‹ MikhaïlChapitre 5 sur 10 · 05

05

Par une coïncidence qui devait sceller leur amitié, leur faire oublier leurs divergences de vues de plus tard, confondre leurs vies et les rendre inséparables, Mikhaïl se rencontrait avec Adrien dans le même immense amour de la nature : formidable jet de lumière qui obscurcit toutes nos mesquines opinions, nos pauvres idées, nos misérables jugements. Ils s’en aperçurent ensemble, en arrivant à cet endroit pittoresque ; ils furent saisis de ce plaisir muet qui se reflète dans le regard, lorsqu’on découvre la même passion chez celui qu’on aime. Leurs pas, conduits par la même volonté, s’arrêtèrent ici machinalement, et Mikhaïl le premier se laissa choir sur le limon durci de la berge. Adrien, attendri par les souvenirs de son cher Karakioï, leva les yeux vers les habitations nichées au bord du plateau :

— C’est là-haut, dit-il, que j’ai appris la langue grecque, il y a six ans, au prix d’inoubliables souffrances.

— Toute vraie conquête s’obtient à prix de souffrances, répondit Mikhaïl, qui s’occupait maintenant à découper son gâteau en cinq parties très égales.

Adrien voulut lui demander pourquoi il faisait cela si savamment, quand, des cris d’enfants, parlant le grec, retentirent en haut du plateau :

— Tiens ! Mikhaïl est déjà là ! lança l’un d’eux.

— Qui-i-i ? s’écria un autre, plus loin.

— Mais Mikhaïl, je te dis, le marchand de gâteaux !

Puis, des noms grecs appelés à tue-tête :

— Hristos ! Stamati ! Vassili ! Venez vite !

— Voici mes amis, dit Mikhaïl, en se levant.

Les petits Grecs dégringolèrent les sentiers abrupts du talus, comme de vraies chèvres, entourèrent Mikhaïl, — frimousses réjouies, nez au vent, yeux fureteurs — et lui prodiguèrent force coups de poings :

— Tu n’es pas venu hier, lui reprocha celui qui était le plus grand et qui menait la bande.

— Non, parce que c’était fête, s’excusa Mikhaïl, souriant et tout heureux de les revoir.

— Oh, fête, quelle fête ? grimaça l’enfant.

— Une masquéra ! s’exclama un autre.

Le premier, apercevant Adrien qui les regardait, curieux de cette familiarité, le désigna de la tête à Mikhaïl, et demanda :

— Qui est celui-là ?

— C’est un ami.

— Ah, tu as maintenant un ami ?

— Oui, mais il n’aime pas mes gâteaux.

Mikhaïl avait bien visé : le petit, ne voyant plus un concurrent en Adrien, alla lui donner la main :

— Parles-tu le grec ? lui demanda-t-il.

— Oui.

— Mais tu n’es pas grec !

— Non, je suis roumain.

— Dommage ! fit le petit nationaliste.

— Pourquoi « dommage » ? demanda Adrien.

— Parce que nous sommes une grande nation, riposta l’enfant.

Adrien voulut le piquer :

— Oui, dit-il, vous êtes une grande nation, mais tu es quand même venu manger notre mamaliga.

— Jamais ! s’écria le gamin, furieux ; c’est une pâte à cochons !

— Tu as raison, Yani, dit Mikhaïl. Moi non plus je ne l’aime pas.

Et il procéda à la distribution de la platchinta, quand les regards des enfants soupesèrent rapidement le poids des morceaux.

— Vous êtes cinq aujourd’hui, au lieu de quatre, comme d’habitude, observa Mikhaïl, mais je vous donne ma part aussi, pour que vous trouviez votre compte.

Le plus âgé expliqua, en se pourléchant les babines :

— Sais-tu, Mikhaïl, qui est le nouveau ?

— Non.

— C’est Hristodoulos, dont je t’ai parlé, le fils de la pauvre Caliopi que son mari bat tous les soirs.

