11.2 Les fêtes champêtres du gouverneur Craig
Un gentleman ayant nom George Brown (je dois supposer qu’étant Anglais pur sang et cokney de Londres, il devait se nommer George) menait autrefois joyeuse vie à Québec : on buvait chez lui plus de vin de champagne à un seul de ses dîners, (et je puis en parler savamment), qu’on en buvait au château Saint-Louis pendant un mois ; ce gentleman, dis-je, assuré d’être soutenu par ceux qu’il fêtait, eut l’idée de solliciter les suffrages de la bonne ville de Québec pour la représenter dans notre parlement provincial. Aucun de ses amis ne lui firent défaut le jour de la lutte, malgré les brocards du peuple qui criait : « Champagne ! champagne ! » à chaque voix, que l’on enregistrait pour le candidat bon vivant. Ce n’était après tout qu’un acte de gratitude de la part de ses amis envers un homme si généreux. Je ne sais trop où ce beau préambule à propos des fêtes champêtres du chevalier Craig va me conduire, à moins que ce ne soit pour déclarer ici, en toute sincérité, que si j’ai émis une opinion contraire à celle que mes compatriotes canadiens-français ont conservée de lui, ce n’est pas en souvenir des jouissances que m’ont procurées pendant ma jeunesse les charmantes fêtes champêtres du gouverneur, à Powell-place (maintenant Spencer-Wood), résidence d’été de sir James, sur la route du Cap-Rouge.
Dès huit heures et demie du matin, par une belle journée du mois de juillet, je dis une belle journée, car pendant trois années consécutives le soleil le plus brillant éclaira ces belles fêtes, l’élite de la société laissait Québec pour se rendre à l’invitation de sir James. Arrivés à Powell-place, les convives descendent de voiture sur la voie royale, et s’enfoncent dans la forêt en suivant un sentier qui, après maints détours, vous conduit à un charmant cottage ayant vue sur le magnifique Saint-Laurent, qui semble surgir tout à coup des bosquets qui le couronnent. Des tables de quatre, de six et de huit couverts chacune sont dressées en face du cottage sur une immense plate-forme de madriers polis qui servira ensuite de salle de danse en plein air. Au fur et à mesure que les convives arrivent, ils forment une petite société pour déjeuner en famille. Je dis en famille, car, à part un aide de camp qui fait les honneurs aux principaux personnages, et à part les servants, rien ne vient troubler les petits groupes d’amis intimes qui prennent ensemble ce premier repas, composé de viandes froides, beurre, raves, thé et café. Ceux qui l’ont terminé cèdent la place à d’autres et se promènent dans les jardins et les bosquets environnants. À dix heures, toutes les tables sont enlevées et les convives sont dans l’attente de ce qui va suivre. En effet le cottage, comme le château dans l’opéra de « Zémire et Azor », semble attendre que la baguette d’une fée lui donne vie. Après quelques minutes d’attente, la porte principale s’ouvre et livre passage au petit roi Craig, suivi de son brillant état-major ; au même instant un orchestre invisible, perché au sommet de hauts peupliers, joue le God save the King ;les têtes se découvrent et chacun écoute en silence l’air national de la Grande-Bretagne.
Les convives les plus distingués s’empressent d’aller présenter leurs hommages au gouverneur ; ceux et celles d’entre eux qui ne doivent point prendre part à la danse s’asseyent sur la galerie où trône Son Excellence. Un aide de camp crie : « Gentlemen take your partners !(Messieurs, prenez vos danseuses), » et le bal commence.
Soixante ans se sont écoulés depuis ce jour où, danseur infatigable, je descendais comme un tourbillon une contredanse de trente couples. Mes pas qui se traînent aujourd’hui pesamment laissaient alors à peine la trace de leur passage. Toute la jeunesse qui animait cette fête des anciens temps dort aujourd’hui dans le silence du sépulcre. Celle même, la belle d’entre les belles, celle qui a partagé mes joies et mes douleurs, celle qui, ce jour même, accepta la première fois pour la conduire à la danse une main qui, deux ans plus tard, devait la conduire à l’autel de l’hyménée, celle-là aussi a suivi depuis longtemps le torrent inexorable de la mort qui entraîne tout sur son passage 6.
