04
Le lendemain matin à cinq heures et demie, Adrien dormait profondément quand sa mère, prête à partir pour son travail, entra comme de coutume pour l’embrasser et lui apporter le café turc accompagné de l’inséparable cuillerée matinale de fruits confits.
— Il ne fait pas beau ce matin, lui dit-elle ; je dois courir, si je ne veux pas être surprise par la pluie.
Et son visage maigre, au front plissé par les soucis, se pencha sur les yeux ensommeillés de son fils, qui reçut le baiser maternel en flairant, du même coup, l’odeur du délicieux café qu’elle gardait encore sur les lèvres.
Dans la cour, elle héla sa compagne de misère, la mère de Léana, et les deux veuves sortirent en faisant claquer la porte de la rue, dont la ferraille disloquée hurlait à l’aube avec cette tristesse qui trouvait toujours un long écho dans le cœur d’Adrien.
— « Quelle vie ! se dit-il, en allumant une cigarette. Elle fait cela depuis que je suis au monde. Elle n’a même pas le droit de couver son ennui, un jour ouvrable. »
Mais la pensée lui vint que c’était pour lui, en grande partie, qu’elle devait peiner si dur, aujourd’hui même, quand il était d’âge à lui venir en aide, et cette idée le chagrina. Il dépensait toutes les économies de sa pauvre mère. Il lui déplut aussi bien de le savoir que de se rendre compte que tout le monde le savait, mais il convint qu’il en était ainsi.
— « Cependant, je ne suis ni buveur, ni joueur, pensa-t-il. Je lis, voilà tout, et j’aime flâner, quelquefois, c’est vrai. »
Flâner… N’est-ce pas une façon de vivre intensément, que de flâner parfois ? Et n’a-t-on pas le droit de « couver son ennui », de temps à autre, un jour ouvrable, en gardant la chambre ? Alors, qu’est-ce que la vie ?
Adrien promena son regard sur les murs blancs de sa chambre et sentit encore une fois combien il était seul à comprendre la vie de cette manière-là. Des piles de livres rangés sur sa table, un volume semblait se détacher et imposer son titre ; c’était : Que faire ? de Tchernichewski.
Oui, que faire ? Amour de mère, amour de fiancée : amours égoïstes qui voulaient faire de lui un homme rangé, bon fils, bon père, bon époux. Merci ! Et si cela ne me plaît pas ? Dois-je me plier à votre façon de comprendre la vie ? Mais peut-on faire vivre un poisson dans un sac de clous ?
En s’habillant pour aller au travail, Adrien songeait :
— « Et que diront-elles, demain, quand je leur amènerai ici Mikhaïl ? Ce sera du joli ! »
Àl’idée que sa mère pourrait refuser de satisfaire cette exigence, il s’écria tout haut :
— « Nom de Dieu ! Qu’elle essaie seulement ! Je m’en irai plutôt par le monde avec Mikhaïl. »
Oui, Adrien, tu as raison : puisqu’il faut que tu vives ta vie, en obéissant à ton destin et puisque cela ne se fait pas sans trancher dans le vif, frappe, mon garçon.
Commence par frapper d’abord sur celle qui t’a donné la vie. Cela ne te coûtera pas cher, aujourd’hui.
★
Au moment de partir, Adrien aperçut dans la cour la silhouette du petit Séraphime, l’apprenti lipovan de son patron. Les mains dans les poches, le museau en l’air, à la manière des chiens qui aboient à la lune, le gamin cria devant la fenêtre, avec son fort accent russe :
— Monsieur Adrien ! Mastoro Pétrak vous fait dire qu’il a pris une cuite, hier soir, plus que d’habitude, et qu’il n’y aura pas de chantier prêt ce matin.
— Et quand y en aura-t-il ?
— Peut-être à une heure, qu’il a dit.
— Bien, Séraphime… Entendu…
Et aussitôt il pensa à Mikhaïl :
— « Il est six heures… Il doit sortir à l’instant avec sa marchandise, je le rattraperai encore avant qu’il parte. »
Mais, en passant devant les fenêtres de la belle chambre que Léana occupait sur la rue, il ne put s’empêcher d’y donner un coup d’œil de renard.
— Entre ! lui cria-t-elle, encore couchée. Où vas-tu, du moment qu’il n’y a pas de travail ce matin ?
— Ah, tu as entendu Séraphime ? fit-il en entrant.
Et il ne sut plus quoi répondre pour lui mentir. Il avait été brusquement étourdi par l’odeur et le désordre sensuels qui régnaient dans cette chambre de jeune fille. Elle s’en aperçut et ramassa plus encore ses couvertures.
— Où vas-tu si tôt ?
— Je vais… je crois que je dois aller… pour…
Sa tête tournait comme une girouette, alors que des yeux et du nez il mettait la chambre sens dessus-dessous, tant Léana était belle, ce matin-là, dans son lit.