L’enfant ainsi présenté intervint, afin de rendre l’affirmation moins catégorique :

— Cependant, fit-il, hier soir papa est rentré si saoul qu’il n’a pas pu battre maman, mais il a brisé la lampe à pétrole et nous avons failli brûler.

— C’est un progrès ! dit Mikhaïl, regardant Adrien avec des yeux tristes.

★

Peu après, les enfants partis, les deux amis reprirent leur route sur le limon, et Mikhaïl dit, d’une voix lourde d’émotion :

— Voyez-vous, Adrien, où je place mes économies ? Ces enfants sont toute ma famille dans votre beau pays : ils sont les seuls qui m’aiment sincèrement, les seuls qui m’attendent avec plaisir ; ils m’ont aimé et attendu bien avant que je fusse marchand de gâteaux, alors que, à peine arrivé à Braïla, je rôdais, dans le port, crevant de faim. Ils sont les seuls aussi qui ne m’appellent pas « pouilleux », comme toute la rue Grivitza, depuis quinze jours qu’elle me connaît.

Adrien, ne pouvant plus maîtriser ses larmes, couvrit son visage, comme pour se protéger les yeux du soleil qui venait de rompre brusquement les nuages, et pleura en silence. Il avait compris avant que son ami eût parlé. Et les paroles vibrantes que Mikhaïl venait de prononcer ne firent que lui marteler le cœur. Le mot « pouilleux », qui lui rappelait Léana et la scène du matin, lui donna le coup de grâce.

Il prit la main de Mikhaïl et dit, en sanglotant :

— Pauvre ami… Je vous demande pardon… Je sais tout ce qui se passe…

Devant cet éclat de sincérité, Mikhaïl eut lui-même des larmes dans la voix :

— Allons, Adrien, soyons forts… Ne pleurons jamais que dans notre cœur. La vie n’est pas digne de nos larmes…

Mais Adrien pleura tout son saoul. Il voyait en Mikhaïl un homme terriblement accablé par l’injustice : le premier ami que son âme découvrait, était un écrasé. Misère et offense, voilà ce que sa ville natale avait réservé à un tel homme.

Et il aurait voulu le faire immédiatement sortir de son taudis, l’amener à la maison et lui offrir tout ce dont il disposait, mais il se rendait compte qu’il y avait en Mikhaïl une volonté tenace trempée dans le malheur, pour laquelle il fallait avoir des égards, de la prudence, beaucoup de sincérité et d’amour, s’il voulait la désarmer.

Mikhaïl fut très ému de cette marque de bonté. Cela lui parut une véritable révélation. Malgré le mur qu’il avait élevé entre lui et le monde, malgré son scepticisme, il était trop intelligent, trop riche de vie intense, pour ne pas se convaincre qu’il n’y a pas de glace qui puisse résister au feu de l’amour. Certes, Adrien ne l’avait pas encore gagné, mais cet incident imprévu contribua merveilleusement à ouvrir une brèche dans la méfiance de Mikhaïl, à laisser passer la flamme qui devait réchauffer son cœur atteint par l’horrible gangrène du Néant. Aussi, voyant qu’Adrien s’était engourdi, le visage caché dans ses mains, il lui toucha doucement l’épaule :

— Eh bien, voilà… J’avoue que vous me faites du bien, Adrien… Je me sens moins seul… Et je vous promets de me rencontrer avec vous de bon cœur, à l’avenir. C’est vrai, je n’y croyais pas, je ne me doutais pas, mais en effet, vous êtes un ami, un ami…

Adrien le regarda, mine éplorée :

— Si je suis un ami, dit-il, comment voulez-vous que je reste indifférent à votre malheur ? Comment pourrais-je me séparer maintenant de vous et aller vivre là où je trouve de l’affection, un lit et un repas propres, tout en sachant que vous retournez à votre taudis et à votre solitude ? Si nous étions tous deux des misérables, alors, oui. Mais, moi dans le bien-être et vous dans la détresse, cela, non ! Cette amitié-là n’est et ne sera jamais la mienne. — Et vous, qui me forcez à cette indifférence, vous êtes injuste avec moi, vous êtes cruel. C’est affreux, affreux… Vous me faites mal…

