‹ MikhaïlChapitre 7 sur 10 · 07

07

Heureux ceux dont le cœur connaît la passion pour l’amitié. Elle seule nous sait rendre la solitude moins mortelle et la vie supportable.

Adrien se sépara de Mikhaïl dans un état de torpeur tel qu’il se sentait incapable de penser à quoi que ce fût. Nul moyen de saisir une idée. Tout fuyait, tout glissait, comme du mercure. À vrai dire, les idées étaient là, peut-être même trop nombreuses, mais aussi trop fluides, trop bourrées de joie, ainsi que cela arrive lorsque le cœur monte dans le cerveau, pour notre bonheur, car le cerveau seul est un pitoyable instrument que le Seigneur aurait dû nous épargner.

Ces idées joyeuses, qui dansaient dans sa tête, ou peut-être dans son cœur, comme les milliers de moucherons au-dessus de la mare, Adrien les considérait d’un œil complaisant et paresseux, alors que, se dirigeant vers son chantier, il déambulait d’un pas ivre sur l’immense Boulevard Carol, les Champs-Élysées de Braïla, dont la solitude à cette heure-là n’était troublée que par les cris d’un vieux juif, marchand de pétrole :

— Gaz, ga-az !

Adrien, le voyant courbé sous le poids de ses deux bidons suspendus à une cobilitza, se dit en lui-même :

— « Pour que tu puisses, mon pauvre, supporter cette vie-là, tu dois sûrement aimer quelqu’un comme j’aime, moi, Mikhaïl. »

Et il pensa aussitôt qu’il aimait encore sa mère et Léana. Très commodément, il mit ses trois amours d’accord. L’étaient-ils vraiment ?

Oui, dans son cœur !

L’après-midi se passa dans cette torpeur heureuse. Pour son bonheur, le travail n’avait pas « l’air bien méchant », autrement dit, les deux ouvriers présents et le patron lui-même, n’étaient pas plus courageux qu’Adrien, mais pour des raisons différentes : ils avaient festoyé la veille, et malgré le « blau montag » du matin, ils n’étaient pas encore revenus de leurs fumées. Ils crurent Adrien sous l’action des mêmes fumées :

— Ah, mon vieux, lui dit meister Pétrak, tu as beau ouvrir les yeux mieux que nous, je vois bien que tes paupières sont aussi lourdes que les nôtres, va. Et je comprends ça, parbleu ! Le travail n’ayant rien d’épatant, les riches nous l’ont gracieusement offert à nous autres, les déshérités, pour que nous ne périssions pas d’ennui.

Le patron restait assis sur une caisse de blanc de zinc et n’avait pas trop envie de mettre sa salopette. Les deux autres ouvriers avaient revêtu les leurs, mais ils regardaient les outils comme on regarde des serpents venimeux. Seul le petit Séraphime, l’apprenti, paraissait vaillant : il dessinait des pourceaux au fusain sur un vieux mur.

Ce chantier était un ancien travail, abandonné en voie d’exécution par la faute du client ; celui-ci ayant cessé les avances d’argent, meister Pétrak lui avait fait ses adieux jusqu’à nouvel ordre. On le reprenait maintenant parce que « le malin avait fini par casquer ». Et ceux qui connaissent les déboires de telles reprises comprendront la mélancolie de nos artisans. Mateï, le décorateur, ne retrouvait plus les tons de ses myosotis, et Itzic, l’as de la fausse moulure, n’arrivait pas à faire ses raccords. Adrien, le plus humble de tous, alla remplir les « champs » de quelques panneaux. Quant au patron, il s’escrimait à continuer son faux-bois abandonné depuis trois semaines.

