‹ MikhaïlChapitre 6 sur 10 · 06

06

Ces paroles, contraires à sa foi, attristèrent Adrien. Son regard se porta instinctivement sur la ville, où il essaya de voir le monde avec les yeux de Mikhaïl. Il n’y discerna rien. Il songeait à ses déboires, aux peines de sa mère, à son amour pour Léana dont l’esprit pratique le glaçait, et il voulut mettre le tout dans la sombre lumière projetée par son ami. Aucune conclusion précise n’apparut à ses raisonnements.

Il manquait d’expérience : il avait souffert avec des nerfs robustes d’adolescent oublieux du mal, et sans cesse travaillé par son besoin d’aimer ; il ne comprit pas la conception de vie de Mikhaïl. Mais comme il avait un grand respect pour cet homme, qu’il prenait maintenant pour un stoïque, Adrien s’avoua l’inanité de sa pseudo instruction et se méprisa. Cela fit qu’il se retrancha davantage dans la certitude de ses sentiments. Là, tout était clair : il aimait sa mère, sa fiancée, le monde même, et il pardonnait à toute cette « argile truffée » de le mal comprendre. Pour Mikhaïl, qui le comprenait, il éprouva un amour encore plus violent et décida de s’en emparer à tout prix. Cet étranger se révélait l’ami de ses rêves. Il ne le lâcherait pas.

Un navire qui se dirigeait vers Galatz passa à toute vapeur au milieu du fleuve. Des lames impétueuses vinrent se briser contre la rive et prirent leur barque par bâbord. Elle dansa pendant quelques minutes comme une coquille de noix, juste au moment où Mikhaïl, sa blague à tabac sur les genoux, voulait rouler une cigarette. Adrien aperçut le méchant tabac à quatre sous le paquet et l’arrêta :

— Ne fumez pas cette vilaine mahorka, dit-il ; tenez, j’en ai du meilleur.

Et il lui offrit avec insistance son tabac à dix sous les vingt grammes. Mikhaïl, visiblement contrarié, mais toujours son bon sourire aux lèvres, dut se soumettre, pour faire plaisir à ce grand enfant, puis, lorsqu’ils eurent allumé leurs cigarettes, il dit :

— Je crois, Adrien, que nous serons amis un jour, mais, pour en arriver là, ne devrons-nous pas commencer par nous battre ?

— Nous battre ? s’écria Adrien ; et pourquoi ?

— Parce que, entre autres défauts que vous devez avoir, j’en vois un qui est accablant pour certains êtres : c’est celui de vouloir donner à quelqu’un sans lui demander s’il désire, et c’est terrible, car on est plus malheureux de ne pas pouvoir accepter d’un homme qu’on estime, que de se voir déposséder de son bien par la violence. La violence de la générosité est la plus affligeante de toutes, lorsqu’on ne peut la subir. Et cela arrive, si paradoxale que cette vérité vous paraisse.

— Mais, fit Adrien, perplexe, moi j’accepterais d’un ami avec la même facilité ! Je lui demanderais même, si j’avais besoin.

— C’est tout à fait dans les natures comme la vôtre : c’est le contrepoids de votre capacité de donner. Mais, mon pauvre ami, si vous êtes venu au monde bourré de cette violence je vous plains : elle vous brouillera, un jour, avec tous les hommes, amis et indifférents.

Adrien s’emporta, rouge de colère :

— Alors, au diable ! Qu’est-ce que l’amitié, sinon l’amour pour l’homme ? Et peut-on concevoir un amour qui ne nous fasse donner tout ce que nous possédons, depuis l’argent, qui est ce qu’il y a de plus facile à donner, jusqu’à la vie, qui est le bien suprême ? N’y a-t-il, dans le monde, que l’amitié de brasserie, où chacun paie sa consommation ? N’éprouve-t-on pas la même joie réciproque à donner qu’à recevoir ? Ou voulez-vous me faire croire que je suis fou ?