Adrien avait raison. Mikhaïl était injuste avec lui. Et c’était vraiment affreux :

Assis, là, près d’Adrien, avec, entre les mains, sa casquette qu’on eût dit ramassée dans une poubelle, ainsi que sa chemise sale ; son veston gris, déchiré partout, le col crasseux, les manches repliées trop longues ; avec sa culotte monstrueusement rapiécée ; ses bottes durcies et éculées ; ses poux qui surgissaient parfois pour disparaître à nouveau ; avec ses bras abandonnés entre les jambes, dans une attitude de paix impossible, — et, au milieu de cet amas de misère, deux yeux qui vous fouillaient le cœur et le cerveau, qui comprenaient le regard doux de la bête et parlaient éloquemment à l’âme ouverte de l’amitié, — connaissez-vous, ô amis, une plus lamentable image de l’injustice ?

(Ami vaincu par la solitude, où que tu te trouves, dans ce monde, ressaisis-toi et sois grand comme la joie, comme la douleur, devant l’inconnu qui vient t’offrir promptement son cœur ! Ne marchande pas le trésor que tu caches au trésor qui t’est offert ! — Quels que soient les orages qui aient pu dévaster tes espérances, sois noble, sois confiant, crois toujours à la propre chaleur de ton âme et ne la refuse jamais à l’assoiffé qui te la mendie : du moment que tu la sens en toi, tu peux être certain que tu n’es pas seul à la posséder, — car nul n’a le monopole de la belle vie, — et mieux vaut être dupe cent fois en une heure, que de faire tort à un seul ami de ta trempe !)

★

Il était neuf heures quand un soleil aux rayons doux chassa complètement les nuages et la fraîcheur matinale. La surface du fleuve devint étincelante. La forêt de saules pleureurs, sur l’autre rive, s’emplit de détails, et tout au fond apparurent, estompées sur l’horizon, les montagnes mélancoliques de la Dobroudja.

Les deux amis se taisaient dans la même crainte religieuse des choses inexprimables, mais avec des sentiments différents.

Adrien, le cœur gros, les yeux hagards, fixait le clapotement des vagues qui caressaient le sable et tâchait, comme avec de petites mains invisibles, de rassembler quelques idées, de leur donner une suite et de trouver une solution qui lui permît de vaincre l’opposition de Mikhaïl à ses projets généreux.

Mikhaïl était troublé lui aussi, mais il n’avait aucune peine à voir juste. Il savait ce qu’Adrien voulait, et il ne lui reprochait dans sa pensée que de vouloir son bien malgré lui, c’est-à-dire d’une façon qui blessait son amour-propre.

Le voyant calmé, il lui demanda :

— Travaillez-vous ce matin ?

— Non. À partir d’une heure seulement.

— Eh bien, voulez-vous que nous passions un moment ensemble de l’autre côté du fleuve ? Cela nous ferait du bien à tous les deux.

Adrien écarquilla les yeux : si on lui avait annoncé que son père était ressuscité des morts, il ne se fût pas senti plus heureux :

— C’est vrai ? Vous ne plaisantez pas ? demanda-t-il, le cœur battant de joie.

Et son visage trahit un espoir si enfantin que Mikhaïl en éprouva des remords :

— Puisque je vous le dis, ce n’est pas pour plaisanter. Me croyez-vous un ours ?

— Il y a quelque apparence !

— Certes, quand je le veux ; mais pensez-vous que c’est à tort ?

— Je devine bien des choses…

— Il ne s’agit pas de deviner, car alors on est ou au-dessus ou au-dessous de la vérité… Il s’agit de voir ce qui est. Et maintenant, allez chercher une barque avec un rameur qui ne sache pas le grec.

Lorsqu’Adrien revint avec le batelier, Mikhaïl l’interrogea :

— Vous êtes-vous assuré qu’il ne comprend pas notre parler ?

— Oui.