Meister Pétrak ne brillait pas dans son métier, mais il était débrouillard et bon organisateur. Juste, généreux, affectueux et sachant comprendre l’âme ouvrière, — cette âme qui n’a pas « droit à la paresse », — il se faisait aimer par les tâcherons les plus hargneux. C’était un géant, maigre comme une planche. Sa figure, également, n’avait pas sa pareille dans toute la ville : allongée en ellipse, le crâne chauve et pointu en forme d’œuf, une aubergine à la place du nez, deux lèvres qui devenaient quatre au moindre sourire, un menton comme une tomate, dont la fossette donnait du tracas au barbier, et des oreilles si pendantes qu’elles « attestaient, disait-il, l’origine de sa race ». Et cependant, jamais homme laid ne fut plus sympathique que meister Pétrak, non seulement parce qu’il riait avec des yeux qui exprimaient toute la joie de son cœur foncièrement bon, mais ses colères mêmes, devenues proverbiales, contribuaient à faire de lui l’homme le plus aimé au tchéaïnik de Procop, où il était la cible de toutes les railleries amicales et inoffensives que lui devaient son physique.

C’était presque toujours après une de ses terribles colères, survenues dans le chantier, que meister Pétrak sortait en trombe pour revenir aussitôt avec une voiture et un tzigane violoniste, charger les ouvriers et les ramener entassés les uns sur les autres. Une « bombe fameuse », qui durait jusqu’à l’aube, ramenait le calme pour une semaine en remettant tout le monde d’accord.

Adrien l’avait connu dans des circonstances où la beauté d’âme de cet homme avait surgi de sa laideur avec la spontanéité du soleil d’été perçant les nuages.

La première fois, leurs chemins s’étaient croisés dans une maison d’exportation où Adrien servait comme garçon de courses. Le peintre vint un jour y faire quelques réparations. À la fin de cette journée, après avoir charmé toute la maison par sa bonne humeur, il assista à une violente dispute entre la femme de chambre et sa maîtresse. La première fut sauvagement jetée à la rue. Meister Pétrak ramassa la domestique éplorée, en même temps que ses outils, et la confia à sa femme, aussi brave que lui, pour la placer ailleurs dans de très bonnes conditions. Adrien marqua un point dans son cœur à l’avantage de cet homme. Il ne devait plus le rencontrer qu’une année après.

C’était à l’époque douloureuse où, désœuvré depuis des mois, il se débattait à la recherche de tout travail à la journée. Un serrurier l’embaucha un jour pour l’installation d’une porte en fer forgé et Adrien se retrouva avec meister Pétrak dans le même chantier. Ils en furent contents tous deux, prirent leur thé en commun chez Procop et bavardèrent franchement. Un soir qu’Adrien venait d’être congédié par manque de travail, le peintre le questionna brusquement, avec l’indiscrétion de l’ami :

— Que faites-vous, en somme ? Vous êtes serrurier maintenant ?

— Non, répondit Adrien, je ne suis pas serrurier…

Et il ajouta avec dépit :

— … Je ne suis rien qui vaille !

Cette franchise fit naître un sentiment de compassion dans le bon cœur de meister Pétrak. Il regarda le jeune homme avec intérêt :

— Vous n’avez donc pas un métier ?

— Malheureusement, non.

— Et vous n’avez pas essayé d’en apprendre un ?

— Si, la mécanique dans l’atelier des Docks, mais j’ai dû renoncer au bout d’une année, faute de moyens, car j’étais entièrement à la charge de ma mère.

Ils étaient chez Procop, au thé, où la communion entre les âmes se fait rapidement sous l’action de la température surchauffée. Meister Pétrak avalait verre sur verre du liquide rafraîchissant et s’épongeait à s’arracher le visage. Il redemanda :

— Et vous n’aimeriez pas apprendre un métier ?

— Bah, c’est trop tard… fit Adrien l’air navré.

— Quel âge avez-vous ?

— Près de dix-huit ans.

— Et vous croyez que c’est tard, à dix-huit ans ?… Tenez, moi j’en avais vingt-quatre lorsque j’ai pris le premier pinceau à la main, et pourtant, vous voyez bien : ça ne va pas trop mal… Seulement, voilà : si « le métier est un bracelet en or » pour l’artisan, notre gosier aussi est un entonnoir en argent ! badina-t-il en parodiant le dicton roumain qui veut dire que l’artisan gagne bien sa vie, mais qu’il boit encore mieux.

