jamais, depuis ce jour, il ne s’exposa plus aux privations de sortie.

Cependant, chacun des élus avait reçu un billet qui devait lui permettre de franchir la porte extérieure, après l’avoir fait viser par le maître de service à la sortie, et l’avoir remis au père Barbotte.

Voici le fac-similé d’un de ces exeat :

LYCÉE DE CHÂTILLON

EXEAT

L’élève N…

Sortie du 3 novembre 18…

Le maître répétiteur de service,

Le Proviseur, A. RUETTE.

À dix heures sonnantes, l’appel commença. J’attendais mon tour avec une impatience fébrile. Les deux minutes qui s’écoulèrent avant qu’il arrivât, me parurent deux siècles. Enfin mon nom fut jeté aux échos du couloir !

Je dégringolai l’escalier quatre à quatre, et sous la voûte, à l’endroit même où mon père m’avait quitté le jour de mon entrée, je le trouvai tout rose de plaisir et souriant. Si je l’embrassai à l’étouffer, on peut l’imaginer ! Il me le rendit bien.

Maman, toujours maladive, n’avait pu venir ; tante Aubert était restée auprès d’elle ; – nous allions passer la journée tout seuls et faire les garçons.

Les formalités furent vite remplies, le visa obtenu, le père Barbotte dépassé, – et nous voilà dans la rue !

Quelle ivresse ! que l’air me semblait pur, la vie bonne et le pavé élastique ! J’avais mon uniforme au grand complet, cette fois, et deux galons sur ma manche, par-dessus le marché, en ma qualité de sergent de ma classe, et j’étais libre au bras de mon cher papa, et nous avions neuf heures devant nous ! Je regrette d’avouer que je regardais avec un dédain absolu les galopins que nous rencontrions sur notre route et qui ne possédaient pas ces divers avantages. Mais tous les raisonnements du monde ne m’eussent pas fait admettre qu’il y eût une situation comparable à celle d’élève interne au lycée de Châtillon. Faiblesse si l’on veut, c’était la mienne, mais bonne faiblesse. Heureux ceux qui savent être contents de leur sort et l’envisager par son bon côté.

Nous fîmes un tour dans la ville sous les arcades, au musée. Puis nous nous dirigeâmes vers l’Hôtel de France, où je commençai par aller à l’écurie faire une visite d’amitié à la Grise. La brave bête m’accueillit par un hennissement familier qui m’émut, mais je n’avais pas le temps de m’abandonner à un seul sentiment. La cloche de l’hôtel nous appelait à table d’hôte, et mon estomac parlait aussi haut que la cloche.

Quel festin ! Jamais je ne l’oublierai. Une longue table avec des verres dans lesquels des serviettes étaient disposées en cascades, des plats montés, des gâteaux monumentaux et des pyramides de fruits. Tout autour, vingt ou trente convives venus pour affaires à Châtillon, les jurés de la session d’assises qui allait s’ouvrir, des voyageurs de commerce, deux ou trois touristes étrangers. Les garçons entrant affairés avec des plats énormes, le cliquetis des verres et des fourchettes, les questions du jour traitées à haute voix, l’air satisfait de tout ce monde, le bon appétit et la bonne humeur de mon père, et mon ravissement à moi, – tout cela m’est resté dans l’œil et dans l’esprit comme une de ces visions que le pinceau d’un grand peintre eût seul été digne de fixer sur la toile.

Ce que je bus, ce que je mangeai, je n’en sais trop rien ; mais je me levai enchanté du repas, enchanté des plaisanteries d’un gros monsieur à breloques qui était notre voisin de table, et de la tasse de café que j’avais savourée après le dessert. Pensez que le garçon m’avait demandé gravement si je voulais un « petit verre ! » Je l’avais refusé, mais c’était une initiation définitive à la vie d’homme.

« Maintenant, mon garçon, nous allons fumer un cigare sur le cours », dit mon père.

Il va sans dire que c’était lui seul qui fumait. Mais il avait certes bien raison de dire nous, car je m’associais de cœur à cette opération. Le temps était clair et beau ; il y avait de la musique, du monde et des toilettes sur la promenade. Il me semblait que toute la ville avait les yeux fixés sur mes galons.

Un cirque ambulant appelait les amateurs à sa représentation de jour, à grand fracas de cymbales et de tambours. Nous y entrâmes et nous vîmes les chevaux dressés en liberté, les chiens savants, les clowns, le bouvreuil qui tirait le canon, et les demoiselles qui passaient dans des cerceaux. Nous vîmes quelqu’un de bien plus intéressant encore : Parmentier, assis, en chair et en os, presque en face de nous, avec deux dames ! C’était à mes yeux le personnage le plus important qu’il y eût au monde, et je m’empressai de le montrer à mon père qui le regarda avec quelque intérêt. Mais quelle ne fut pas à mon tour mon émotion, quand je me vis de sa part l’objet d’une attention réciproque ! Lui aussi il m’avait reconnu, et il me désignait à ses amies. Nous restâmes ainsi en présence, nous lorgnant du coin de l’œil, après avoir échangé un salut qui ne manquait pas de dignité, et aussi vivement empoignés l’un que l’autre par cette dramatique rencontre.

On sortit. Un tir ouvrait sa porte tout auprès du cirque. Mon père, qui ne résistait jamais au plaisir de faire feu, y entra avec moi.

C’était un long couloir au bout duquel des cibles, des pipes de terre, des poupées de plâtre et des figures de tôle s’offraient aux balles des tireurs. Sur le devant, une barrière à hauteur d’appui marquait leur place, et un homme leur remettait les pistolets tout chargés.