Pelotonné sur ses genoux, — sa position favorite lorsqu’il écoutait, — Mikhaïl regardait le fond de la barque et s’acharnait à secouer la cendre de sa cigarette au risque de se brûler le petit doigt. Il ne répondit rien. Adrien, ne sachant ce qu’il pensait, revint à la charge :

— Ne vous figurez pas qu’en me parlant de la sorte, vous arriverez à vous dérober à mes sens, ou à ébranler d’un iota ce que j’ai toujours senti battre là, dans ma poitrine. Quoi qu’il advienne de moi, et en dépit des prédictions que vous me faites, non, non, je ne cède pas ! Je sens comme ça, et s’il se trouve un seul homme au monde qui aime mon amitié, il me suffira, il sera pour moi toute l’humanité. Pour le découvrir, je bouleverserais la terre, et au cas où je ne le rencontrerais jamais, je croirais en lui, je croirais, je croirais !…

Mikhaïl avait jeté sa cigarette, et maintenant, une main dans l’eau, contemplait immobile le sillon qu’elle y traçait. Il évitait de regarder Adrien dans les yeux ; néanmoins, son attitude montrait qu’il écoutait avec une grande attention.

Adrien continua à vouloir le convaincre que le soleil brillait :

— Si vous me permettiez de passer à notre cas, il me serait plus facile de m’expliquer. Je vous ai vu, et j’ai tout de suite senti pour vous de l’attachement. Je sais à présent que vous êtes un homme instruit, donc, je ne me suis pas trompé, car j’ai deviné cela dès que votre regard s’est croisé avec le mien, hier, quand vous lisiez Jack et ne vous doutiez de rien. Je crois encore que vous avez un cœur d’ami, de véritable ami, tel que je l’entends. Je le crois et il est inutile de me demander pourquoi je le crois. Pourquoi ne l’ai-je pas cru avec d’autres ? Car je cherche l’amitié depuis que je me suis senti malheureux de toujours goûter seul tant de beautés, que la Création a faites pour qu’elles soient partagées. Mais avec qui les partager, Seigneur, quand ni ma mère, ni celle que je considère comme ma fiancée, ni aucune de mes connaissances ne savent même pas de quoi il s’agit ? Et qui, mieux que vous, saurait comprendre comme il est dur de se sentir étranger dans sa propre ville et dans sa famille, navrant de se voir traiter de vaurien précisément parce qu’on porte en soi un monde de passions, un monde de rêves, les plus fortes joies de l’existence ? Il y a des moments où je fuis ces êtres que j’aime et où je viens ici, seul, crier ma rage à ce fleuve et lui demander un ami, un vaurien comme moi !

« Et quand les choses sont ainsi, vous voudriez que je fusse avec vous calculé, mesquin, égoïste ? Mais ce serait me rendre heureux et m’honorer que de me laisser prendre part à votre peine, ce serait rendre justice à l’amitié que d’accepter l’aide d’un ami, comme une chose due. C’est la seule générosité pure que je connaisse ; toutes les autres sont intéressées. Je crois même que c’est la seule qui ne doive pas blesser.

« Partager son bien avec des parents qui ne sont que des parents, ou se dépouiller pour une femme qui n’est qu’une femme, dites-moi : quel est le lien de sang que j’ai, moi, avec ces gens qui se font l’aumône ? Non ! Le seul être qui aurait droit à ma vie, ce serait celui auquel je me livrerais et qui se livrerait à moi, par amitié. Tout le reste est digne d’une brute. »

★

La barque côtoyait un îlot désertique, un peu surélevé et fourré de saules. Mikhaïl se leva brusquement, fit signe au batelier d’aborder et, sans attendre l’approche de la terre ferme, sauta dans l’eau basse jusqu’à mi-bottes.

— Dites à l’homme de nous attendre ! murmura-t-il d’une voix à peine intelligible.

Adrien avait deviné, dans la précipitation de son ami, que l’émotion le prenait à la gorge. Il débarqua à son tour et le suivit.

Mikhaïl alla jusqu’au bord d’une petite mare, entièrement couverte de gros nénuphars blancs, ou plutôt de leurs immenses feuilles, vaste tapis qui se reposait lourdement sur la surface de l’eau dormante. Tout autour, une haie vivante de roseaux bordait ces perles aquatiques cachées dans la solitude marécageuse. Adrien s’approcha et resta ébloui devant ces pétales d’hermine veloutée, qui relevaient avec pudeur leurs corolles appuyées sur un bout de tige à peine visible. Il se pencha et prit dans sa main un bouton qui s’épanouissait. Une longue tige, de plus en plus épaisse et d’un beau vert, le suivit. Mikhaïl, qui restait muet à contempler les mains dans les poches, dit à son ami :

— Il ne faut pas le rompre… Là, il est beau ; l’emporter, c’est le profaner…

Adrien le lâcha doucement. Il ne se souvenait plus d’avoir touché ces beaux lys sauvages depuis le temps, si éloigné, où, enfant, il accompagnait oncle Dimi à la coupe interdite des roseaux, et Codine à la chasse aux canards.