Adrien passa deux heures dans la compagnie de cet homme et rit aux larmes sans arrêt, mais sans penser à une suite, lorsque, se trouvant seuls, le peintre lui demanda :

— Qu’est-ce que vous gagnez dans votre journée ?

— Deux francs.

— Eh bien, fit l’autre, si ma gueule ne vous effraie pas trop, je vous les offre à partir de demain matin… Venez… Vous verrez que « le diable n’est pas si noir que les peintres le font ! »

La surprise d’Adrien fut telle que des larmes de reconnaissance lui vinrent aux yeux. Il y avait de quoi, car à cette époque-là, la rétribution d’un apprenti commençait à cinquante centimes par jour, et non deux francs.

Depuis, six mois s’étaient écoulés, Adrien s’était rendu digne de la générosité de son patron-ami, en brûlant rapidement les étapes et aujourd’hui, adroit dans les travaux qu’on lui confiait, son salaire s’était élevé à trois francs par jour, alors que les meilleurs ouvriers n’en touchaient pas plus de cinq.

★

L’étage supérieur du bâtiment où se trouvait le chantier repris était habité par la famille du client. Leur bonne, une jeune hongroise expansive, tomba à l’improviste au milieu des peintres aux mines funèbres et s’écria, dans son roumain estropié :

— Ah, mastoro Patrak ! Cé commé-çà qué vous travaillez ? Allez ! Débout !

Le patron fit l’épouvanté, sauta en l’air jusqu’au plafond et, levant les bras, clama avec un désespoir qui égaya tous les visages :

— Ô, Marichka, Marichka ! Belle fille du pays du « popricash » qui emporte la bouche et rend l’homme amoureux ! Ô mascotte de tous les barbouilleurs découragés, dites-moi : aimez-vous les peintres ?

Posant cette question, il bossela son corps comme la cigogne fait avec son cou. Le nez dans le nez, Marichka répondit joyeusement :

— Oui, mossi Patrak, aimé môa les peintres parce qué chanté toujours et bonnes garçonnes, ma travaillent peu !

— Bravo Marichka ! hurla meister Pétrak, en enlaçant la servante par la taille et en exécutant une pirouette avec elle. Eh bien, si vous voulez nous voir travailler comme des génies, allez vite nous fabriquer quatre cafés turcs avec caïmac, bien épais, pas trop sucrés et chauds à nous brûler… téremtété !

La bonne s’arracha de ses bras et courut en criant :

— Touté dé suité, mastoro Patrak !

Les ouvriers, dégourdis, se tordaient de rire. Peu après, la brave fille apporta sur un plateau les quatre tasses de café, auxquelles elle avait ajouté autant de cuillerées de fruits confits et de verres d’eau, gracieuseté élémentaire de toute hospitalité roumaine, fort peu commune en Occident, où les gens vous laissent mourir de soif et d’envie de boire un bon café (le leur n’est jamais turc, hélas, c’est un « jus de chapeau »).

Le moral remonté par la délicieuse dégustation, les quatre compagnons prirent leur courage à deux mains. Mateï et Itzic, tous deux occupés aux plafonds, se jetèrent sur leurs échelles, avec lesquelles ils marchaient comme sur des échasses, l’un pour éparpiller ses myosotis, l’autre pour tracer ses filets (excellente méthode de travail, soit dit en passant, inventée par l’Allemagne, totalement ignorée en France, et qui épargne, — à l’ouvrier, la fatigue de sans cesse descendre pour déplacer l’échelle, — au patron, une immense perte de temps).

Meister Pétrak et Adrien se mirent eux aussi, le premier, à préparer la « dernière couche » à l’huile pour une véranda, le second, à patronner sur les murs d’une chambre un pochoir représentant des scènes de chasse.