— Allons, allons ! Ne cherche pas à me mentir ! Dis-moi la vérité : où vas-tu à cette heure-ci ?
Immobile au milieu de la pièce, la casquette à la main, il la regarda en face. La vérité ? En effet, s’il la lui disait ? Peut-être que son âme jeune, enthousiaste, le comprendrait. Ce serait autant de gagné pour le pauvre Mikhaïl. Et, à brûle-pourpoint, il la questionna, en lui caressant les cheveux :
— Dis-moi, Lénoutza : aimerais-tu mon frère, si j’en avais un ?
— Ça dépend ! fit-elle, avec malice. Mais de quel frère veux-tu me parler ? De Samoïla Petrov ?
— Non… Pas de lui… Samoïla, c’est facile de l’aimer : il est heureux ; alors que l’ami qui m’est très cher et que je voudrais te recommander, se présente moins bien, puisqu’il est malheureux.
— Qui est-il ? Tu me rends curieuse !
— C’est le domestique de Kir Nicolas, dit Adrien, aussi tranquillement que s’il eût dit : « C’est le fils du chef de gare, le futur procureur. »
La stupéfaction fit à ce point s’oublier Léana qu’elle rejeta sa couverture et leva vers le ciel, exaspérée, ses beaux bras nus :
— Seigneur ! Ce pouilleux ? N’es-tu pas fou, Adrien ?
Adrien entendit la vilaine insulte adressée à son ami en même temps qu’il suivait des yeux le mouvement de ce trésor charnel mis à jour, et un tel accouplement de beauté et de laideur lui apparut comme une imprécation lancée par une déesse vulgaire. Évanoui le plan qu’il caressait déjà, d’une vie heureuse entre sa mère, sa Lénoutza et son Mikhaïl ! « Pouilleux ! »
Un poids écrasant pesait sur lui. Sans dire un mot, il se dirigea, défaillant, vers la porte. Léana cria. Il n’entendit qu’un bruit. Sa tête, pleine tout à l’heure de cette chambre voluptueuse où il eût aimé vivre une éternité, était remplie maintenant de l’image de Mikhaïl, le regardant une dernière fois avant qu’il se séparât de lui, et semblant dire :
— « Je ne crois pas à tant de bonté… »
★
Mais son désespoir ne fut pas long. Dehors Adrien retrouva vite son aplomb : si Léana ne voulait pas de son ami, c’est lui qui en voudrait !
Il passa devant la pâtisserie et vit que les paniers à platchinta et corvigi n’étaient plus à leur place, sur le four. Mikhaïl était donc parti. Il se mit à courir à toutes jambes vers le port, comme si un danger eût menacé la vie de son ami.
Àla première descente, il hésita, se demandant s’il fallait prendre ce chemin ou le suivant, puis il s’y engagea quand même, le jugeant le plus court, et lorsqu’il se trouva dans le labyrinthe des wagons à céréales, il eut le plaisir de voir Mikhaïl avancer lentement parmi les voies ferrées désertes. Il eut le plaisir, la douleur aussi, car Mikhaïl, le dos courbé sous le poids d’environ quinze kilos de marchandises, la courroie du panier passée autour du cou et chancelant à chaque pas, lui apparaissait comme le symbole même de la résignation. Il cria de loin :
— Mikhaïl !
Celui-ci se tourna avec lenteur, et à la vue d’Adrien posa son panier à terre. Adrien le joignit d’un bond :
— Bonjour Mikhaïl, dit-il, lui donnant la main. Je viens vous accompagner à la vente : je m’y connais.
— Vous faites bien, répondit Mikhaïl, lui serrant la main et souriant.
Adrien sentit du baume couler sur la plaie faite par Léana. La parole de Mikhaïl était chaude, sa poignée de main également, et son visage, enflammé par la fatigue, exprimait la joie par ses yeux, qui brillaient et regardaient franchement les yeux d’Adrien. Le jeune homme trouvait son ami bien moins farouche que lors de leur première rencontre.
— Mais, vous savez, ajouta Mikhaïl, nous ne pouvons pas nous attarder ici, car si j’arrive avec de la marchandise refroidie, les manœuvres vont jurer.
— C’est vrai, approuva Adrien. Il faut se débarrasser de ça au plus vite. Je faisais la même chose.
Et disant cela, il saisit le panier, passa la courroie sur une seule épaule et fila. Mikhaïl, pris au dépourvu, n’eut pas le temps de l’en empêcher. Il se mit à le suivre rapidement, en traînant ses bottes et en protestant :
— Non, je ne veux pas que vous portiez mon panier ! Ça, c’est mon affaire !
Mais l’autre, avec ses longues jambes et plus vigoureux, allait toujours :
— Ça ne fait rien ! Vous le reprendrez plus loin.
