‹ MémoiresChapitre 18 sur 37 · 9.3 L’honorable juge en chef Rémi Vallière de St. Réal

9.3 L’honorable juge en chef Rémi Vallière de St. Réal

Je ne crois pas me tromper en avançant que le sujet de cette biographie était l’homme doué de plus de talents naturels qu’ait produit le Canada. Orphelin dès l’âge le plus tendre, son génie se fit jour à travers tous les obstacles ; confondu, d’abord, avec les autres enfants qui fréquentaient le catéchisme à la cathédrale de Québec, il se fit remarquer aux premières questions qui lui fit le vicaire qui préparait les enfants à leur première communion.

— J’ai vu ce matin au catéchisme, dit le vicaire à Monseigneur Plessis, alors Coadjuteur et curé de Québec, un enfant qui m’a étonné. Surpris de ses réponses, je lui ai fait des questions bien au-dessus de la portée d’un enfant de son âge, et il m’a répondu avec le même aplomb.

Monseigneur Plessis n’était pas homme à laisser enfouie une telle perle sans la cueillir ; il fit venir le jeune Vallière, et sut de lui qu’il était né dans la ville de Québec, mais que son père, ayant laissé cette ville pour le Haut-Canada, je crois, il y avait été élevé. Que sa mère ayant convolé en secondes noces après la mort de son père, son oncle Møøø citoyen de la basse-ville de Québec, l’avait accueilli chez lui. L’éminent Prélat l’interrogea à son tour et éprouva le même étonnement que son vicaire, aux questions qu’il lui faisait. L’enfant répondait souvent : J’ai lu ceci dans tel auteur.

— Tu aimes donc la lecture ? fit le prélat.

— Je lis tout ce qui me tombe sous la main, fut la réponse.

— Mais tu me cites des auteurs anglais, aussi bien que des auteurs français. Quel commencement d’instruction as-tu reçue ?

— J’ai été à une petite école dans le Haut-Canada, où j’ai appris à lire l’anglais.

— Et le français ?

— J’ai appris à le lire sans l’aide de personne : c’était chose facile à celui dont la langue maternelle était la langue française.

— Que vas-tu faire maintenant ?

— Mon oncle n’est pas riche, il a une nombreuse famille, il va me mettre commis chez un épicier, s’il peut me trouver une place.

— Aimerais-tu à faire des études ?

— Ah ! oui, Monseigneur, c’est là toute mon ambition.

— Je vais parler à ton oncle dès aujourd’hui, et demain je te donnerai les premières leçons de la langue latine.

Dix-huit mois après Vallière savait le latin ! oui, savait le latin ; il lisait non seulement avec la plus grande facilité les auteurs classiques, mais même parlait la langue de Cicéron avec élégance et facilité. Et en voici une preuve :

Vallière doué d’un des plus nobles cœurs que Dieu se soit plu à créer, n’a jamais oublié la dette de gratitude qu’il devait à son généreux protecteur, aussi, à l’encontre de la plupart des jeunes gens qui évitent, s’ils ne font pas pis, la société de ceux qui leur ont ouvert le chemin des honneurs et de la fortune, il se faisait un devoir de reconnaissance de rendre de fréquentes visites à son bienfaiteur ; et la mort seule de l’éminent prélat a mis fin à leur commerce d’amitié.

— Tu est le bienvenu, lui dit un jour Monseigneur Plessis, qui tenait en ce moment un volume d’Horace dans sa main, j’ai beau tourner et retourner ce vers il m’est impossible de croire que ce soit ce que l’auteur a voulu exprimer ; c’est un contresens.

Vallière lit le passage et dit : c’est, en effet, ridicule. Mais après un moment de réflexion, il prend un crayon, pose deux points, ou un point et une virgule, et ajoute : lisez maintenant Monseigneur. Le sens était entièrement changé à l’avantage de l’auteur, et dès plus clair ; Monseigneur Plessis se plaisait à raconter cette anecdote de son jeune protégé.

Vallière portait toujours dans sa poche un auteur latin ; et ni ses nombreuses occupations, ni sa vie un peu dissipée, comme la nôtre, pendant sa jeunesse, ne l’empêchaient d’en lire une page ou deux tous les jours.

Mais rétrogradons de quelques années.