Le bavardage battait son plein. Les voix et les rires éclataient à tour de rôle. Tout en travaillant, chacun racontait les péripéties de sa « bombe » de la veille. Le patron, assis par terre, un camion entre les jambes, donnait le diapason du brouhaha et fouettait les énergies, tandis qu’il délayait sa peinture en y ajoutant tantôt de la couleur, tantôt de l’huile, du siccatif ou de la térébenthine, que Séraphime lui passait. Adrien, de sa chambre, écoutait les sottises, riait de bon cœur et couvrait ses murs de forêts vertes, chasseurs verts, cerfs et chiens verts.

Mais peu à peu les voix faiblirent, épuisées ; les réponses et les rires s’espacèrent ; les poitrines, devenues caverneuses, ne rendaient plus que des sons fêlés, et au bout d’une heure un mutisme quasi-absolu régnait dans le chantier. De temps à autre, le rythme d’une échelle en marche, une brève toux rugueuse, un soupir de mécontentement, ou la voix sombre du patron qui disait doucement à l’apprenti : « du bleu de Prusse ! »… « du vert foncé ! »… « fous-moi ça au diable ! »… tombaient seuls au milieu du silence. Puis, Adrien n’entendit plus rien, la somnolence et l’inertie des jours moroses enveloppèrent le tout dans l’engourdissement, le chantier s’éloigna d’Adrien et sa tête retourna au pays des nénuphars blancs, au bleu de leur ciel (non au bleu de prusse), et surtout à l’idée fixe d’aller voir Samoïla Petrov et de le gagner à son projet de libérer Mikhaïl.

Machinalement, tout en rêvant, il appliquait son patron contre le mur, passait le pinceau sur les coupures, enlevait la feuille et recommençait plus loin la même opération sans intérêt, — quand, s’arrachant à ses nénuphars, il s’aperçut soudain qu’il venait de patronner son dernier pochoir sens dessus-dessous. — Misère !… Le carton dans une main, le pinceau dans l’autre, Adrien contemplait tristement la forêt renversée, les chasseurs la tête en bas, les cerfs et les chiens les pattes en l’air. Et ne connaissant pas le vigoureux mot de Cambronne, prompt sur les bords de la Seine dans des cas pareils, il lâcha doucement un juron roumain qui eût fait frémir Cambronne lui-même, car les peuples d’Orient sont riches en jurons.

Mais si Adrien jurait presque mentalement, pour ne pas être entendu, un autre juron retentit à côté et fit trembler les vitres. Meister Pétrak, furieux, hurlait :

— Nom de tous les Martyrs de l’Église !… Qui a foutu du rouge de Berlin dans le carnet de vert Van Dyck ? Je viens d’abîmer deux litres d’huile !

Personne ne souffla mot. Séraphime expliqua de sa voix blanche que « c’est parce qu’on a tout jeté pêle-mêle dans la caisse le jour de l’abandon du chantier, et que maintenant il faut tout vérifier avant de s’en servir ».

Adrien content de n’être pas seul à gaffer, lava silencieusement le panneau renversé et y passa une couche de peinture, tandis que le patron, dépité de sa méprise, allait jeter un coup d’œil au travail des deux ouvriers occupés au plafond. Il en fut mécontent :

— Mes amis, leur dit-il, soyez assez bons pour descendre de vos échelles. Tes myosotis, Mateï, sont froids, fanés ; et ta fausse-moulure, Itzic, n’a pas de relief…

— … Et mon pochoir, dit Adrien intervenant à son tour, je l’ai patronné sens dessus-dessous !

Le pauvre meister sauta en l’air :

— Partout ? demanda-t-il.

— Non ; une seule feuille, répondit Adrien.

— Bon ! Lâchons tout ça ! Filons ! s’écria le peintre. Nous avons, tous, aujourd’hui, les yeux troubles. On se rattrapera demain. La demi-journée, je vous la paie. Rangez les outils.

Tout le monde fut satisfait. On assura le patron que le lendemain chacun travaillerait « avec rage » pour gagner les trois heures perdues. Et ils s’en furent.

★

Dans la rue, Adrien tira sa montre : il était quatre heures et demie.