Mon père en essaya une douzaine et eut bientôt fait un carton digne d’être accroché parmi les plus beaux de la collection.

Quant à moi, j’obtins aussi la permission d’éprouver mon adresse.

J’étais profondément ému quand j’abaissai mon arme en visant au cœur un bonhomme de fer-blanc habillé en général étranger. Au moment où je pressai la détente, ce fut plus fort que moi, je fermai les yeux.

Paf ! le coup partit en me secouant terriblement le bras.

Aussitôt, en regardant devant moi, je vis une autre poupée de tôle placée à plus d’un mètre du général, et qui représentait un simple sapeur, me faire un salut respectueux. C’est elle que j’avais touchée en visant le général !

Je n’en dis rien à personne et je me gardai bien de risquer un autre coup qui aurait pu nuire à mon prestige.

De là nous allâmes au café, – oui, au Café du Commerce, le plus beau de la ville, avec ses murs dorés, ses tables de marbre, son comptoir gigantesque et son lustre monumental. Et qui pensez-vous que j’aperçus dans un coin, tout de suite en entrant ? – Le capitaine Biradent en personne, qui lisait son journal en fumant une énorme pipe, comme un simple mortel. Il ne fit seulement pas attention à moi.

Il était environ cinq heures, et il y avait beaucoup de monde dans la grande salle ; presque toutes les tables étaient occupées. C’étaient des jeunes gens, des officiers en uniforme, tous buvant, fumant, bavardant, tandis que, de l’estaminet voisin, arrivait le bruit des billes d’ivoire s’entrechoquant sur les billards.

« Que veux-tu prendre ? » me dit mon père.

J’étais fortement embarrassé, quand un garçon en tablier blanc me tendit une tablette sur laquelle était inscrite une longue liste de boissons variées. Que de liquides dont je ne connaissais même pas le nom, Dieu merci !

Après une étude approfondie, je jetai mon dévolu sur une liqueur dont le nom me parut plein de promesses : cela s’appelait crème de cacao, et je puis dire que c’était d’une saveur médiocre, car j’ai eu depuis la curiosité d’en goûter de nouveau. Mais, ce jour-là, je n’hésitai pas à penser que cela ne pouvait être comparé qu’au nectar versé par la jeune Hébé aux dieux de l’Olympe.

Mon père, lui, se contenta de boire un verre de chartreuse et saisit cette occasion pour me donner un avis que j’ai toujours retenu :

« Je t’ai amené ici, Albert, me dit-il, pour que tu saches et que tu voies par toi-même ce qu’est un café. Tu es interne au lycée, il n’y a pas de danger pour toi à entrer une fois, par hasard et avec moi, dans un établissement de ce genre. Mais, quand tu seras grand garçon et livré à toi-même, rappelle-toi bien que, de toutes les habitudes que peut prendre un jeune homme, il n’y en a pas de plus facile à contracter et de plus pernicieuse que celle de fréquenter les cafés. C’est là qu’il gaspille le meilleur de son temps, qu’il noue des amitiés dangereuses, et qu’il perd le goût du travail. Je n’ai jamais vu un jeune homme qui évite les cafés manquer de réussir dans sa carrière. Quant à ceux qui les hantent habituellement, regarde ce qu’ils deviennent… »

Et mon père me montra, du coin de l’œil, non loin de nous, un groupe de jeunes gens à la tenue débraillée, au teint flétri, à l’attitude harassée, misérables pygmées qu’une chiquenaude aurait jetés à terre, et qui semblaient les spécimens de quelque race dégénérée. Ils étaient là se disputant, en jouant aux cartes, le privilège de ne pas payer leur « consommation », fumant sans plaisir des cigares plus forts qu’eux et buvant de grands verres d’une liqueur verte.

« C’est de l’absinthe, reprit mon père, un poison spécial qui a la propriété d’abrutir les plus forts. Ces messieurs trouvent apparemment qu’ils ont de l’esprit de reste et qu’il est indispensable d’en laisser le superflu au fond de leurs verres. Quelle misère ! Les beaux soldats que cela fera à la France, le jour où elle aura besoin d’eux !… Quand je vois des choses pareilles, il me prend envie de sauter sur ces galopins et de leur tirer les oreilles… Allons-nous-en, tiens ! »

Nous nous levions pour sortir quand un mouvement assez vif, dans le fond du café, attira notre attention. Nous eûmes la curiosité d’aller voir de quoi il s’agissait. J’étais certes loin de m’attendre au spectacle dont nous fûmes témoins.

Deux lycéens de la division des moyens venaient d’être accostés par le capitaine Biradent qui prenait leurs noms et les notait sur son calepin. Leur mine déconfite et humiliée, les cigares qu’ils cachaient maladroitement derrière eux, les verres d’absinthe qui se trouvaient sur la table où ils s’étaient assis tout seuls, disaient assez de quel délit les malheureux s’étaient rendus coupables. Le capitaine Biradent, qui avait reçu, paraît-il, mandat du proviseur pour réprimer ce genre d’incartades, ne manquait pas, les jours de sortie, de faire le tour des estaminets de la ville.

Les deux coupables durent quitter immédiatement le café pour aller avertir leurs correspondants qu’ils rentraient au lycée sans délai, à peine d’expulsion. Si cette retraite fut flatteuse pour leur amour-propre, on peut aisément l’imaginer.

Vivement impressionné par ce tragique événement, je me dirigeai avec mon père vers la demeure de M. Levert. Au roulement de huit heures j’étais rentré au bercail, et je me demandais dans mon lit si je ne rêvais pas et s’il était possible qu’une journée passât aussi vite.

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