03
De tous les sentiments que le Créateur a plantés dans notre cœur, l’Amitié est celui que nous pouvons le moins expliquer et le seul qui distingue l’homme de la bête, le chien mis à part, puisque cet animal possède le sentiment de l’amour désintéressé à un degré qui va jusqu’au sacrifice, jusqu’à ne pouvoir survivre, parfois, à la mort de son maître.
Nous aimons nos parents, parce qu’ils sont nos parents, et nos progénitures parce qu’elles sont nos progénitures. Nous aimons, aussi, nos frères et nos sœurs, parce que ce sont nos frères et nos sœurs. Une femme, nous l’aimons, et elle nous aime, à partir d’un certain âge, — Dieu ! tu sais mieux que nous pourquoi. Et tous ces amours-là, nous les laissons s’effriter brusquement, un jour, lorsqu’il n’y a pas d’autres raisons qui nous forcent à les continuer.
Les bêtes n’agissent pas autrement, là-dessus. Il n’y a donc pas de quoi crâner.
Mais pourquoi nous éprenons-nous d’un homme, d’un inconnu, — d’un étranger, parfois, avec lequel nous n’arrivons même pas à nous entendre ? Pourquoi nous mettons-nous à l’aimer éperdûment, mais là, à ne pouvoir vivre sans lui ? — Vous regardez ses yeux, qui sont semblables aux vôtres, et vous y apercevez l’infini de vos désirs. Son visage, qui flambe, vous avez envie de le garder longtemps entre vos mains. Et sur les siennes, qui se reposent souvent sur la table, comme les pattes d’un bon chien, vous résistez à peine au besoin de coucher tantôt la joue, tantôt le front brûlant, car cet amour-là n’est que flamme, la seule flamme qui résiste aux orages de la vie, la seule qui s’alimente d’une huile que Dieu a créée sans penser « au mal ».
Cette amitié-là ne se rencontre qu’une seule fois dans la vie, et elle survient à son début ou jamais. Qui l’a connue touche à l’absolu : l’existence peut l’abreuver de son fiel tant qu’elle voudra, il restera bon. Et le malheureux qui ne l’a pas connue, c’est-à-dire, qui n’a pas été capable de la connaître, reviendra ici-bas jusqu’à ce que son cœur soit embrasé par elle, — après quoi, sa place sera acquise dans la vie éternelle, ou dans l’éternelle non-existence.
★
Adrien rentra chez lui transfiguré et comme étourdi. Il venait de recevoir, en dépit des protestations de Mikhaïl, la confirmation de sa propre nature. Oui, maintenant il le voyait nettement : le monde n’était pas seulement cette débauche de matérialisme vulgaire, que toute une ville, et jusqu’à sa pauvre mère, s’acharnaient à lui montrer. Non. Il y avait aussi son monde à lui, le monde de ses livres et de ses rêves de toujours, le monde de son cœur. Il était restreint, ce monde, il était presqu’introuvable, mais comme son emprise, sa puissance, devenaient irrésistibles devant les forces aveugles de l’ignorance ! La preuve irréfutable, Adrien venait de la recevoir comme un coup de foudre : Mikhaïl, écrasé, en apparence vaincu, s’avérait le seul être humain, de tous ceux qu’il avait connus jusqu’alors, qui sût pénétrer dans ses entrailles avec la force des éléments.
Que lui faisaient-elles, les paroles échangées, la bousculade des mots qu’il avait eue avec Mikhaïl ? Autant en emporte le vent ! Pour lui, l’essentiel était qu’au contact de ce pouilleux qui lisait Jack en français, son cœur se fût mis en branle comme jamais, tout son être eût vibré d’une émotion encore inconnue, une émotion qui ne ressemblait ni à celle qu’il éprouvait pour sa mère, ni à celle que lui donnait Léana, ni à aucune autre de toutes les émotions dont son cœur avait été frappé, — et Dieu seul savait combien elles étaient nombreuses, puisque sa vie n’était qu’émotions.