Les deux amis s’assirent sur l’herbe charnue qui avait poussé sur des monticules d’anciennes alluvions et qu’avait abondamment nourrie une humidité permanente.

Ils regardaient et se taisaient. Mikhaïl était courbé et comme enfoui dans le sol. Adrien avait enfoncé les mains dans l’herbe et grattait lentement la terre molle pour en sentir la fraîcheur.

Devant eux, la mare baignait dans les rayons tièdes que le soleil déversait sur elle. Une multitude d’insectes en jouissaient passionnément. Sur les miroirs, pas plus larges qu’une assiette, où l’eau n’était pas couverte par les feuilles de nénuphars, de petits moucherons informes, comme des grains de chanvre, tournaient en rond avec une rapidité qui donnait le vertige. Les araignées d’eau patinaient en long et en large sans savoir pourquoi, tandis que des groupements de moustiques, affolés de plaisir, dansaient au-dessus de la mare avec une rage telle qu’on eût dit qu’ils voulaient monter les uns sur les autres. Parfois, des bourdons et des taons venaient explorer rapidement la région et s’en allaient mécontents.

Les regards des deux spectateurs allaient d’une scène à l’autre, mais ils se plaisaient à observer plus longuement l’attitude et les manières des grenouilles. Certaines s’ensoleillaient, montées sur les plantes, et se confondaient avec elles dans la même couleur vert-jaunâtre ; d’autres qui sortaient la tête de l’eau, fixaient un moment, d’un air stupide, les deux hommes assis là, et replongeaient, naïvement peureuses. Certains petits crapauds ne se gênaient guère pour continuer leur chasse aux moustiques, qu’ils avalaient goulûment, en lâchant après chaque bouchée un oac ! de satisfaction. À les surprendre, les deux amis échangeaient un court regard où brillait un plaisir plus vif.

Le silence était souvent rompu par un beuglement lointain, ou par les aboiements des chiens des fermes avoisinantes. Parfois, des cris qui sortaient de thorax puissants, des appels de noms, des bribes de conversations en roumain, en grec, en turc, — hurlées d’une rive à l’autre des « bras du vieux Danube », — des cliquettements de pompes sur les péniches et les caïques, ainsi que des sifflets perçants de sirènes, — venaient brutalement troubler la paix de cette fusion avec la nature et rappeler à nos deux contemplateurs que les hommes et leur vie n’étaient pas très loin d’eux. Alors, dans la plénitude de leurs âmes confondues, ces bruits tombaient comme des gouttes de pluies sur la surface lisse d’un étang.

Car il était certain qu’Adrien, sans s’en rendre compte, avait dû toucher magiquement et vaincre la résistance de quelque serrure secrète qui s’opposait à l’entrée de toute affection nouvelle dans le temple où Mikhaïl veillait sévèrement au chevet de sa tendresse blessée : en ce moment, les regards de la convalescente se posaient avec un bon sourire sur les deux mains qu’Adrien lui tendait. C’était certain : le trouble de Mikhaïl, son silence craintif, sa maîtrise angoissée, en faisaient foi. Et Adrien, qui pressentait tout, se tenait coi, pareil à un coupable.

Mais celui qui est le dépositaire de l’universel amour ; celui qui sait guérir toutes les plaies et tout remettre d’aplomb, sans nous demander prières ni encens, — celui-là comprit aussi bien la sincérité de l’offrande dont l’un des deux amis avait le cœur plein, que le désir de vivre dont l’autre se montrait assoiffé. Et, dans ce coin de nature non souillé par l’homme, le maître de la vie leur donna la bénédiction de l’amour, qui devait les unir pour une amitié de huit ans ; une amitié qui devait être mise à toutes les épreuves d’une existence ingrate ; qui devait subir toutes les vicissitudes d’une vie errante, traînée dans la misère de plusieurs pays, et qui, — cent fois blessée dans sa chair par la vulgarité humaine, cent fois asphyxiée par les buées irrespirables de sa propre imperfection, — sut émerger des déluges qui l’emportaient, sut tenir tête aux orages qui la jetèrent maintes fois à terre, et put prononcer jusqu’à la fin les deux mots sacrés qui faisaient son essence : Amour et Art. La mort seule vint la trancher d’un coup d’épée, envoyer l’un des deux amoureux là où nous irons tous, et l’autre, seul dorénavant, le laisser courir le monde à la recherche de la vérité personnelle nécessaire à toute âme forte, pleurer sur les temps vécus ensemble et quémander à tous les horizons surgis sur son chemin un brin d’amitié qui ressemblât à la première.