— Donnez-le moi tout de suite ! Attendez !
— Tout à l’heure ! Un bout seulement, pour que vous puissiez souffler un peu. La courroie vous a fait une marque rouge sur le cou. Et puis, je suis plus fort que vous, soyez raisonnable !
Et Adrien allait presqu’en courant. Mikhaïl se résigna à le suivre de loin.
Au moment de déboucher sur le « quai n 6 », où une fourmilière d’hommes en bras de chemise chargeaient un bateau hollandais, Adrien s’arrêta et passa le panier à son ami :
— Le voilà, maintenant, fit-il. Il n’y a pas de mal, je pense. On fait, parfois, cela, même pour un inconnu.
Mikhaïl lui prit les mains et lui dit, avec cette franchise, cette sincérité, qu’Adrien reconnut ensuite pendant toute leur amitié :
— Certainement, Adrien, je suis obligé de voir en vous un homme au cœur brave, un cœur d’ami oriental. Pourvu que vous ne m’obligiez pas à ce qui me déplaît trop.
Adrien, sans faire cas de l’avertissement, fut si touché de cette première conquête, qu’il se sentit de force, à ce moment, à empoigner un wagon avec ses deux bras et à le renverser.
★
Au foyer de travail du « poste n 6 », où Mikhaïl vendait sa marchandise en moins d’une heure, les débardeurs sautèrent sur le panier dès qu’ils l’aperçurent. Ils le prenaient d’assaut pendant qu’il était encore chaud, car les covrigi froids n’ont plus de saveur, et la platchinta figée n’est bonne que pour des chiens. Comme ils travaillent à la tâche, personne ne pourrait les empêcher de manger, mais quelle tristesse de les voir mastiquer et avaler en courant avec le sac de cinquante ou de cent kilos sur l’épaule nue, meurtrie, la chemise trempée de sueur, le cou raidi !
Toujours pressés, ils débordent le vendeur. Mikhaïl doit défendre son panier contre les larcins, tenir sa marchandise couverte avec un sac et demander le sou d’avance. Cela n’empêche que, lorsque le panier est vide et qu’il compte l’argent de Kir Nicolas, bien des sous lui font défaut.
Adrien aide Mikhaïl de son mieux et crie aux manœuvres, qui le connaissent, qu’ils ne doivent jamais voler cet ami-là, car c’est un étranger d’une tout autre condition, mais que l’ignorance de la langue roumaine et la misère momentanée obligent à gagner ainsi son pain.
Puis, la vente finie, et Mikhaïl content de voir son panier se balancer sur son épaule, avec le sac et la boîte à sous, Adrien demanda :
— Vous plaisent-ils, nos gaillards du port, vos clients ?
— Ils m’amusent, s’exclama Mikhaïl, le regard perdu sur le fleuve.
— Ils vous amusent ? Pas toujours… Quand je faisais votre métier à la caserne et qu’ils me volaient, je ne trouvais là rien d’amusant, car je devais en rendre compte à Kir Nicolas.
— Je le dois, moi aussi, mais Kir Nicolas sait que ces « clients-là » sont capables de voler « les œufs sous la couveuse sans qu’elle s’en aperçoive ». J’y veille tant que je peux, mais ils me volent quand même. Cela m’amuse. Comment peut-on ne pas s’amuser lorsqu’on voit des hommes qui sont, pour la plupart, des pères de famille, des défenseurs de la patrie ? Ils témoignent devant la justice, élisent des maires et des députés, et ils viennent devant mon panier se livrer à toutes les singeries imaginables, pour arriver à la fin à m’escamoter un sou. Et remarquez que parfois je m’aperçois du vol à temps, mais c’est si adroitement fait, que je suis désarmé par cette adresse même : elle vaut, à elle seule, beaucoup plus qu’un sou. Et alors, je me demande : pourquoi font-ils tant de prodiges pour un si maigre résultat ? Ils ne sont pas pauvres à ne pouvoir s’acheter cette gourmandise. Ils ne sont pas des voleurs non plus ; ils sont des travailleurs ; ils gagnent même de belles journées. Et si le voleur de profession n’a rien qui étonne, en revanche l’homme honnête qui gagne sa vie et se déshonore pour un sou est un paradoxe que je ne comprends pas. Le comprenez-vous ? interrogea Mikhaïl, avec le plus grand sérieux.
— Je n’ai pas songé à ces choses-là, répondit Adrien.
— Eh bien, pensez-y. Ce sont des bizarreries de la nature humaine. En y réfléchissant, vous devinerez la nature de l’amusement que j’y trouve.
— Et vous ne cherchez pas à leur reprendre la marchandise volée ? demanda Adrien.