Ces souvenirs rappellent à ma mémoire ce beau passage d’Ossian :
« But why art thou sad, son of Fingal ? why grows the cloud of thy soul ? the sons of future years shall pass away : another race shall arise. The people are like the waves of the ocean ; like the leaves of woody morven : they pass away in the rustling blast, and other leaves lift their green heads on high. »
En effet, pourquoi ces nuages sombres attristent-ils mon âme ? Les enfants de la génération future passeront bien vite, et une nouvelle surgira. Les hommes sont comme les vagues de l’océan, comme les feuilles innombrables des bosquets de mon domaine ; les tempêtes des vents d’automne dépouillent mes bocages, mais d’autres feuilles aussi vertes couronneront leurs sommets. Pourquoi m’attrister ? quatre-vingt-six enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants porteront le deuil du vieux chêne que le souffle de Dieu aura renversé. Et si je trouve grâce au tribunal de mon souverain juge, s’il m’est donné de rejoindre l’ange de vertu qui embellit le peu de jours heureux que j’ai passés dans cette vallée de tant de douleur, nous prierons ensemble pour la nombreuse postérité que nous avons laissée sur la terre.
Je retourne à la fête où m’attend le lecteur. Il est deux heures et demie, nous sommes au milieu d’une contredanse des plus gaies, speed the plow,peut-être ; l’orchestre cesse tout à coup de jouer ; les uns restent les bras étendus, les autres une jambe en l’air, tout en cherchant à deviner ce qui cause ce contretemps. L’arrivée des deux évêques, Mgr Plessis et le lord bishop Mountain, nous donne le mot de l’énigme ; en effet, un aide de camp avait d’un signe imposé silence à l’orchestre en voyant s’avancer les deux grands dignitaires de leurs églises respectives. La danse avait cessé pour ne recommencer qu’après le départ des deux évêques. Sir James, par égard pour leur caractère, avait établi cette étiquette.
À trois heures le son d’un cor se fait entendre dans le lointain, et tout le monde s’enfonce à la suite du gouverneur dans un sentier pratiqué dans la forêt, alors vierge, de Powell-place. Quelques personnes, vu la longueur de la promenade, commençaient à croire que sir James faisait faire un tour d’appétit, avant le dîner, aux convives qui n’avaient pas pris part à la danse, quand au détour d’un sentier, une immense table couverte d’un dôme de feuilles de différentes espèces apparaît tout à coup comme une oasis bienfaisante. En effet, M. Petit, chef de cuisine de Son Excellence, s’était surpassé pour l’occasion, et, comme Vatel, il se serait percé le cœur s’il n’eût recueilli les plus grands éloges sur l’ordonnance du festin dont son généreux patron l’avait chargé.
Rien de plus beau, de plus splendide que l’ordonnance de ce repas aux yeux, non seulement des enfants du sol, peu accoutumés alors à ce luxe, mais aussi aux yeux des convives européens ; toutefois il y avait un petit inconvénient pour lesdits convives : celui de ne pas connaître un seul des plats qu’on avait servis, tant M. Petit était un artiste français distingué.
La danse recommença environ une demi-heure après dîner qu’eut lieu le départ des évêques, et continua avec une ardeur toujours croissante, lorsque les cruelles mamans, commençant à s’inquiéter de certaines promenades sentimentales que faisaient leurs demoiselles, dans les entractes de la danse, après la disparition de Phœbus, rappelèrent leurs jeunes nymphes, non en les menaçant et armées de javelots comme la déesse Calypso, mais d’un ton assez maussade au dire des jeunes cavaliers. À neuf heures, tout le monde était rentré dans l’enceinte des murs de Québec.