Libre à Mikhaïl de se défendre, de nier l’évidence et de se renier lui-même : cela, aux yeux d’Adrien, devait être pour des raisons tout aussi obscures que la chute d’une pierre sur la tête du juste. Cela n’était pas son affaire. Mikhaïl eût pu le battre, le chasser à coup de pieds, lui hurler dans l’oreille toutes les négations qu’il aurait voulu : Adrien, sourd, aveugle, consultait son cœur, et son cœur lui disait : « Va toujours ! Vous êtes de la même race. Mais il a changé mille fois de peau, avant d’arriver dans la rue Grivitza. Cela rend l’homme sauvage. Néanmoins, il est ta part dans la vie et, toi, tu es la sienne. »
Au moment de passer devant la pâtisserie, il fit un bond de côté et alla s’adosser en face d’elle, contre une palissade d’où il contempla longuement la boutique de Kir Nicolas. Elle lui semblait maintenant un sanctuaire, et son ancien patron, le grand homme qui avait compris Mikhaïl, l’avait abrité pour le lui remettre, à lui, Adrien, que cette amitié prédestinait. Car, il n’y avait rien à dire : pourquoi n’allait-il pas plutôt s’unir à cette banlieue, où il était né, hurler avec elle, vivre sa vie de souffrances mesquines et de joies grotesques ? Et Mikhaïl, de son côté, pourquoi venait-il échouer justement dans cette boîte crasseuse de Braïla, à deux pas de sa demeure ? Pourquoi ne l’avait-on pas vu et apprécié depuis longtemps, si l’on croit que le monde est si riche en gens qui savent voir et aimer ? — Non, non ! Il y avait là ce doigt mystérieux qui guide le pas des hommes.
Heureux, loin de ce qui se passait autour de lui, Adrien fermait les yeux pour mieux voir Mikhaïl assis sur le banc, les jambes croisées, lisant de nouveau son Jack « en original », écrasé par le mystère des routes qu’il avait battues pour arriver là, et de temps en temps, sondé par le regard chaud de ce brave Kir Nicolas qui soupirait après son Albanie et se taisait. Adrien caressa cette image à jamais inoubliable, mais du même coup il vit le terrible pou qui se dandinait sur l’épaule de son ami, et son cœur se serra, meurtri. Ah ! pour tirer Mikhaïl de cet état, aucun obstacle ne l’arrêtera, devrait-il chambarder la maison et mettre sa mère sur la braise. (À la féroce opposition de Mikhaïl, il ne pensait déjà plus.)
Au même moment, le jet d’un lointain siphon l’atteignit. Des rires lui parvinrent, à travers les orgues de Barbarie, les violons et les hurlements des ivrognes. Une phrase retentit, une voix de femme :
— Il a trouvé chaussure à son pied et n’en revient pas !
C’était le quartier qui intervenait tendrement dans ses rêves. Adrien lui répondit, mentalement, en traversant la rue pour rentrer chez lui :
— « C’est bien cela, chère banlieue ! Tu as divinement raison ! »
★
Avec cette âme, projetée sur des rives impossibles, qu’Adrien rapportait en franchissant le seuil de sa maison, il trouva les siens à ce point rapetissés qu’une envie brusque le prit d’aller se jeter dans les bras de Mikhaïl et de lui dire :
— « Toi seul saurais comprendre que je suis aussi étranger que toi dans mon propre pays et au foyer maternel ! »
Mais l’amour pour sa mère le fit vite revenir à de meilleurs sentiments. La scène qu’il avait sous les yeux était d’ailleurs pleine de tendresse. La mère Jeanne et l’un de ses fils, tous deux prêts à sortir, n’attendaient que la fin de la « toilette » de la mère Zoïtza, qui se laissait faire entre les mains habiles de Léana. Celle-ci, fière de son savoir, coiffait sa présumée « future belle-mère » en lui prodiguant des soins exagérés.
Il s’agissait d’aller tous les cinq faire un tour au Jardin Public avant le coucher du soleil. Entendant cela, pendant qu’il s’habillait dans sa chambre, Adrien eut un haut-le-corps : c’était un complot qu’on ourdissait contre lui ; un affichage, aux yeux de toute la ville, qui devait aboutir au mariage, une première sortie avec « fiancée », « belle-mère » et « beau-frère ». Il protesta rageusement :
— Je ne vais pas au Jardin Public en bande et en plein jour, surtout quand tous les porteurs de sabres s’y sont donnés rendez-vous.
