‹ MémoiresChapitre 25 sur 37 · 12.1 La batture aux loups-marins

12.1 La batture aux loups-marins

Cette batture, que l’on devrait peut-être appeler l’île aux Loups-Marins, est située à environ quarante-cinq milles plus bas que la cité de Québec, et à peu près à une distance égale des deux rives du fleuve Saint-Laurent, déjà large de vingt et un milles dans ces parages. Lorsque la marée est basse, elle laisse à découvert une lieue environ de cette plage si chère aux chasseurs ; mais lorsque l’eau est haute dans les grandes mers, elle ne laisse que deux endroits de refuge à ceux qui la fréquentent : la butte Chatigny au nord-ouest, couverte en partie de sapins, d’épinettes, de quelques cerisiers et d’un pommier plantés par les chasseurs des anciens jours ; ce vieux pommier produit des pommes douces et des pommes sures, mais on ignore la main qui l’a greffé, et si même il l’a été ; et au sud, une langue de sable d’un arpent de longueur, que j’appellerai le « refuge des chasseurs 1 », car c’est là qu’ils ont construit de temps immémorial des cabanes sur une dune à l’extrémité est de cette langue de sable que j’ai vue souvent même submergée pendant les grandes marées du mois d’août, à l’exception de trois dunes seulement et de la butte Chatigny. Il est même de tradition que, ces derniers refuges ayant été envahis par une crue extraordinaire des eaux du fleuve qui inondèrent leurs cabanes, des chasseurs passèrent une partie de la nuit dans un canot, seul asile qui leur sauva la vie.

La grève sablonneuse sur laquelle les cabanes sont assises est séparée de la butte Chatigny par un chenal courant nord-est et sud-ouest toute la longueur de la batture, et qui n’est guéable qu’à basse marée. La chasse au gros gibier se fait au nord du chenal et aussi sur un terrain vaseux que l’on appelle « butte de chasse ».

J’ai déjà dit que la butte Chatigny est couverte en partie de sapins, d’épinettes et de quelques pommiers et cerisiers plantés par les chasseurs des anciens jours. Un ménage de corneilles vient de temps immémorial y élever chaque année une nouvelle famille. Mais j’ignore pourquoi ce bosquet toujours vert, sur lequel croissent les seuls arbres qui devraient réjouir les regards de ceux qui fréquentent ces lieux, offre un aspect qui porte plutôt à la mélancolie qu’au soulagement de l’âme attristée à la vue des battures vaseuses du nord du chenal et des sables arides du sud qui couvrent cette île.

La butte Chatigny, couverte d’arbres, est-elle une place maudite, que les chasseurs n’y ont jamais érigé une cabane à l’abri des ardeurs du soleil pendant l’été et des tempêtes de l’automne et du printemps ? Il semble pourtant que cet îlot aurait dû avoir la préférence sur la grève aride qu’ils ont choisie de prédilection. Le gibier, toujours méfiant, n’aurait pas même soupçonné la présence des chasseurs dans le bosquet qui le couronne. La voix de ces oiseaux de mauvais augure qui traversent régulièrement le fleuve chaque année pour y élire leur domicile aurait-elle attristé les joyeux chasseurs de retour à la cabane ?

J’ai souvent posé cette question à mes compagnons de chasse pendant près de quinze ans que j’ai visité cette batture. Je leur ai aussi fréquemment demandé pourquoi cet îlot avait nom butte Chatigny, et je n’en recevais que des réponses évasives. On se contentait de me répondre qu’un nommé Chatigny ayant chassé de prédilection autrefois sur cette butte lui avait donné son nom, et mes interlocuteurs changeaient brusquement de propos.

C’était dans le mois d’octobre de l’année 1837 que MM. Louis Fournier, Pierre Fournier, François Leclerc et moi, étant dispersés vers le soir sur la butte des chasseurs, l’un d’eux me cria qu’il était temps de déguerpir, car nous serions sans cela bien vite boucléspar la marée montante. Je répondis que j’allais les suivre ; mais je n’en tins aucun compte : le vent commençait à s’élever et j’espérais que quelques gibiers chercheraient un abri pour passer la nuit dans le chenal. J’étais là dans l’attente, n’ayant pour compagnons que mon chien et un corbeau perché sur la plus haute branche d’un sapin qui couronnait la butte Chatigny. Je ne sais trop si mon voisinage lui déplaisait, mais il poussait de temps à autre son cra ! cra ! tout en se laissant balancer par la brise qui fraîchissait. Je commençais à éprouver une certaine faim, étant à mon poste depuis cinq heures ; mais, comme il ne tenait rien dans son bec, pas même un fromage, je n’eus pas l’idée de le complimenter sur sa voix mélodieuse, comme fit le renard du bon La Fontaine.

Après avoir attendu longtemps sans succès, je pris le parti de retourner à la cabane, mais je dus y renoncer : il m’eût fallu me jeter à la nage ; j’étais déjà transi de froid et l’eau glacée du mois d’octobre ne m’offrait rien d’attrayant. Je me réfugiai dans le petit bocage, et là, assis au pied d’une épinette, je me livrai aux tristes réflexions auxquelles j’étais souvent en proie, tandis que mon chien parcourait en quêtant tous les coins et recoins du bocage. Je passais souvent à cette époque de la gaieté la plus folle avec mes amis aux réflexions les plus amères quand j’étais seul et livré à mes souvenirs.