Un mot sur M. Petit, un des Français les plus gais et les plus aimables que j’aie connus. Son généreux patron lui fit présent, avant son départ pour l’Europe, des fonds nécessaires pour ouvrir un hôtel sur un pied respectable à Québec ; mais M. Petit eut le sort de tous ceux qui tentèrent alors de semblables entreprises, et il lui fallut au bout de deux à trois ans chercher fortune dans le Haut-Canada. Peu de voyageurs visitaient Québec à cette époque, même pendant l’été ; personne ne se souciait, à moins d’affaires indispensables, de parcourir des centaines de milles dans de mauvaises calèches à une vitesse qui ne devait pas excéder deux lieues à l’heure, suivant les règlements voulus par les statuts en faveur des maîtres de poste. Ces fonctionnaires privilégiés ne gardaient que le nombre de chevaux absolument nécessaires pour la culture de leurs terres. Un voyageur arrive chez le maître de poste et demande une voiture.
— Vous allez en avoir une dans un instant, dit la maîtresse de la maison. Mon mari laboure avec les chevaux à un pas d’ici et mon petit gasva courir en chercher un. Donnez-vous la peine de vous assir,monsieur, et fumez un peu en attendant.
Fumer était synonyme de se reposer ou de prolonger une visite. Le voyageur attend une demi-heure, regarde souvent par la fenêtre, commence à s’impatienter et dit :
— Votre petit gars va-t-il finir par amener le cheval, ou bien est-ce au bout du monde qu’il est allé le chercher ?
— Eh ! non ! non ! mon beau monsieur, fait Josephte 7 ; ce n’est qu’à un pas d’ici, à une petite demi-lieue au bout de notre terre.
Une autre fois les chevaux ne labourent pas, mais ils paissent dans la prairie, ou dans les bois à une grande distance, et, se doutant de la politesse qui les attend une fois le mors dans la bouche, ils ne finissent par se laisser prendre qu’après une lutte des plus acharnées qui dure quelquefois des heures entières. Le voyageur espère que le cocher va réparer le temps perdu ; vain espoir. Il essaie de tout : il loue le cheval, il le déprime ; Jean-Baptiste n’en met pas plus grand pot au feu ; la réponse est toujours la même :
— Ah ! monsieur, c’est une fine guevalle (cavalle) que ma bête, allez ; une guevalle qu’il faut toujours retenir à deux mains, sur les cordeaux, la maîtresse trotteuse de la paroisse ; mais quand elle mène les voyageurs, elle ne va jamais plus vite qu’au taux de la loi.
Le lecteur doit voir par là que personne ne voyageait par plaisir il y a quelque soixante ans. On prenait alors le temps pour tout ; personne ne se pressait, pas plus le courrier chargé des malles du gouvernement que les autres. En voici un exemple.
Je rencontrai vers quatre heures de relevée, dans la rue de la Fabrique, le trente et unième jour de décembre, le sieur Séguin partant pour Montréal avec lettres et dépêches. Le lendemain premier jour de janvier, je me trouve face à face avec le même homme à la sortie de la grand-messe de la cathédrale. Je fis un écart, croyant que c’était son ombre ; mais je fus bien vite rassuré.
— Je vous la souhaite bonne et heureuse, me dit M. Séguin, et autant d’années qu’il y a de pommes d’apis en Normandie.
— Et moi pareillement, dis-je, accompagnées de prospérités dans ce monde et du paradis dans l’autre. Maintenant, monsieur Séguin, continuai-je, comment se fait-il que, vous ayant vu hier au soir en route avec la malle de Montréal, vous soyez ici ce matin ?
— Par une raison bien simple, répliqua-t-il : arrivé à l’Ancienne-Lorette, le mauvais temps s’est élevé et je me suis dit : Je suis bien fou de voyager par un temps semblable, les nouvelles que je porte dans ma malle n’y moisiront pas pendant une journée ou deux de retard. Et je suis revenu coucher chez moi, afin de souhaiter la bonne année à mes amis ce matin, et je vous la souhaite encore bonne et heureuse.
M. Séguin, un digne homme s’il en fût, ayant conservé sa place quasi jusqu’à sa mort, je dois en conclure qu’il ne fut pas blâmé par ses supérieurs, ou peut-être qu’on ne s’aperçut même pas que la malle avait retardé de deux jours. Toujours est-il qu’on prenait alors son temps en toutes choses, et que le go aheaddes Américains était lettre morte pour nous.
