IX
Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler.
Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:
-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts de la Provence ne sont faits que pour ça...
Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant:
_La farandole de Trinquetaille, Tous les danseurs sont des canailles! La farandole de Saint-Remy, Une salade de pissenlits!
Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que, dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était vraiment chose suave.
-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés.
-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune! Une noce en plein Rhône!
Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la mariée, et en veux-tu des baisers...
Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous entourent et nous serrent:
-- Au Rhône, les marauds!
-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous ferait du mal?
-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les choses en restèrent là.