Léana répliqua, piquée :
— Ah, c’est comme ça que tu sais nous faire plaisir ? Nous sommes donc une « bande », pour toi ! Je me le rappellerai, le jour de nos fiançailles !
— Ne t’en fais pas, Léana ! dit la mère Zoïtza. Il est plus docile que tu ne le penses. Il viendra.
Ce bon cœur de mère ! Comment y résister ?
Adrien, sa toilette terminée, vint les rejoindre dans l’autre chambre, alors que Léana était encore aux plis du fichu de sa mère.
— Tu vois, Adrien, lui dit celle-ci, d’un ton câlin : si tu me donnes une bru aussi gentille que Léana, j’aurais grand plaisir à vieillir entre vous deux.
— Mais, maman, si vous êtes tous d’accord, je te la donne pas plus tard que demain ! s’écria Adrien, jamais embarrassé pour satisfaire des vœux qui lui allaient à souhait.
Et confondant une « bru » avec une maîtresse, les yeux sur l’endiablée Léana, il compléta sa pensée :
— Oui : elle n’a qu’à habiter avec nous à partir de demain, cela me va !
— Non… Pas à partir de demain, dit sa mère. Il faut que tu sois d’abord capable de nous nourrir.
Adrien sursauta :
— « Ça y est ! Ça recommence ! »
Et il sortit, sans plus répondre.
Quelques minutes après, ils passaient, tous les cinq, devant le « trou » de Mikhaïl. Adrien baissa la tête. Une honte brusque lui glaça le dos. Il se sentait coupable de ce bonheur familial pendant que son ami restait là, étranger sans espoir. Une voix intérieure lui criait :
— « Tu as une famille, quoi que tu en dises, alors que lui, il n’a plus personne au monde, que ses Jack ».
Et là-dessus, toute la mahala de s’esclaffer au passage de ce groupe composé d’un jeune homme « habillé comme un monsieur de la rue Royale » ; d’une « Bucarestoise » pimpante, le nez au vent ; du frère de celle-ci, banlieusard endimanché qui étouffait dans son méchant faux-col, et de deux mères, presqu’également fières de leurs enfants et terriblement gênées dans leurs robes préhistoriques qui répandaient une affreuse odeur de naphtaline.
★
Le Jardin Public de Braïla permet d’imaginer ces fameux jardins suspendus de Sémiramis, puisqu’il est lui aussi suspendu à pic au bord du plateau qui domine le majestueux Danube et son incomparable delta marécageux.
Entièrement clôturé, du côté de la ville, par des maisons seigneuriales, il semble avoir été autrefois un superbe parc réservé aux seuls riches. Mais aujourd’hui, grâce à ce satané « régime démocratique » qui abâtardit toute « beauté pure », rien n’est plus respecté, et c’est pourquoi, surtout les jours de fêtes, les allées du Jardin sont envahies par une foule faubourienne qui apporte avec elle, en même temps que le pittoresque violent de ses couleurs et de son babil indiscret, toutes les odeurs possibles et imaginables dans un quartier du genre Comorofca.
Aussi, bon gré mal gré, les anciens riches ont dû céder le pas à l’envahisseur intempestif. Rarement pouvait-on voir encore, et aux seules heures de calme, la silhouette bouledogue de quelque prince du maïs, ou la tête blanche de l’armateur grec au visage rendu grave par la fortune acquise, traînant l’un et l’autre leurs jambes de goutteux sur le sable fin de ce lieu de repos.
Adrien, qui n’était pourtant ni un prince du maïs ni un grave armateur, choisissait comme eux, pour se promener dans le Jardin, les jours et les heures où celui-ci était désert. (Les extrêmes se touchent.) On peut donc se figurer sa rage quand, ce 10 mai patriotique, y arrivant vers les cinq heures avec sa « bande », il trouva le paisible Jardin entièrement possédé par la soldatesque et les corporations d’ouvriers de la ville. Il recula, effrayé devant les vagues furibondes d’une foule qui se mouvait péniblement sous la pluie de confetti et de serpentins, hurlant, se débattant, transpirant comme des forgerons et puant des pieds et des aisselles.