★

Mikhaïl rompit plaintivement le silence. Sa parole était voilée, vibrante d’émotion, comme celle d’une jeune femme qui aurait longuement pleuré. La riche musicalité de la langue grecque donnait un sens profond à sa pensée. Adrien l’entendait pour la première fois et en frémit. Il ne l’entendra plus que très rarement pendant leur amitié.

— Adrien…, fit-il, sans broncher, les yeux toujours sur la mare. Je ne vous connais que très peu… J’ignore vos idées, je veux dire : votre façon de voir le monde, et je lis assez mal dans votre caractère. La nature humaine, plus elle est douée, mieux elle dissimule dans le profond de ses replis des aspects ignorés souvent de nous-mêmes et dont les apparitions soudaines dans les aventures de la vie ne sont pas toujours inoffensives. J’en ai fait de tristes expériences. Et si d’autres supportent avec calme ces surprises-là, moi je les endure fort mal : du choc que j’ai eu avec les hommes, — avec les bons, — c’est moi qui suis sorti brisé. Je parle à votre cœur.

« Je sais que vous êtes avide de me connaître, d’apprendre qui je suis. C’est très naturel d’autant plus que vous m’aimez et que vous en auriez le droit, mais cela ne se peut pas… Ce que je pourrai vous dire, je vous le dirai au fur et à mesure que vous gagnerez ma confiance. Mais sachez, ici, une fois pour toutes, que jamais, jamais, — seriez-vous un dieu d’amour et de discrétion, — vous ne connaîtrez tout mon passé. C’est dans ma nature d’être ainsi. D’ailleurs, cela n’aura aucune répercussion sur notre amitié… Je suis encore assez vivant, et si vous êtes digne d’être aimé, je vous aimerai comme nul autre au monde, et votre mère elle-même ne pourra faire plus.

« Et puis, imaginez-vous que je suis né le jour même où vous m’avez rencontré. Je n’ai pas de passé, il est mort, je l’ai enterré, oublions-le et passons à la vie…

« Je vous ai dit que je vous connais encore assez peu. Mais ce peu me suffit pour le moment. Comme vous, plus que vous, — parce que je suis aidé par mon expérience, plus riche que la vôtre, — je me guide moi aussi avec les antennes de mes sentiments, et votre contact me paraît heureux.

« Ainsi, pour vous prouver ma confiance, je vous dirai que je suis né quelque part, dans le monde, de parents qui n’ont pas été pauvres. Où ? Peut-être le saurez-vous un jour, comme ma nationalité, qui ne ressort pas de mes papiers, ni de mon accent, puisque je parle six langues dont trois aussi bien que ma langue maternelle.

« Mon enfance a été facile, heureuse, mais mon adolescence fut troublée par des idées politiques que mes parents haïssaient, que j’ai haïes moi-même par la suite, — parce qu’elles m’avaient coûté mes plus belles illusions, — et enfin, ma première jeunesse fut broyée par les remous de mon cœur… Je ne vous en dirai pas plus long.

« J’ai voyagé… Et la vie m’apparut laide. Elle l’est et elle ne l’est pas, mais les passionnés sont très peu conduits par la raison, et j’ai failli sombrer. Je fus sauvé par un joli et amusant miracle, que je pourrai vous narrer, une autre fois.

« Voilà tout ce que je puis vous dire maintenant… Gardez-le pour vous. Si quelqu’un vous interroge, dites que vous ne savez rien : le mensonge est excusable et même de rigueur lorsqu’il faut ménager la susceptibilité des autres, sauver leur honneur ou une vie. Et maintenant, passons au plus important : je m’adresse à votre intelligence.