— Comment ?

— Je lui ai demandé en grec de me passer sur l’autre rive et il ne m’a pas compris.

Mikhaïl songea :

— « Il n’est pas bête, ce garçon. »

Et il monta le premier, allègrement, se plaçant de façon à avoir le dos tourné au rameur. Adrien s’assit à la poupe, en face de son ami, qu’il considéra avec quelque frayeur après ce bref examen de capacité.

— Comme c’est bien, dit-il, de pouvoir parler une langue étrangère à des oreilles indiscrètes.

— Et c’est encore mieux d’en pouvoir parler plusieurs, car le grec est très répandu à Braïla, compléta Mikhaïl.

— Vous en connaissez beaucoup ?

— Quelques-unes…

— Lesquelles ? demanda Adrien, touchant à un de ses grands désirs : celui de connaître plusieurs langues.

Mikhaïl sourit, embarrassé, — son adorable gêne qui revenait chaque fois qu’il était trop directement questionné sur son savoir ou sur sa vie. Il répondit :

— … Vous avez vu le français. Vous verrez les autres lorsque les occasions se présenteront.

Cette réponse en eût dit long à tout autre qu’Adrien. Elle ne dit rien à notre jeune homme, qui tourna la question et crut la poser plus discrètement, en demandant :

— Vous n’êtes pas grec…

— Non…, fit Mikhaïl, le visage coloré d’une certaine pudeur qui aurait dû désarmer Adrien, s’il avait eu un peu plus d’expérience de la vie ; mais comme il n’en avait pas, il continua :

— … Français ?

— Non plus…, dit Mikhaïl, regardant au fond de la barque.

Et levant brusquement la tête, la mine sévère, il appliqua au maladroit la première punition amicale :

— Je vous conseille, Adrien, — si mon amitié vous intéresse et si vous voulez la gagner, — de ne plus être à l’avenir si indiscret avec moi. Il est des choses que je dois taire, pour vous et pour moi. Il en est d’autres à l’égard desquelles je ne vous demande qu’un peu de patience, pour que vous les appreniez. Quand je veux parler, il n’est nullement besoin de me tirer par la langue… Je parle. Et passons là-dessus…

Adrien comprit, bien mieux qu’on ne l’eût espéré d’un tempérament comme le sien.

★

Ils avaient traversé le fleuve. La barque se mit à longer la rive droite vers l’aval, se faufilant sous les branchages des saules à la manière d’une navette de tisserand. Quoiqu’habitué à ce genre de promenade, Adrien n’avait jamais été plus ému qu’à cet instant, où pour la première fois de sa vie, il sentait enfin près de lui l’être humain qui le comprenait, l’ami qui venait se faire aimer au point de vous bouleverser l’existence.

Alors, Mikhaïl, qui mettait de l’ordre dans son propre bouleversement, aborda de front son compagnon. Il dit :

— Expliquez-moi, Adrien : tout à l’heure, lorsque vous disiez que j’étais « injuste » avec vous et que je vous faisais du « mal », qu’en pensiez-vous ? Comment me voyez-vous ?

— Mais…, répondit Adrien, craignant d’avoir vexé son ami, — je vous vois dans un état qui n’est pas conforme à votre dignité, et je pense que cela doit vous faire souffrir…

— Comment savez-vous que cela doit me faire souffrir ? Vous l’ai-je dit ?

— Non, mais je le suppose. La misère n’est pas agréable. J’en ai goûté.

— Et êtes-vous sûr que je suis dans la misère ?

Cette question paradoxale renversa Adrien. Il ne comprenait plus rien. Il écarquilla des yeux étonnés. Et sa mine fut telle, que Mikhaïl éclata d’un rire bref, joyeux, qui désorienta l’autre davantage encore. Adrien ne savait plus que croire de cet homme qu’il considérait comme l’un des plus malheureux, et qui se riait de son malheur avec une vraie gaîté. Ainsi, du premier coup et avec facilité, Mikhaïl lui fit tomber l’arme des mains. Son naïf désarroi, fréquent devant tout paradoxe, son désappointement sincère devant tout renversement des vérités acquises, gagnèrent le cœur de Mikhaïl mieux que le plus bel acte de générosité. Il devait en faire plus tard un de ses délices.

