12.2 Histoire de Chatigny 2
« Vous avez remarqué que nous évitons de parler de Chatigny et de sa déplorable histoire, car l’homme est de sa nature superstitieux et les impressions de l’enfance s’effacent difficilement. Cette butte a toujours été considérée comme un endroit fatal par les anciens chasseurs qui nous ont conté l’histoire qui s’y rattache, en nous conjurant de l’éviter autant que possible. Vous savez que je passe ici, seul, deux mois à faire la chasse aux loups-marins, avant l’ouverture de la chasse au petit gibier qui commence vers la mi-août. J’ai souvent entendu moi-même, pendant le silence des nuits calmes, ainsi que pendant les nuits orageuses, les lamentations dont vous avez parlé, sans en ressentir aucune frayeur ; je priais pour l’âme en peine de celui qui s’était lamenté sur cette butte pendant neuf jours et je dormais ensuite d’un sommeil paisible.
« La catastrophe dont je vais vous entretenir doit être bien ancienne, puisqu’elle m’a été racontée pendant ma jeunesse par un vieillard, qui lui aussi l’avait entendu raconter pendant sa jeunesse, et vous voyez que je suis octogénaire.
« Deux jeunes gens, amis d’enfance, demeuraient dans la même paroisse et presque voisins. Il est difficile de comprendre comment deux hommes de caractères si différents entretenaient un commerce d’amitié. L’un d’eux, Pierre-Jean, était une espèce de bête brute aussi repoussante au physique qu’au moral. C’était un homme grand, mal bâti, noir comme un sauvage dont il descendait par sa mère, et d’une force prodigieuse dont il faisait sans cesse parade. Son langage me porterait à croire qu’il était d’origine acadienne. Il est inutile de parler de ses qualités morales, il n’en possédait aucune.
« Chatigny au contraire était un beau jeune homme blond, d’une taille au-dessus de la moyenne ; et dont les traits respiraient la douceur. Toujours poli, obligeant, il ne s’agissait que de le connaître pour l’aimer, tandis que Pierre-Jean se faisait détester de tout le monde, et ce n’était pas à tort, comme la suite de ce récit le prouvera, car il fallait qu’il eût l’âme bien noire pour passer, tout à coup et sans provocation, de l’amitié qu’il avait pour Chatigny à une haine implacable.
« J’ai déjà dit que Pierre-Jean était très fier de sa force. Un jour donc qu’il en donnait des preuves à l’issue des vêpres, un dimanche, il cria en riant à Chatigny, dans son patois acadien 3, et en élevant une pierre au-dessus de sa tête :
« – Si étions un homme, Chatigny, voyons cette pierre que j’allions lancer contre toi !
« Chatigny se retira à une quinzaine de pieds de distance et répondit :
« – Envoie, je suis prêt à la recevoir.
« La pierre tomba à une dizaine de pouces de Chatigny, lequel, sans s’émouvoir, souleva la masse énorme et dit :
« – À ton tour maintenant, Pierre-Jean !
« Et sur ce, il lança le caillou avec tant de force, qu’il tomba quasi aux pieds de Pierre-Jean.
« Cette prouesse inattendue d’un homme dont on ignorait la force prodigieuse fut accueillie aux acclamations des spectateurs.
« Pierre-Jean fut piqué jusqu’au vif ; mais, avec la dissimulation de ceux qui ont du sang indien dans les veines, il feignit d’être content du succès de son ami, et l’en complimenta comme les autres. On crut, néanmoins, s’apercevoir ensuite qu’il avait l’air encore plus sombre et plus sournois qu’auparavant ; mais personne ne s’en occupa.
« Les deux amis continuèrent, après cette scène, à vivre, à ce qu’il paraissait, en aussi bonne intelligence que par le passé, et partirent un jour pour la batture aux loups-marins ; mais Pierre-Jean revint seul. Je ne sais ce qu’il raconta pour expliquer l’absence de Chatigny, mais on s’en contenta, jusqu’à ce que quelques paroles échappées à Pierre-Jean, neuf jours après son retour de la batture, éveillèrent les soupçons.
« Il dit un soir en soupant :
« – Si Chatigny avions de cette bouillie, en mangions furieusement ce soir !
« Ces paroles, prononcées d’un air moitié sombre, moitié railleur, et la longue absence de Chatigny commencèrent à inquiéter les parents, dont deux partirent le lendemain pour la batture, où un triste spectacle les attendait. Ils trouvèrent le malheureux, couché sous une épinette, mais donnant à peine signe de vie. Cependant, après lui avoir fait avaler un peu d’eau-de-vie, il prononça ces paroles :
« – Si Pierre-Jean eût entendu mes lamentations, il n’aurait jamais eu le cœur de me laisser, moi, son ami d’enfance, mourir de faim. Ô mon Dieu ! quel fut mon désespoir quand, à mon retour de la chasse, je vis qu’il avait mis seul à flot une chaloupe que nos forces réunies avaient eu peine à monter sur la plage, et qu’il était parti. Je pénétrai alors son cruel dessein ; mais dites-lui que je lui pardonne.
« Et il expira.
« Voilà pourquoi cette butte a nom Chatigny, et pourquoi nous évitons ce lieu funeste. »
— Maintenant, monsieur Fournier, lui dis-je, il y a quelques circonstances que je ne puis concilier dans cette triste histoire. Comment se fait-il que Chatigny soit mort de faim muni d’un fusil sur une batture si giboyeuse, et comment expliquer, aussi, qu’il n’ait pas fait les signaux de détresse qui sont connus de tous les Canadiens ?
— J’ai souvent fait, me répondit M. Fournier, les mêmes réflexions ; mais je ne puis vous dire que ce que les anciens m’ont raconté. J’ai pensé à part moi que c’était probablement une promenade qu’ils étaient venus faire sur cette batture dans un temps où il n’y avait pas un bec 4, disons depuis la fin de la chasse du printemps jusqu’à celle du milieu d’août. Mais si Chatigny manquait de vivres, n’avait-il pas la ressource de faire le soir les signaux de détresse dont vous avez parlé ? Je ne puis répondre autrement qu’en supposant que le malheureux avait épuisé sa poudre et que, s’il avait tué précédemment du gibier, Pierre-Jean l’avait emporté. Reste maintenant la ressource du tondre et du batte-feu ; mais il arrive quelquefois que sur deux chasseurs un seul en est muni, et on peut aussi supposer que Chatigny, ne fumant pas, n’était pas dans l’habitude de s’en servir.