— « Samoïla ne peut pas se trouver de si tôt au tchéaïnik », se dit-il.

Et il se dirigea, à tout hasard, vers la demeure du poêlier-artiste-peintre, dans la rue des Maçons. C’est un quartier tranquille, petit bourgeois. Au numéro 7 de la dite rue, il vit une habitation modeste, frappa à la porte en bois de la cour et l’entre-bâilla prudemment par crainte du chien. Une femme d’à peu près quarante-cinq ans, très corpulente, coiffée et habillée à la mode russe, sortit de la cuisine et vint à sa rencontre, lui souriant aimablement comme à une connaissance. Adrien salua et demanda :

— M. Samoïla Petrov, habite-t-il ici ?

— Oui, oui, monsieur, entrez seulement ! Il vous attend depuis ce matin et vous a déjà demandé trois fois.

— Comment ça ? fit Adrien étonné ; vous ne me connaissez pas.

— C’est vrai, mais il m’a parlé pendant toute la journée de votre rencontre d’hier soir au Jardin Public. Il est tout amoureux de vous et je suis contente de vous connaître à mon tour.

Àce moment, Samoïla bondit d’une chambre du fond de la cour et alla vers Adrien, les bras tendus. Il était en blouse blanche, faux-col mou et lavallière noire, et tout rayonnant de grâce et de jeunesse, plein d’exubérance, de vie, de fierté, plein de lui-même et de ses espoirs. Le prenant par le bras et le conduisant à son atelier, il déversa sur Adrien un torrent de paroles affectueuses :

— Enfin, vous voilà ! Depuis ce matin je vous attends avec impatience. Figurez-vous, une de mes connaissances vous a aperçu vers les huit heures dans le port, vous promenant en compagnie d’un marchand de gâteaux. Cette personne a assisté hier à notre bataille de confetti, vous connaît de vue et s’est exprimée avec quelque mépris au sujet de votre promenade. Vous pouvez vous imaginer comme je l’ai promptement remise à sa place ! Mais par elle j’ai su que vous ne travailliez pas, et me basant sur la sincérité de votre promesse d’hier soir, j’étais certain de votre visite. Aussi, ai-je averti ma mère de vous prier de m’attendre une minute si vous arriviez en mon absence.

Et sur le seuil de l’entrée, il cria à sa mère avec un ton d’enfant gâté :

— Mami ! Veux-tu préparer le samovar ?

Ils entrèrent et Adrien vit deux pièces propres, modestement meublées : la chambre à coucher et l’atelier-cabinet de lecture de Samoïla. Dans ce dernier, un grand désordre artistique émut et charma Adrien. Une cinquantaine de toiles de toutes les dimensions couvraient les murs du soubassement jusqu’au plafond. Le paysage y dominait. Par ci par là, quelques études de tête et deux compositions à sujets religieux. Nombre de reproductions en chromo-lithographie et en noir d’après les chefs-d’œuvres de Rembrandt, le préféré de Petrov, ainsi que plusieurs portraits des maîtres de la peinture, de la musique et des lettres, étaient épinglés un peu partout. Sur son bureau, chargé de piles de livres, trônait Tolstoï, flanqué de Pouchkine, Verestchaguine, Lermontov, d’une photo du masque de Beethoven, d’Eminesco, tous pêle-mêle. Près de la fenêtre, le chevalet supportait une grosse toile, presque finie, qui retint l’attention du visiteur.

— Vous reconnaissez ce paysage ? lui demanda Samoïla.

— Je comprends ! Il m’est familier, dit Adrien. Quel est son nom ?

— Comment l’appelleriez-vous ?

— Ma foi… je dirais : le Danube devant Braïla.

— Eh bien, ainsi soit-il ! s’exclama le peintre. Moi je pensais l’intituler : Marécage du Danube.

— C’est peut-être moins juste, opina Adrien. Les marais sont au second plan, tandis que le fleuve, avec l’éclat de ses détails l’emporte. Au reste, je vous avoue que je ne m’y connais point. J’aime la peinture, comme j’aime tous les autres arts, — les lettres à part, — c’est-à-dire sans pénétration. Je tâtonne.