— Donc, d’après vous, dit-il en maîtrisant son rire, il n’y aurait pas de plus triste état que le mien.

— À part la maladie et l’emprisonnement, non, il n’y en a pas.

— Eh bien, détrompez-vous. La misère, la vraie, — celle qui rend la vie impossible, — ce n’est pas ce dénuement complet et cette crasse dans lesquels vous me voyez, mais bien l’abominable situation de l’homme qui possède toutes les ressources dont il a besoin pour goûter pleinement la vie qu’il aime, et qui ne peut le faire. J’ai connu cela et j’ai été vraiment misérable ! Aujourd’hui je suis heureux : je barbote comme un canard dans des eaux qui m’étaient inaccessibles autrefois. Vous ne vous en apercevez pas ?

Adrien le regarda stupidement, sans pouvoir répondre, tandis que Mikhaïl montrait des yeux railleurs ; puis, — avec un mouvement du bras, qui voulait dire : « laissons ça », — il lui mit la main sur le genou :

— Je voudrais vous poser une question, fit-il.

— Parlez… demandez tout ce que vous voulez… Je n’ai pas de secrets pour vous… s’écria Adrien dans un mouvement de dépit qui amusa Mikhaïl et le disposa favorablement.

— Avez-vous des amis intéressants ?

— Non. Je n’ai que des connaissances. L’amitié, telle que je la comprends, je ne l’ai pas encore rencontrée.

— Comment comprenez-vous l’amitié ?

Adrien répondit avec désinvolture :

— Mais, c’est simple, voilà : aimer l’art qu’on comprend, la nature et l’homme, jusqu’au delà du sacrifice.

— Jusqu’au delà du sacrifice ! s’exclama Mikhaïl, avec quelque tristesse. C’est l’idéal. Seulement, la vie n’entre pas toute entière dans le cercle que vous venez de tracer.

— Et pourquoi pas ? s’écria Adrien, enflammé. Celui qui aime tout ce qui est beau, ne peut pas ne pas être généreux.

— Pas toujours, mais admettons votre conception : ce n’est pas tout. Il y a de profondes différences de race et d’éducation qui empêchent parfois les meilleurs hommes de s’entendre. Avez-vous lu quelque chose sur les caractères, les tempéraments, la nature des sensibilités humaines ?

— Non, je n’ai rien lu.

— Qu’est-ce que vous lisez ?

— De la littérature : je ne comprends que cela.

— Quels sont vos auteurs préférés ?

— Balzac, Dostoïewski et ceux qui les approchent.

— Qui vous a guidé vers eux ?

— Mon cœur.

— C’est énorme, si vous dites vrai. Mais la littérature seule ne suffit pas, car, en nous grisant, elle nous empêche souvent de nous instruire. Elle est, pour notre esprit, ce que les ailes sont à l’oiseau : si celui-ci vole sans défaillance, c’est grâce à son regard sûr, non pas à ses ailes. La poésie, c’est un chant d’une heure paisible, et par poésie je comprends toutes les beautés terrestres, toutes les manifestations de l’art, tout ce qu’on peut aimer. Pourtant, hélas, après avoir chanté, il faut vivre. Et vivre, cela veut dire : lutter contre la vie.

— Vous plaisantez ! fit Adrien.

— … Écoutez toujours, poursuivit Mikhaïl, très sérieux. Imaginez-vous la vie comme une formidable machine, extrêmement complexe, mais entièrement démontée. Ses pièces représentent nos facultés, nos instincts, nos passions, nos besoins. Pour la faire fonctionner idéalement, il faudrait la monter idéalement, et cela ne se peut pas, car son technicien n’est pas encore né ; elle déroute toutes nos connaissances : j’entends pour la faire fonctionner sur les supports de la sociabilité, et parfois même dans le cadre intime d’une vie qui peut se passer de société.