La tempête éclata bien vite dans toute sa fureur avec accompagnement de voix lugubres, que je n’avais jamais ouïes même pendant les plus terribles ouragans, et à ma tristesse succéda tout à coup une exaltation nerveuse qui me faisait entendre le vagissement de l’enfant nouveau-né, la plainte du malade sur un lit de souffrances, les lamentations de la veuve à l’aspect du corps sanglant d’un époux chéri, les cris perçants du criminel que l’on torture et les gémissements du captif dont on rive les chaînes. J’écoutais avec un profond sentiment de compassion ces cris lamentables, lorsque des voix plus puissantes, celles des bêtes féroces, couvrirent les voix humaines ; c’était le rugissement des tigres et des lions, le mugissement du taureau en fureur et les hurlements sinistres des loups. Et mon chien, qui s’était réfugié entre mes jambes, levait la tête de temps à autre en poussant des cris plaintifs ; le système nerveux de mon fidèle compagnon, plus sensible en apparence que le mien, était ébranlé par ce bruit infernal.

Et moi, livré à de lugubres pensées, je comparais les tempêtes du cœur humain à celles des éléments dans leur plus grande fureur.

Que la main puissante d’un génie, m’écriai-je, transporte cet îlot bien loin, bien loin sur une mer inconnue ! Qu’elle l’entoure d’écueils et de tempêtes qui le rende inaccessible à tous les oppresseurs de l’humanité souffrante ! Que ce génie compatissant l’offre pour refuge à tous les cœurs brisés par la souffrance ! Qu’il donne à cet asile la faculté de s’étendre au fur et à mesure qu’il se peuplera, et il atteindra bien vite les proportions d’un immense continent !

J’en étais là de mes rêveries philanthropiques lorsqu’un coup de fusil tiré à peu de distance me fit sortir de ma retraite.

— Êtes-vous décidé à coucher avec vos corneilles ? me cria François Leclerc de l’autre côté du chenal ; il est 10 heures et vous pouvez maintenant passer sans trop vous mouiller.

— Avez-vous jamais assisté au sabbat ? dis-je à mes compagnons en arrivant à la cabane. Eh bien ! si vous voulez en avoir un avant-goût, allez passer trois heures ce soir sur la butte à Chatigny et vous pourrez en parler savamment. Je n’ai jamais entendu de ma vie un vacarme aussi infernal, je crois que tous les diables de l’enfer s’y sont donné rendez-vous cette nuit ! C’étaient des cris d’enfants, des……….

— Bah ! dit M. Louis Fournier, si vous aviez fait la chasse aux loups-marins pendant quarante ans comme moi, vous sauriez que les cris de leurs petits, lorsqu’ils sont écartés de leurs mères, imitent à s’y méprendre ceux des enfants.

— Passe pour les cris de vos jeunes amphibies, repris-je, mais étaient-ce les vieux loups-marins qui pleuraient, criaient, se lamentaient comme des âmes en peine ? Étaient-ce les vieux loups-marins qui rugissaient et hurlaient comme des bêtes féroces ?

— Vous avez entendu des lamentations ? dit M. Louis Fournier d’un air inquiet.

— Ah ! oui, et de belles ! à faire dresser les cheveux sur la tête d’un chrétien. J’étais d’ailleurs placé très à l’aise pour n’en rien perdre, à l’abri d’une grosse épinette centenaire.

— Vous étiez assis sous l’épinette à Chatigny ? s’écria M. Louis Fournier en faisant un bond ; de quel côté, je vous en prie ?

— Pardié ! du côté du sud-ouest ; je n’aurais pas été assez fou pour me réfugier du même côté d’où rage cette horrible tempête.

— Vous étiez assis au pied de l’arbre à Chatigny et encore au sud-ouest ! fit M. Pierre Fournier.

Et les deux frères se regardèrent d’un air consterné.

— Vous m’en avez trop dit, messieurs, fis-je, pour me cacher maintenant le reste ; je vous ai souvent interrogés, vous les plus anciens chasseurs de cette batture que vous fréquentez depuis plus de soixante ans, et vous avez toujours éludé mes questions sur ce Chatigny dont je vous ai si souvent parlé. Il y a un mystère que je ne puis pénétrer ; mais je vois à votre air que vous me considérez comme un homme menacé de quelques grands malheurs, peut-être d’une mort prochaine. Vous me devez comme amis, comme chrétiens même, de me raconter ce que vous connaissez de l’histoire de Chatigny, afin d’être préparé à tout événement. Car on ne peut nier qu’il y ait une fatalité attachée à certains lieux. Ne craignez pas de m’effrayer : si c’est un grand malheur, je l’attends ; si c’est la mort, je dois m’y préparer.

Les deux respectables vieillards se parlèrent longtemps à voix basse, et le vétéran des chasseurs de la côte du sud, M. Louis Fournier, qui à l’âge de quatre-vingts ans s’enfonçait seul dans les profondeurs de nos forêts canadiennes, où il restait des mois entiers, me fit le récit suivant.

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