— Alors, nous nous compléterons, s’écria Pétrov. Je vous parlerai peinture et vous me parlerez lettres. Là, vous êtes plus à l’aise que moi.

— Je ne sais pas jusqu’où vous pénétrez l’âme des lettres, mais dire que je m’y connais, c’est trop dire. Certes, je me suis toujours baigné dans cette chaude lumière, j’ai sans cesse regardé au cœur, mais le champ est si vaste qu’il effraie mon désir d’apprendre. Il me manque tout !

— Connaissez-vous d’autres langues ?

— Vous voyez ? Vous mettez déjà le doigt sur une de mes ignorances. Je ne connais que le grec moderne, et encore ! Mais je l’échangerais volontiers contre le français, par exemple, malgré votre ironie… Au besoin, j’ajouterais le roumain par-dessus le marché.

— Oh, comme vous avez les mêmes pensées que moi ! soupira Samoïla. Moi aussi je désire ardemment connaître le français, la France, Paris et ses chefs-d’œuvre.

— Cependant, vous possédez le russe, qui est tout autre chose que mon grec boiteux.

— Quand même, ce n’est pas une langue universelle, et, comme vous, je voudrais voler vers les grandes altitudes.

Petrov avait dans la conversation des familiarités et une mimique qui plurent à Adrien. Le promenant devant ses tableaux et lui donnant cent explications sur les sujets, le dessin, le coloris, l’expression plus ou moins réussie de sa pensée, Samoïla le serrait par le bras, tapait sur son épaule, faisait les plaisanteries les plus saugrenues. Adrien, en l’écoutant, le comparait à Mikhaïl et se disait :

— « Quelle différence énorme ! »

Et pourtant, il était attiré vers cet homme, tout vibrant d’enthousiasme, avec la même force qu’il le fut dans ses contacts avec Mikhaïl. Cela lui parut nouveau et étonnant. Deux hommes… Il avait découvert deux hommes. Le premier était long à venir ; le second venait en courant.

Le samovar en ébullition, aux cuivres reluisants, fut apporté par la mère de Petrov, avec la grâce et l’habitude que les Russes seuls connaissent. Sur le plateau, deux grosses tasses aux soucoupes profondes, du sucre, du citron, du rhum et des petits fours. Adrien n’avait jamais été si bien servi.

La bonne mère l’interrogea :

— Vous faites aussi de la peinture ?

— Oui, madame : je badigeonne les murs ! railla Adrien.

Samoïla, qui versait du thé, protesta :

— Ne le crois pas, mami ! Adrien est un garçon émérite, et je cherche depuis plusieurs semaines à mettre la main sur lui. Mais en ce moment nous sommes déjà de vieux amis, n’est-ce pas, Adrien ?

Se retrouvant seuls, absorbant bruyamment leur thé, Petrov demanda :

— Avez-vous des amis ?

— Je réserve ma réponse, dit Adrien, et je vous demande à mon tour : et vous ? en êtes-vous riche ?

La langue du peintre claqua :

— J’ai énormément de connaissances, dont certaines me sont attachées. J’ai été militaire, je fais du sport et fréquente beaucoup de monde. Mais, chose curieuse : sans être plus instruit que ces amis-là, je me sépare d’eux toujours avec une réserve d’émotion qui n’est pas épuisée, comme à la fin d’un spectacle qui n’a pas satisfait vos désirs. Je ne leur cède pas en frivolité non plus, car nous faisons des « parties de chasse aux femmes », des « bombes » et des étourderies assez lamentables ; pourtant, — je ne sais pas comment vous expliquer, — on dirait qu’à certaines heures je ne suis pas le même homme. Quelquefois, en rentrant après une soirée passée avec les meilleurs d’entre eux, je me sens accablé de tristesse : il me reste un goût d’amertume qui doit provenir de mon effort pour obtenir de la vie le maximum de plaisir, et je vous parle du plaisir que donne l’émotion artistique : celle-ci, je voudrais la communiquer à d’autres et la voir luire dans l’expression de leurs yeux. Alors ce serait pour moi le vrai bonheur : je me sentirais entièrement compris. Eh bien, cette lueur de joie, je l’ai vue un soir dans vos yeux…

— Quand cela ? fit Adrien surpris.