« Les pièces de cette machine s’accordent à s’y méprendre : qu’importe la façon dont vous les ajustiez, elles obéissent, le tout se met en branle, va son train, se contente de ce qu’on lui donne, ou de ce qu’on lui laisse, à l’exemple de l’homme, auquel on peut enlever les jambes, les bras, les yeux, les oreilles, le nez, lui briser la figure, le rendre sourd, muet, impotent, — il voudra et pourra toujours exister, car il n’est qu’une goutte de cette éternité qui se contente de rien.

« Ce mécanisme, c’est le monde. Au repos, il fait de la poésie : à deux, dans une chambre ; à mille, dans un théâtre ; ou à cent mille, dans un stade ; il présente une unité, une harmonie, presque parfaites. C’est que, à ces instants-là, il ne vit pas, il rêve. Ainsi : la commère hargneuse, qui verse des larmes de joie sur un roman à dénouement heureux ; les amis qui s’embrassent au coin des rues ; la populace qui exulte et fraternise au son d’un tambour ; les foules électorales qui portent en triomphe les démagogues. Il n’y a, là, rien à railler. Le premier pilier de la vie, et de la plus ignoble, c’est le désir du bien, la tendance à la générosité, à l’idéal. Mais, ce n’est, là, que le rêve. Dès que la pauvre machine humaine cesse de rêver, dès qu’elle se met à vivre, tout s’embrouille, tout craque, tout se disloque, et l’on voit se cracher à la figure ceux qui s’étaient embrassés la veille. C’est la poésie qui avoisine l’égout. C’est le rêve qui est coincé par les antagonismes de la vie. C’est la machine sociale qu’un rien fait marcher, mais que nul technicien ne peut faire fonctionner idéalement.

« Tâchez, Adrien, de ne pas trop vous laisser prendre dans ses engrenages : je me permets de vous dire cela parce que j’ai de la sympathie pour vous, et parce qu’il me semble que vous êtes de ceux qui sortent broyés de ces rouages. »

★

Adrien sentit un baume lui emplir le cœur, en entendant Mikhaïl déclarer qu’il avait de la sympathie pour lui.

— Mais, répliqua-t-il, je crois qu’avec l’amour, on pourrait mettre les hommes d’accord.

— La vie ne permet d’autre amour que celui qui se rapporte à son propre égoïsme, répondit Mikhaïl froidement. Le reste : illusions.

— Comment ? s’écria Adrien ; mon amour est pour les autres : je partagerais jusqu’à mon sang pour vivre avec vous et avec d’autres semblables à vous !

— Il se peut. Mais vous ne comptez pas dans la vie.

— Et pourtant, je considérais cette façon d’être comme la meilleure partie de la vie.

— Bien sûr… Seulement, vous et moi, ou Pierre et Paul, nous sommes dans la vie ce qu’un cheveu est sur le corps : on peut se passer de lui, la vie continue. Car, en créant l’humanité, Dieu a dû procéder, je l’imagine, de la manière suivante : il a jeté d’abord dans son pétrin la glaise humaine telle que nous la voyons, c’est-à-dire pouvant vivoter dépourvue de tous sens et de tous membres. Mais, en l’abandonnant à une telle destinée, sa tonne d’argile n’aurait rien eu qui la fît vibrer à certaines heures ; et alors, le Créateur a trouvé cocasse de lui ajouter d’infimes grains de beauté, d’autres grains de talent, un rien de générosité, quelques brins d’intelligence aussi, — à l’exemple du pâté de foie, auquel on ajoute une miette de truffe, — puis, après avoir bien pétri sa marmelade, notre Seigneur y a découpé ses créatures au hasard du couteau. C’est ce qui a donné lieu à la confusion, au malaise, car toutes ces humaines valeurs étaient inassimilables. Comme la truffe dans son pâté, elles sont restées solitaires et indigestes. N’empêche, l’illusion du parfum a réussi. Et c’est pourquoi ce malentendu est navrant.

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