— Cela m’apprendra à l’avenir à vous suivre bêtement ! s’écria-t-il furieux, en se frayant un passage dans la cohue.
Et une fois arrivé à la terrasse du buffet qui donne sur l’abîme, il s’y retrancha et promit de ne plus bouger. Les autres protestèrent en chœur :
— Ah, non ! On n’est pas venu ici pour s’installer à table comme les vieillards.
Sa mère gronda :
— Allons ! Ne fais pas l’ours… Va acheter des confetti et amuse un peu Léana. Lorsqu’on est jeune il faut bien vivre avec son temps.
Et Léana finit par vaincre sa résistance :
— Tu n’es pas mon lapin si tu me refuses ce plaisir ! Que veux-tu, je suis femme, j’aime bien me voir entourée !
Adrien céda, pour faire plaisir et aussi parce qu’il voulait crâner avec sa belle :
— Mais, dit-il, vous allez voir que le proverbe a raison de dire que « lorsqu’on se fourre dans l’auge d’une porcherie, on est dévoré par les cochons ».
Il fut prophète.
Dès qu’ils se furent mêlés à la foule, les bras chargés de sacs à confetti, des meutes de sous-offs et de civils aux gueules hilares les cernèrent. Les deux mères en furent écrasées. Adrien, Léana et son frère, se défendirent de leur mieux, mais, les « munitions » épuisées, ils ne purent à la fin que se couvrir le visage avec les bras et « battre en retraite », la « forteresse » étant « prise d’assaut ». Ces termes militaires, en vogue ce jour-là, furent poussés au delà de toutes les limites de la bienséance, et Léana, cible de toutes les convoitises, dut subir des outrages et entendre des compliments qui lui firent plus d’une fois regretter d’avoir cherché ces « entourages-là ». Des mains cavalières, — on ne pouvait plus savoir à qui elles appartenaient, — allèrent jusqu’à la prendre par la taille, par le cou, lui fourrer des confetti dans le sein et même la pincer, pendant que ses compagnons étaient isolés et aveuglés par d’autres comparses.
Ils en étaient là, dans cette « partie de plaisir », quand, soudain, un combattant redoutable et providentiel surgit de la foule rassemblée et se rangea de leur côté, en tonnant d’une voix puissante :
— Alors, les brigands ! Qu’est-ce que ça veut dire, cette disproportion de forces ? Courage, Adrien !
Et empoignant des confetti dans son énorme sac, il engage, tout seul, une bataille, dans laquelle les bouts de papier multicolores arrivent parfois sur les visages des assaillants en même temps que sa lourde main, — cela comme par hasard, involontairement. Il frappe avec une rapidité irrésistible, mitraille, aveugle, renverse les plus hardis et fait le vide autour de lui en un clin d’œil.
Dégagés, Adrien et Léana sont pleins de reconnaissance pour cet homme, mais ils ne le connaissent pas. Adrien se souvient de l’avoir aperçu au tchéaïnik, prenant le thé du soir. Et pourtant, il est un des hommes les plus sympathiques de la ville, le plus connu et le plus aimé de la jeunesse de l’époque : c’est Samoïla Petrov, de son état modeste entrepreneur poêlier, artiste peintre par vocation, sportsman hors ligne et grand admirateur des lettres. De nationalité russe, il est roumain par adoption. Il a fait son service dans le génie, il est sorti sergent, brillamment noté par ses supérieurs.
Grand, plus grand qu’Adrien, solidement charpenté et musclé par un exercice continuel, l’escrime et la nage, il portait fièrement sur ses épaules une tête d’une vraie beauté mâle, unique à Braïla : la figure encadrée par une petite barbe noire et très frisée naturellement, abondants cheveux châtains sur lesquels on voyait de loin le beau panama en été, le feutre à grands bords en hiver, — Petrov représentait, dans cette ville cosmopolite, le type accompli de l’artiste d’autrefois, expansif, généreux, très intelligent, beau parleur et désireux de s’instruire autant que de plaire aux femmes, qui lui couraient après comme des guêpes. Il était, en outre, un travailleur farouche, dans son métier, et un vigoureux talent dans sa peinture au coloris étrange, tourmenté, admiré par les connaisseurs, et qui permettait tant d’espoirs.