Comme il n’y avait à cette époque aucun bureau de poste établi entre Québec et Trois-Rivières, voici comme la chose se passait pour ceux qui demeuraient à la campagne.
— N’oubliez pas, disait le soir à une servante mon oncle de Lanaudière, seigneur de Sainte-Anne de la Pérade, de préparer le souper de Séguin.
Le sieur Séguin arrivait la nuit au manoir, dont les portes restaient toujours ouvertes, soupait tranquillement, tirait de sa poche les lettres adressées à la famille, ainsi que les journaux, quand il y en avait, les déposait sur une table et continuait sa route.
Après une digression dont je suis assez coutumier, revenons à la rareté des voyageurs à cette époque. N’avaient-ils pas, du moins, la ressource des voitures d’eau pendant l’été ? Oh ! oui, si le vent contraire n’était pas trop violent, ils pouvaient même descendre de Montréal à Québec dans l’espace de trois à quatre jours ; mais la grande difficulté était de remonter le fleuve et non pas de le descendre. Le voyage dans une goélette, si le vent était contraire, était de quinze jours en moyenne, et très souvent d’un mois et plus.
Ceci me rappelle un premier voyage de Québec à Montréal dans un vapeur. C’était en octobre de l’année 1818, à onze heures du soir, que le Calédoniadans lequel j’avais pris passage, laissa le quai de la Reine. Entre sept et huit heures le lendemain au matin, mon compagnon de voyage, feu M. Robert Christie, ouvrit la fenêtre de sa chambre et me cria : We are going famously :(Nous allons rapidement). En effet, nous étions vis-à-vis la Pointe-aux-Trembles, poussés par un vent de foudre, et nous avions parcouru sept lieues en neuf heures de temps. Nous arrivâmes au pied du courant à Montréal à l’expiration du troisième jour, tout en nous félicitant de la rapidité des voyages par la vapeur, et nous ne fûmes aucunement humiliés, en l’absence du vent favorable qui n’avait duré que vingt-quatre heures, d’avoir recours à la force réunie de quarante-deux bœufs pour nous aider à remonter le pied dudit courant. J’avoue que c’est à bon droit que le Calédoniadoit avoir été placé au premier rang des cuves ayant nom bateau à vapeur construit à cette époque. Ce qui n’empêche pas que ce ne fut qu’à regret que nous lui fîmes nos adieux après les jouissances qu’il nous avait procurées.
Puisque j’ai abordé ce sujet, je vais parler de mon excursion sur le lac Champlain, ne serait-ce que pour donner une idée des mœurs américaines de l’époque. Partis à neuf heures du matin de Montréal, nous eûmes le bonheur d’aller le même soir coucher à Saint-Jean. J’ai oublié à quelle heure le lendemain nous mîmes le pied sur le Phœnix,vapeur commandé par le capitaine Sherman, dont nous appréciâmes la politesse et les attentions. Il y avait plusieurs Américains à bord qui nous parurent aussi bien élevés que les gentlemen de la première société au Canada. Les domestiques disposèrent quelques tables à cartes dans le salon, après le thé, le soir, et deux messieurs américains, s’adressant avec beaucoup de courtoisie à mon compagnon de voyage et à moi, nous proposèrent de joindre une des tables de whist. Mon ami Christie s’excusa en disant qu’il ne jouait jamais aux cartes. Quant à moi, je leur dis que je n’aimais le whist que pour le jeu lui-même, et que s’ils étaient dans l’habitude de jouer gros jeu, je craindrais de les gêner.
— Vous fixerez vous-même l’enjeu, me dirent-ils, et nous nous y conformerons.
— Mais, messieurs, leur dis-je, je ne joue ordinairement qu’un york shilling(quinze sols) le point.