— Il y a quelque temps… Auparavant, je vous ai écouté plusieurs fois, de ma table, au milieu du brouhaha du tchéaïnik, lisant à meister Pétrak et commentant certaines pages de livres ; une fois il s’agissait de la scène où Rascolnicof tombe aux pieds de Sonia, dans Crime et Châtiment, et vous expliquiez avec flamme à votre patron, la grandeur de cette scène. Le brave homme vous suivait péniblement, — comprenant, ici, ne saisissant rien ailleurs, — mais vous alliez votre galop, sans vous apercevoir que votre interlocuteur était parfois très embarrassé par votre emballement.

— Je me souviens, dit Adrien, confus.

— Ce n’est pas tout. Je vous ai surpris aussi en train de vous enthousiasmer tout seul, et c’est là que j’ai eu la mesure de votre sincérité dans la joie de goûter l’art…

— Mais vous faites le détective, vous ! s’écria Adrien.

— Pas du tout. Tenez, je parie que vous avez la vue faible.

— Oui, je suis un peu myope, surtout le soir.

— Eh bien, un soir vous êtes entré chez Procop avec un petit paquet. Il n’y avait plus que cinq ou six personnes, dont moi, dans un coin peu éclairé ; j’attendais un ouvrier. Vous avez ouvert le paquet, sorti deux livres, coupé quelques feuilles et lu fébrilement, puis feuilleté, puis de nouveau plongé dans la lecture. Ensuite, appuyant le menton dans vos deux mains, vous êtes parti dans les sphères de vos rêves, mais le regard braqué droit sur mes yeux, qui vous criaient ouvertement : « Mais dites-moi donc de quoi il s’agit ! » Il est vrai que vous étiez éclairé, moi non, et alors j’ai pu voir, à mon aise, les lueurs de la joie qu’on ne peut goûter que seul, lorsqu’on n’a pas devant soi le miroir de cette amitié dont je vous parlais. À la fin, rasant votre table pour m’en aller, j’ai vu que vous étiez en compagnie de Sienkievitch et de Balzac : Hannia et le Père Goriot.

— Et pourquoi n’avez-vous pas donné un coup de poing sur ma table et tenu aussitôt ce langage ? fit Adrien, avec mélancolie.

— Ah ! soupira Samoïla ; on ne peut pas tomber comme ça sur quelqu’un. Si je l’ai fait hier soir avec vous, dans le Jardin, c’était parce que j’avais deux verres de mousseux dans le nez.

— Ce n’est pas vrai, Samoïla ! protesta Adrien. On peut tomber sur un homme, lui offrir ses élans et lui réclamer les siens, sans avoir bu du mousseux. Le meilleur mousseux pour des hommes comme nous, c’est l’amour qui gonfle notre cœur et qui fermente en nous depuis le commencement du monde. Sa griserie, son ivresse, sont les seules qui me sont connues, à moi, qui n’ai jamais bu de mousseux. Et c’est bien cet amour qui m’a fait, pas plus tard qu’hier et ce matin, tomber sur un homme glacé par la misère et l’injustice, tomber brusquement, brutalement, et réussir tout de même à raviver la braise endormie de son propre amour, que l’ingratitude humaine avait presque tué. Je suis venu chez vous, Petrov, avec le désir de vous parler de cet homme et d’unir nos efforts pour le gagner à nous et à la vie qu’il aime. Je suis heureux de vous dire que je trouve en vous, plus que je ne l’espérais, l’ami qui sait répondre avec élan à cette entreprise…

— Qui est cet homme ? s’écria Samoïla, fronçant les sourcils et sautant de sa chaise. S’il est digne de votre amitié, je serai heureux d’aspirer à la sienne. Demandez-moi tout ce qui est en mon pouvoir et je suis prêt à m’exécuter : voici ma maison et ma bourse, avant tout, s’il est dans la peine !