★
Étourdis par la bataille, ils s’enfuirent hors du Jardin. Adrien prit la main de Petrov et lui dit :
— Nous vous remercions, Monsieur, pour votre intervention imprévue et si efficace, mais nous n’avons l’honneur de vous connaître que de vue. Qui êtes-vous ?
— Je suis Samoïla Petrov, répondit l’interrogé.
Et ôtant son chapeau, il donna une chaude poignée de main à tout le monde.
— Je crois vous avoir vu au tchéaïnik de Procop, sur la place de Galatz, dit Adrien.
— Parfaitement, où vous veniez, vous aussi, parfois, avec votre patron, meister Pétrak. J’ai souvent prêté l’oreille à votre conversation, qui m’a toujours paru intéressante. Ainsi, me suis-je renseigné et ai-je su votre nom. Et votre prédilection pour les livres, qui est aussi la mienne…
— Ah, vous aimez les livres ?
— Beaucoup. Ce sont mes meilleurs amis jusqu’à ce jour. — Depuis, j’ai cherché sans cesse une occasion de faire votre connaissance, et voilà que le hasard m’a favorisé ce soir, d’une façon assez banale. — Vous m’excuserez de vous avoir appelé par votre prénom : je voulais faire croire que nous étions des amis.
— Nous le serons réellement dans l’avenir, si vous le désirez, répondit Adrien, car les amis qui aiment les arts sont peu nombreux ; vous pouvez continuer à m’appeler par mon prénom. Je ferai volontiers comme vous et je vous appellerai tout simplement Samoïla. Cela vous va ?
— À merveille ! s’écria Petrov. Et si vous faites si peu de façons avec l’amitié, j’irai plus loin : je vous invite à venir me voir, quand vous voudrez, à mon atelier de peintre, avant neuf heures. Après cette heure, je ne suis plus à la maison, sauf les jours où je n’ai aucun travail dehors. D’ailleurs j’espère que dorénavant nous prendrons le thé en commun, chez Procop.
Et, lui offrant sa carte, Petrov donna, avec un sincère enthousiasme, une foule de détails sur sa vie privée : son dur travail manuel, sa peinture, ses lectures, le sport, la façon dont il comprenait l’amitié et l’impossibilité d’en découvrir une qui lui aille.
Adrien l’écoutait, depuis un quart d’heure, l’attention tendue, scrutait les yeux mobiles, les plis du visage qu’une peine intime semblait avoir pétri, enregistrait les inflexions de la voix tendre, — et ne voulait pas en croire ses yeux :
— « Comment ai-je vécu jusqu’à présent à Braïla sans avoir déjà remarqué cet homme ? » se demandait-il.
Il fut captivé d’emblée, ne voulut rien répondre en présence des siens, et donna simplement à Petrov un rendez-vous au tcheaïnik. Mais lorsqu’ils se séparèrent au coin du boulevard de la Vierge, Adrien savait déjà qu’ils étaient amis.
— Quel garçon charmant ! fit Léana.
Se répondant plutôt à lui-même qu’à elle, il dit :
— Oui, je crois ne pas avoir perdu ma journée, aujourd’hui.
Et sa pensée alla à Mikhaïl. Il le voyait rentrer dans son taudis puant, sceptique devant les bras ouverts de l’amitié, ne voulant pas croire aux miracles de la vie, se recroquevillant sur sa misère noire. Et devant ce symbole d’incrédulité tenace couvée dans la douleur, Adrien vit Petrov se lever rayonnant d’enthousiasme, de vie débordante et de folles espérances. Deux amitiés différentes qui surgissaient devant ses pas, le même jour : quelle belle récolte !
— C’est le 10 mai aujourd’hui, murmura-t-il.
Les confetti se détachaient de ses habits et tombaient en route. Le soleil couchant embrasait les vitres, dorait le pavé.