Nous passâmes une agréable soirée avec nos nouveaux amis. Un d’eux, jeune homme employé dans je ne sais quel bureau, sachant que nous allions à New-York, se mit à notre disposition, dans le cas où il nous prendrait la fantaisie de visiter le City Hall.En effet, le lendemain de notre arrivée dans la ville impériale, il nous fit visiter en détail, non seulement ce bel édifice, mais nous introduisit même au gouverneur de l’État de New-York. Rien de plus simple que cette introduction à laquelle nous étions loin de nous attendre en visitant le City Hall.Trois hommes debout, tournant le dos à un feu de grille dans une chambre modestement meublée, conversaient ensemble, lorsque notre cicerone dit à l’un d’eux : « Gouverneur Clinton, permettez-moi de vous présenter deux messieurs du Canada. » Le haut fonctionnaire s’avança vers nous de l’air le plus gracieux, nous présenta la main, et nous parla du Canada jusqu’à ce que la discrétion nous fit retirer. J’admirai la délicatesse du jeune Américain, lequel, sans s’imposer autrement à nous, nous faisait les honneurs de sa ville avec une parfaite aisance.
Cet accueil si simple, si cordial du gouverneur, nous frappa par le contraste de celui qu’un gentleman américain reçut de sir James Craig, à Québec, peu d’années auparavant.
Jonathan 8 est introduit à notre gouverneur, et voyant qu’il ne se pressait guère de lui donner une poignée de main comme c’était l’usage même à Washington, il fait lui-même les premières avances et lui offre la sienne. Sir James se croise les deux mains sur son gros ventre. L’Américain avance une des siennes pour s’en saisir sur l’abdomen vice-royal même ; alors sir James laisse pendre les siennes chaque côté de ses culottes aristocratiques. Jonathan veut s’en emparer de nouveau ; mais sir James les passe derrière les basques de son habit galonné. Et comme Uncle Sam9 n’osa pas les débusquer de ce retranchement inexpugnable, il se contenta de penser en lui-même, je suppose, que le gouverneur britannique n’avait pas volé le sobriquet de petit roi Craig.
Mais je retourne sur mes pas. Étant informé qu’il fallait une lettre de passe pour visiter l’arsenal de marine et de vaisseaux de guerre à New-York, nous demandâmes à un jeune lieutenant nommé Taylor, dont nous avions fait la connaissance à table d’hôte dans un hôtel de cette ville, quelle démarche il fallait faire pour satisfaire notre curiosité, et il nous fit réponse qu’il nous y conduirait lui-même le lendemain. Il nous parut néanmoins que la recette d’admission était très simple, car il se contenta de nous dire à l’oreille en mettant le pied sur la première frégate que nous visitâmes : Recollect that we are all Yankees here(Rappellez-vous que nous sommes tous Yankees ici).
Nous vîmes sur le lac Champlain un spectacle assez humiliant pour des sujets britanniques, celui du pavillon américain flottant avec orgueil au-dessus du pavillon anglais aux mâts de notre flotte conquise pendant la guerre de 1812. Aussi mon ami Christie, craignant quelques brocards à notre adresse, crut devoir aborder franchement la question en parlant le premier de notre désastre ; mais à notre grande surprise, nos amis yankees se contentèrent de dire : « Fortune de guerre ! » et changèrent de conversation.
Après avoir passablement battu la campagne, je reviens à M. Petit et à sa malheureuse entreprise malgré ses éminentes qualités d’artiste, et tout cela faute d’étrangers pour encourager son hôtel. Des jeunes gens arrivent à l’hôtel à la sortie du théâtre pendant les grandes chaleurs du mois de juillet, et demandent à souper.
— Impossible de vous satisfaire, messieurs, répond M. Petit : il n’y a pas un seul étranger ni pensionnaire dans la maison, et pas un seul morceau de viande fraîche. Je suis au désespoir.
— Mais nous mourons de faim, monsieur Petit ; un artiste aussi distingué que vous l’êtes ne peut jamais être à bout de ressources.
— Eh bien ! je vais essayer une ratatouille, fait M. Petit.
Et M. Petit nous servait une ratatouille à satisfaire le gourmand le plus difficile. Je ne sais si en l’absence de viande il se servait d’une vieille bottine de madame Petit, très jolie Anglaise, ma foi ! quoique un peu sucrée et ex-femme de charge chez le chevalier Craig ; – mais la sauce, alors, valait mieux que le poisson.
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