Grand émoi, grande consternation parmi les autorités très soupçonneuses de la ville de Québec. Ou vient d’apprendre qu’un général de Napoléon est non-seulement dans la cité, mais qu’il amène l’audace de recruter un régiment. Le conseil-exécutif s’assemble et on requiert la présence immédiate du prélat catholique. On lui fait sentir qu’il est assez surprenant qu’il puisse ignorer un fait aussi important ; et surtout qu’il n’en ait pas instruit les autorités. L’évêque interpellé répond que la chose lui parait ridicule ; qu’un général français pourrait bien être caché dans la ville de Québec, mais qu’il n’aurait jamais l’audace d’y lever un régiment. Le Procureur du Roi tire un papier de sa poche et le passe au prélat. C’était bien un bel et bon brevet de capitaine, revêtu des formes voulues en pareil cas. Le capitaine appartenait au régiment d’un général portant un nom français.

— Que dites-vous maintenant, Monseigneur, fit le procureur du Roi ?

— Que je me fais fort, répliqua l’évêque, de vous produire demain, à l’ouverture de la séance du conseil, le général dont il s’agit ; jusque-là, il est inutile de faire d’autres recherches.

Tout l’aréopage était réuni le lendemain, lorsque Monseigneur Plessis fit seul son entrée dans la chambre du conseil. On se regarda avec inquiétude, et l’on somma l’évêque de tenir sa promesse.

— Je vais l’introduire, fit celui-ci ; il m’attend à la porte ; et il rentra aussitôt après tenant par la main un enfant de onze à douze ans :

— Voici, Messieurs, le général Vallière.

Quelques membres du conseil, ennemis acharné de tous les Canadiens-français, croyant à une mystification, pâlirent de colère, tandis que d’autres plus sensés, et qui connaissaient le haut caractère du grand prélat, éclatèrent de rire. Tout s’expliqua : Vallière levait un régiment d’enfants, dont il s’était constitué le général.

Interpellé sur le brevet, si parfait dans sa rédaction, il dit qu’ayant lu par hasard deux ans auparavant un brevet d’officier, il en avait adopté la forme qu’il n’avait pas oubliée.

Nous étions, je crois, en seconde, lorsque Monseigneur Plessis tenant à la main un cahier de deux pouces d’épaisseur, bourré de dates chronologiques, entra dans notre classe avec son élève. Il passa le cahier à notre régent et le pria d’interroger Vallière en lui recommandant de changer souvent de pages ; et celui-ci répondit juste et sans hésiter pendant au moins un quart d’heure : ce n’était pourtant pas la mémoire du perroquet, il paraissait y avoir de la réflexion dans chaque réponse.

Le tour de force de sa mémoire prodigieuse que je vais citer, me paraît encore plus surprenant. Vallière n’est entré au séminaire que pour faire son cours de philosophie : nous étions alors externes tous deux, et dans la même classe, lorsqu’un de mes amis me dit un jour :

— J’ai rencontré Vallière avec un jeune étranger, et ils parlent tous deux une langue inconnue.

Je ne manquai pas d’en parler à Vallière.

— C’est, me dit-il, un jeune Portugais arrivé à Québec dernièrement, et recommande à la maison Lester et Morrough. Il ne sait parler que sa langue maternelle et nous sommes voisins à la basse-ville ; il paraissait beaucoup s’ennuyer, et je me suis dépêché d’apprendre son langage pour converser avec lui. Venez ce soir chez Plamondon, où nous devons nous réunir, et je vous l’introduirai à tous.

Nous passâmes une soirée des plus agréables, faisant mille questions au jeune étranger, sur le Portugal, sur les mœurs et usages de son pays ; et Vallière, notre truchement, nous rendait compte de ses réponses sans hésiter un seul instant. Le Portugais n’était à Québec que depuis vingt-deux jours, à ce que nous dit Vallière, et après information, c’était bien vrai.

Vallière, LeBlond, Plamondon et moi, admis au barreau à peu près dans le même temps, fîmes nos premières armes à la tournée de Kamouraska. Un de nos clients, plaideur enragé comme le Chicaneau de Racine, échut en partage à Vallière pour ses péchés. Cet homme ne parlait et ne rêvait que de sa cause de cinq sols, à laquelle il pensait que tout le monde devait prendre le plus grand intérêt. Il obsédait son malheureux avocat depuis le matin jusqu’au soir : nous étions en juillet, et dès trois heures du matin, il battait la diane à sa porte. La voiture de ce prévenant plaideur stationnait toute la journée devant notre hôtel, prête à transporter l’infortuné praticien dans ses promenades pour jaser avec lui de son affaire. La ténacité de ce plaideur était telle que si nous allions souper chez le seigneur Taché, d’où nous ne sortions souvent qu’après minuit, le premier objet que Vallière voyait en sortant était son plaideur qui l’attendait dans sa calèche.