Debout, les bras ouverts, sa belle barbe dressée, les yeux jetant des flammes d’amour, Samoïla Petrov dépassait aux yeux d’Adrien la valeur du plus beau chef-d’œuvre d’art :

— « Ça, se dit-il en le regardant, ça ce n’est pas une fiction sortie de la cervelle d’un grand artiste : ça c’est un morceau d’homme vomi par les entrailles du suprême Créateur, et c’est à moi ! »

Le prenant par la main, il lui dit, avec un profond regret :

— Mon bon Samoïla ! Vous honorez l’amitié et vous m’écrasez, en montrant cette grandeur d’âme. Mais, dans notre cas, offrir ne suffit pas, il faut pouvoir faire accepter. Quoique pauvre, n’ayant que mes deux bras, j’ai fait le même geste que vous, avec la même promptitude que vous, et je me suis heurté à un refus de granit.

— Mais qui donc est cet homme bizarre ? Ce n’est pas, par hasard, celui avec qui vous avez été vu dans le port, ce matin ?

— C’est lui !

— Le marchand de gâteaux ?

— Parfaitement ! Ce marchand de platchinta, c’est mon premier ami, découvert hier à deux heures, pour que je découvre, trois heures plus tard, votre propre amitié, vous désirant et vivant dans votre esprit depuis toujours, et ne vous découvrant que par hasard. Pensez donc, Samoïla, dans quel océan d’ignorance nous vivons !

Le peintre, visiblement troublé, restait ébahi, le regard suspendu aux yeux d’Adrien, dans lesquels il tâchait de saisir l’image de Mikhaïl qui lui échappait.

— C’est un Roumain ? demanda-t-il, comme s’il se réveillait d’un songe.

— Non, ce n’est pas un Roumain.

— Quelle est son pays ?

— Je ne sais pas.

— Il fallait le lui demander.

— J’ai fait cette bêtise, et il m’a remis à ma place.

— Oh, quel terrible oiseau ! s’exclama Samoïla. Parle-t-il le roumain ?

— Très peu. Nous causons en grec, mais il connaît six langues, il me l’a dit ensuite. Je l’ai vu moi-même lire en français.

— En français ? sursauta Petrov.

— Oui, mon ami. Et cet homme se trouve dans une misère où les poux même ne manquent pas !

Le peintre se couvrit les yeux :

— Pas possible… pas possible ! gémit-il. Et qui sait quelle valeur humaine il représente !

— Il n’y a pas de « qui sait », dit Adrien avec fermeté. J’en suis sûr. J’ai passé plusieurs heures avec lui, et je me suis vu comme un moustique à côté d’un éléphant.

Petrov empoigna Adrien par les épaules :

— Courons à son secours ! cria-t-il. Il faut le trouver, lui parler raison et amitié, le battre au besoin, mais le tirer de là à tout prix !

Adrien sourit tristement :

— Je reconnais en vous, dit-il, ma première fièvre de générosité, mais cela ne sert à rien, ou bien cela servira à l’éloigner de nous.

— Que faire, alors ?

— Je me le suis demandé moi aussi, et j’ai fait un plan…

— Quel plan ? Comment faire ? se précipita le peintre.

— Eh bien, il faut s’y prendre avec lui comme les grands artistes ignorés avec la gloire effarouchée : ils la laissent venir d’elle-même, tout en la servant avec sincérité, avec amour, avec passion. Contentons-nous, pour le moment, d’être deux amis à vouloir le bien de Mikhaïl et à l’aimer discrètement, car à un homme on peut prendre de force, mais on ne peut lui donner de force, m’a dit un jour ma mère.

Là-dessus, Adrien serra vigoureusement les mains de Samoïla et le quitta, en lui disant :

— À bientôt !

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