« Vous pensez que je souffre. Certainement. Vous me voyez dans la misère. C’est l’évidence. Et vous brûlez de venir à mon secours. C’est très beau. Plus que beau : vous êtes, dans ma vie, le premier exemple d’amour chrétien uni à l’intelligence de l’homme moderne. Mais, mon cher Adrien, soyez sûr que ma souffrance et ma misère vous font plus de mal à vous qu’à moi. Et c’est pour faire honneur à votre peine sincère que je me suis décidé, ici, de sortir de ma carapace d’une façon bien plus marquée que cela n’était mon intention sur l’autre rive. Ainsi, apprenez ceci :

« J’ai eu des jours de fête dans ma vie, de beaux jours baignés dans la lumière de toutes les joies. J’obtenais tout ce que, humainement et sainement, on peut demander à l’existence. Et comme j’ai un cœur sensible, — beaucoup plus sensible à ce moment, — et une intelligence assez vive, — bien plus vive aujourd’hui, — je jouissais jusqu’à la douleur. Mais là fut mon désastre : j’ai cru, dur comme acier, que la vie, ma vie, n’était, ne devait être, que cela ; jouissance. Or, le malheur, prompt et terrible comme la foudre, ne tarda pas à venir m’asséner, en plein bonheur, un de ces coups de gourdin qui sont d’autant plus terrassants que vous êtes moins préparé à les recevoir.

« Eh bien, je vous prie de me croire quand je vous dirai qu’après être sorti déplumé du purgatoire où j’ai payé la rançon de mon orgueil et où j’ai failli laisser jusqu’à ma peau, je me trouve maintenant devant vous avec les mêmes sources de jouissances qu’à l’époque où je n’avais qu’à appuyer sur un bouton pour avoir, dix minutes après, mon cheval, mon bel alezan, le seul être qui m’attire encore vers le passé, le seul qui me donne parfois des envies folles de partir, la tête en avant, les yeux fermés, vers les lieux de bonheur lâche que je ne reverrai plus jamais.

« Oui, mon ami, la vie fait de ces miracles : je suis resté intact. Bien mieux, j’ai découvert d’autres sources de bonheur, d’autres, insoupçonnées, plus abondantes, restées cachées pendant ma vie dans l’aisance. Celle-ci est comme une forte lumière qui vous aveugle : tous les détails, — ces détails qui font la belle vie comme ils font le grand art, — vous échappent.

« Je croyais sentir l’art et les splendeurs de la nature, mais j’écoutais la musique la plus navrante en embrassant le cou des dames, je leur lisais les meilleures lectures pour leur faire plutôt admirer mon talent de lecteur ; et quand je passais à cheval sous les branchages des allées, je cravachais les feuilles qui tombaient massacrées.

« La douleur, qui fut, physique et morale, également impitoyable, jeta sur ce gâchis de bonheur sa lumière discrète, qu’alimente cette huile inestimable qui s’appelle sincérité. La misère passa ensuite son éponge brûlante sur la fine pellicule de ma vanité, et elle effaça toute trace des joies senties par une sensibilité malade. Et maintenant qu’il n’y a plus de gens pour épier mes attitudes qui devaient être parfaites, ni pour flatter un savoir que j’acquérais pour leur fausse admiration ; maintenant que j’admire cette mare pour sa beauté sauvage, que je lis un livre pour sa vraie valeur et que je ne fais plus un geste, que je ne dis plus un mot pour les yeux d’une belle ou pour le fin nez de mes rivaux, maintenant seulement je goûte la joie.

« C’est écrit : la misère et la douleur rendent l’homme sincère. Je vais plus loin ; la souffrance crée des joies. La perfidie du bonheur facile, la lâcheté de la jouissance qui ne coûte rien, la béatitude sentimentale à la Narcisse, fatiguent nos nerfs, privent l’homme de ce que la vie renferme de plus amplement humain et tarissent les maigres sources de la vie unilatérale dont dispose tout être qui ignore les grands malheurs. Ces sources-là sont toutes pareilles aux sources d’eau vive qui, pour bien fonctionner, pour augmenter leur débit, ont besoin d’être entretenues, élargies, sondées. Eh bien, il n’y a qu’une seule sonde qui sache renouveler le débit de nos sources de joie : c’est la souffrance. Oui, elle seule peut nous rendre sincères, mais à condition que l’homme accablé par elle ne soit pas, cette fois, admiré à rebours, car alors, s’il faut être léger toute sa vie, il vaut mieux sentir la légèreté de l’or qui file que la trace des poux qui restent. Je ne suis pas un admirateur de la misère, ni surtout gourmand de la souffrance stupide qu’elle donne, mais, une fois tombé dans son océan, j’aime mieux aller jusqu’au fond de ses entrailles que de barboter à la surface dans un désespoir ridicule : voilà d’où vient cette passivité, ce calme, cette acceptation que vous voyez en moi et qui vous effraient.