Nous ne cessions de plaisanter Vallière sur son malencontreux client.

— Et dire, fit-il un jour, que je n’aurai pas la consolation, pour me venger, de perdre sa cause.

— Pourquoi ? dit Plamondon..

— Parce qu’elle est mauvaise, répliqua Vallière, et que tu plaides contre moi.

— Lieux communs, mon cher, répondit Plamondon, aménités journalières entre avocats : il eût été plus modeste et plus spirituel de dire : ma cause est mauvaise, mais je n’aurai pas la consolation de la perdre, parce que le juge B… la décidera.

Vallière, tout spirituel qu’il fût, avait rarement l’avantage dans ce genre d’escrime : Plamondon était alors sur son terrain, comme Crébillon en enfer : le seul jouteur qu’il redoutait était Justin McCarthy. J’aurai occasion de revenir sur ce sujet.

Il se faisait un grand débit de boisson pendant la cour de tournée à Kamouraska : outre les auberges de la paroisse, il y avait même des tentes érigées aux environs de la cour où chacun se désaltérait à qui mieux mieux : le plaideur heureux pour se réjouir de son succès ; et celui qui avait perdu sa cause pour noyer son chagrin.

Le dernier jour de la cour terminé, je retournais avec mes trois amis à notre maison de pension, lorsqu’en passant près d’un hangar, nous vîmes un homme endormi la face contre terre. Cette homme était porteur d’une couette 1 entourée de peau d’anguille, d’une longueur formidable. C’était le client de Vallière ; il n’y avait pas à s’y tromper à la vue de cet ornement qui commençait à passer mode. Notre ami le pousse pour s’assurer s’il est bien endormi, et satisfait sur ce point, il tire son canif, lui coupe la couette ras la tête et lui met ce trophée dans la main. Il va ensuite chercher une longue perche qui était sur une clôture et commence à lui labourer les côtes. Nous étions tous cachés derrière une porte en attendant son réveil. L’homme vivement éperonné se retourne sur le côté, et s’écrie, les yeux fermés, tout en tenant et secouant l’instrument que son avocat lui avait mis dans la main :

— Que le diable les emportent tous !

— Courage ! mon ami, fit Vallière, tu as vingt-quatre heures pour maudire tes juges !

— Et vingt-quatre ans, cria Plamondon, pour maudire ton cher avocat !

L’habitant ouvre les yeux et s’écrie à l’aspect du gourdin qu’il tenait : malédiction ! j’en avais vingt-deux pouces ! comment me montrer maintenant parmi le monde ! je ne puis m’en retourner chez moi que pendant la nuit ! comment aborder ma femme après un tel affront !

— Je suis vengé, fit Vallière : j’ai perdu ton procès et je t’ai coupé la couette.

Vallière était d’une gaieté folle avec ses amis. Il semblait que Dieu en le créant n’eût rien refusé à cet homme privilégié : il réunissait aux talents les plus brillants un cœur de la plus exquise sensibilité ; jamais le malheureux n’a imploré en vain son assistance.

Combien de fois, ô mon ami ! ai-je vu couler tes larmes sur les malheurs d’autrui. Des âmes froides t’ont reproché, lorsque tu siégeais sur le banc judiciaire, de n’écouter souvent que les mouvements de ton cœur sensible ; de t’écarter alors dans tes sentences de la stricte lettre de nos lois. L’hermine 2 dont tu étais revêtu n’en a jamais été souillée ! elle était aussi pure, aussi blanche, lorsque tu te présentas au tribunal de Dieu, précédé des prières de la veuve et de l’orphelin, que le jour où ta souveraine t’en décora aux acclamations de tous tes compatriotes.

Comme tous les hommes au cœur de feu, au sang brûlant, tu n’as pas été exempt de grandes passions pendant ta jeunesse : que les hommes froids s’en souviennent, mais l’ange de la sensibilité en inscrivant tes erreurs à la page noire du registre de tes actions, les aura effacées avec ses larmes ! aurais-tu manqué d’avocat au pied du grand tribunal, toi dont la vie a été consacrée à la défense de l’humanité souffrante !

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