— Non, je ne cherche pas. Il ne faut pas même tenter : ils vous tueraient plutôt que de reconnaître le larcin ; l’homme honnête se révolte, alors, vexé, et il est prêt à commettre un crime pour sauver son honnêteté. C’est par des fautes semblables que commencent tous ceux qui deviennent plus tard de véritables bandits. Combien de braves gens, libres aujourd’hui, seraient depuis longtemps au bagne, si on leur avait infligé, à tous, trois mois de prison pour quelques gâteaux chipés. Une fois marqué par le fer de l’impitoyable justice, le meilleur des hommes perd le goût de l’honnêteté.
Adrien eût voulu l’écouter ainsi jusqu’au soir, mais Mikhaïl s’arrêta pour fouiller dans son panier :
— Aimeriez-vous manger un morceau de gâteau ou plutôt un craquelin ? demanda-t-il.
— Il vous en reste ?
— Je garde ma ration quotidienne : une livre de platchinta et trois covrigi, dont je ne mange que la moitié.
— Et pourquoi ne vendez-vous pas le reste pour vous faire des sous ?
— Parce que j’aime mieux les donner à de gentils enfants.
— Cependant, cela vous paierait le tabac.
— Le tabac, comme la nourriture, c’est l’affaire de Kir Nicolas.
— Eh bien, ce serait autant de gagné : à côté de vos quinze francs par mois, avec ce déchet vous en auriez vingt-cinq.
— J’ai plus que vingt-cinq, plus même que le double de vingt-cinq ! fit Mikhaïl, avec quelque mystère dans le regard.
Et voyant qu’Adrien se donnait de la peine pour comprendre, il le prit doucement par le bras (première familiarité, sensible au cœur de celui qui la recevait !) et lui dit :
— Ne vous fatiguez pas le cerveau ! Vous y serez tout à l’heure, vous me comprendrez et vous me donnerez raison.
Tout en parlant, ils n’eurent ni l’un ni l’autre envie de manger. Mikhaïl rejeta son panier sur son dos et continua de longer la rive du fleuve, dans le sens opposé à la maison, vers la minoterie de Violatos. Adrien s’en réjouit. Il appréhendait à chaque instant le retour de son ami à la boutique. Il savait d’ailleurs que Mikhaïl était maître de son temps jusqu’à midi, — heure du sommeil, — vu son travail ininterrompu, depuis deux heures du matin, à la fabrication et la vente de la marchandise. Mais Mikhaïl n’était pas habitué à dormir à ces heures-là, et passait toujours son temps à lire ou à flâner. Il avait ses courses et ses prédilections que personne ne connaissait, malgré les persistantes questions de Kir Nicolas. Puis, dans l’après-midi, — lorsque maître et domestique avaient fait leur petit somme, — une nouvelle fournée sortait de la « locomotive » du « sale Albanais », une nouvelle vente avait lieu entre cinq et six heures, quand la journée de travail prenait fin, et Mikhaïl était libre. Alors il dînait et se couchait, quelquefois avant huit heures du soir.
C’était la même vie du temps d’Adrien. Et celui-ci se réjouissait maintenant de voir que son ami ne pensait pas au retour, semblait heureux, traînait avec nonchalance ses bottes cloutées et s’approchait toujours du point danubien où le bruit du port n’est plus qu’un écho et où commence la sauvage poésie des rives inhabitées. Bientôt, la minoterie fut dépassée. Un peu plus loin, le quartier grec Karakioï poussa ses dernières maisonnettes, là tout en haut, jusqu’au bord du plateau sur lequel est bâtie la ville de Braïla, dont la fine taille de vraie belle fille se laisse ici enlacer par son amant infidèle, trop complaisant avec ses innombrables maîtresses parsemées sur sa longue route, des montagnes de la Forêt Noire jusqu’à Soulina qui reçoit de lui le dernier baiser, — Danube au corps d’argent et à la crinière verte !
Ce Karakioï, aujourd’hui disparu, — nid de Levantins à la Kir Nicolas, — qui chantera jamais ses joies et ses gémissements ? Célibataires ou mariés ; hommes, femmes et jusqu’aux enfants, portant tous dans la voix et le regard la nostalgie de leurs inoubliables patridas, — qui nous dira l’ivresse navrante, les soupirs, les larmes, qu’il leur en coûtait de s’entendre traités de « sale nation », chaque fois qu’ils mettaient le pied dans la rue ? Qui nous dira pourquoi tous descendaient dans ce Karakioï perché sur le Danube et sa forêt de mâts ? Pourquoi se serraient-ils les uns contre les autres au point d’arriver à arracher du terrain au vide et à se créer ainsi ces cours aériennes qu’on voit soutenues par un enchevêtrement de poutres, à donner le frisson ?
Hélas !… Qui nous dira jamais pourquoi le cœur humain renferme la haine à côté de l’amour ?