« Vous disiez quelque chose où il était question de ma dignité. La dignité est une de ces valeurs qui ne peuvent être perdues que si vous avez peur de les perdre. Nul n’est de taille à toucher à la dignité d’un homme, sauf si nous la confions aux mains d’une âme vulgaire, qui aussitôt crachera dessus. Elle constitue le plus pur cristal de notre personnalité, et il faut être fou pour l’exhiber à tous propos. Ainsi, figurez-vous que, — toutes les fois qu’un manœuvre du port me tire par le nez, ou qu’il m’envoie une chiquenaude, — je me mette à lui dire, me dressant de toute ma misère : « Hé là ! Pour qui me prenez-vous ? Mais vous ne savez donc pas que je suis X…, fils de M. X…, né dans le château d’X…, tout marchand de platchinta que vous me voyez ? » Non, il ne faut jamais faire cela. Vous n’auriez pas les rieurs de votre côté.

« Mais il advient que quelqu’un vous crie : « Pouilleux ! » comme il m’arrive souvent. Eh bien, si vous avez des poux, ils ont dit vrai ; si vous n’en avez pas, ils se sont trompés, et, dans un cas comme dans l’autre, ils ont voulu être méchants. Je dis : « ils ont voulu », car bien souvent ce sont de braves cœurs, de braves gens qui ont monté sur leur machine une fausse pièce, et je vous ai dit que personne n’est parfait technicien de notre machine humaine. Mais admettons qu’ils soient vraiment méchants, qu’est-ce que cela signifie sinon qu’ils n’ont pas encore l’expérience de la vie ?

« Donc, ne vous tracassez point pour moi. Je suis bien. J’ai déjà touché au fond de cette mer, il y a un mois, en arrivant à Braïla, et à présent je commence à remonter. Vous voulez m’aider à grimper sur la rive ? J’accepte, mais à la condition absolue que personne ne s’aperçoive de votre pêche, je veux dire : de l’espèce de votre poisson. Je suis et veux rester pour tout le monde ce que tout le monde pense de moi : un marchand de platchinta, le domestique de Kir Nicolas, lequel, entre nous soit dit, dépasse de mille coudées la plupart de mes amis d’autrefois.

« Certes, beaucoup s’occuperont de nous, car le plus grand plaisir du vulgaire est de s’occuper des affaires des autres, mais tâchez qu’ils ne se doutent pas que j’ai une plaie : ils sauteraient immédiatement pour y mettre le doigt.

« Et maintenant, filons. »

★

Adrien remarqua qu’un pli vertical, très profond et qui lui donnait un air dur, s’était formé entre les sourcils de Mikhaïl pendant qu’il parlait. Ce pli et la dureté qu’il donnait au visage, Adrien les trouvait en contradiction flagrante avec la douceur que Mikhaïl mettait dans son intonation, la sobriété de ses mouvements et la pondération de sa parole. Il n’en sera pas toujours ainsi, et bientôt il connaîtra un Mikhaïl qui saura lui montrer ce que ce terrible pli signifiait pour lui lorsqu’il réapparaîtra à l’avenir par la faute d’Adrien.

La barque mit le cap sur la porte des Docks. Les deux amis qu’elle ramenait sur la rive gauche, ne se dirent pas un mot pendant tout le parcours, et le batelier les crut brouillés. Quand leurs yeux se rencontraient, ils avaient l’air de se dire :

— « Comme c’est beau ce que nous savons maintenant ! Mais il faut se taire ! »

Ils descendirent à la poissonnerie. Mikhaïl, la courroie du panier autour du cou, sauta le premier et tira sa boîte aux sous pour payer la course. Adrien l’arrêta avec un regard de reproche. Il y avait du monde près d’eux qui pouvait comprendre le grec. Il lui dit, tout bas :

— Vous voulez payer, vous ?

— Oui, dit Mikhaïl, souriant aimablement, mais l’air fautif.

— Alors, sont-ce là nos conventions ? fit Adrten la colère dans le regard.

Mikhaïl se tut, rentra sa boîte et baissa les yeux, noblement honteux.

(Misérable argent ! Tu es déjà là ? Tu commences déjà à souiller les mains de l’amitié et à empoisonner la vie de deux hommes qui te méprisent ? Voudrais-tu, dès à présent, pondre la discorde dans ce nid de fraternité naissante, prouver que tu es l’alpha et l’oméga de tout rapport entre les humains et que rien n’est au-dessus de ta domination ? Infecte trouvaille d’un cerveau médiocre ! Infamie qui te piques de justice ! Hé, Adrien ! Attention !)

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