08
Ce ne fut pas de si tôt que devaient se revoir ces deux conspirateurs de l’amitié, car dès le surlendemain de cette visite, Petrov dut s’en aller très loin en province y construire des soba, — merveilles de poêles en briques, — dans la riche demeure d’un seigneur campagnard, où il s’attarda six semaines.
Pendant ce temps, la vie d’Adrien ne fut guère joyeuse. Celle de sa mère le fut encore moins. Et Mikhaïl en subit le contre-coup.
Il était naturel qu’il en fût ainsi. D’abord parce que Léana s’était chargée de crier sur tous les toits l’exaspérante question d’Adrien qui lui demandait si elle pouvait aimer Mikhaïl ! Et vas-y, avec le « pouilleux » !
— Écoutez-moi ça ! s’exclamait-elle devant ses amies. Est-ce là une relation pour des « gens bien » ? Est-ce là tout ce qu’il a pu trouver de charmant dans notre ville pour me présenter, à moi, qui n’ai eu à Bucarest que de bonnes « fréquentations » ? Ah, non, alors ! C’est le comble ! Je me demande s’il n’est pas un peu fou…
— Et moi je me demande, surenchérissait une amie, si leur amitié ne tient pas de l’amour turc, ou grec… Enfin, quoi, ce n’est pas naturel, c’est louche. (L’amie ne savait pas que l’« amour » qu’elle supposait à nos héros pouvait « tenir » de l’homme, tout simplement, de l’homme qui naît dans un égout et qui, aujourd’hui, proclame cette amitié dans des livres bien recommandés et fort goûtés, à Paris et ailleurs.)
Et pour que le « comble » de Léana et la supposition de ses amies fussent justifiés, Adrien y mit du sien : il n’eut plus de minute libre qui ne fût destinée au seul « pouilleux ». Sourd et aveugle ; la tête en avant comme toute belle brute ; à l’aube ; à midi ; le soir ; par la pluie et par le beau temps ; le dimanche ou un jour de travail, Adrien fonçait droit sur l’objet de sa passion (qu’elle soit bénie, cette passion-là, dans « l’éternité des éternités », car si jamais le monde devient un jour meilleur, ce ne sera que grâce à elle !)
Il y avait des jours où, — levé trop tôt et n’osant pas toujours aller déranger Mikhaïl à son travail, — Adrien, pour pouvoir lui serrer la main, se postait devant la pâtisserie qui vomissait les vapeurs de la platchinta en cuisson, et là, assis sur un tronc d’acacia, la tête dans un bouquin, guettait la sortie du génial domestique et grand ami. Passaient les manœuvres et les voituriers du port. Passaient les femmes et les filles qui raccommodent des sacs. Passait toute la vie matinale de sa laborieuse banlieue. Adrien ne voyait rien, n’entendait rien. Et, Seigneur ! il y en avait, qui lui étaient destinées, des grimaces à voir et des méchancetés à entendre, car la vie est riche de tout cela, comme elle est riche, aussi, d’amour.
… Bonhomme qui aime Mikhaïl de « louche » tendresse, va, sourd et aveugle, va ton train !
Calme, droit, inébranlable dans sa solitude, inflexible dans sa consigne, Mikhaïl recevait l’avalanche passionnelle du « fou », se défendait de son mieux et comprenait. Il comprenait qu’il n’était pour rien et qu’il était tout, dans la cabale que la rue Grivitza ourdissait contre eux deux, uniquement parce qu’Adrien lui montrait son millénaire amour sans se soucier du mauvais œil qui les regardait, ainsi que l’arbre hisse ses branches dans la pleine lumière du ciel sans rougir de son épanouissement. Et, presque également heureux, ils se livraient à leurs brûlants entretiens philosophiques et sentimentaux, laissant les commères baver sur le dos de « cet autre fourvoyé, venu par-dessus neuf pays et neuf mers et niché dans la boutique de l’Albanais, encore plus sale que son patron et tout aussi avide de faire fortune chez nous, pour ne plus parler de ses rapports avec le fils de la blanchisseuse, lequel court après lui comme la truie en chaleur après le verrat ! »
Quant à la pauvre blanchisseuse, elle aussi, comme Mikhaïl, se tenait droite et recevait la grêle qui tombait d’un peu partout, mais quand son propre fils lui envoyait la sienne, alors, fléchissant, elle pleurait dans ses genoux, les bras toujours enlaçant sa tête pour se défendre. Car Adrien, féroce comme tous les innocents et impitoyable comme tout enfant choyé, demandait, soir et matin, à sa mère, d’accepter Mikhaïl dans leur foyer et de le considérer « comme un fils aîné ». Rien que ça !
La pauvre mère avait accepté de bon cœur de laver et de raccommoder le misérable linge, qu’Adrien lui apportait à l’insu de Mikhaïl ; elle l’avait même enrichi de quelques chemises usagées provenant de ses maisons bourgeoises et offrait de le recommander chaleureusement, pour un meilleur emploi, auprès de ses propres seigneurs, mais quant à lui donner abri dans son foyer :
— Hé, enfant ! disait-elle à son fils ; je ne sais déjà trop comment me disculper, aux yeux des gens, de t’avoir mis au monde, toi, ma seule fortune, et tu voudrais encore que j’adopte un nouveau trésor de ton espèce ? Pitié, mon garçon !
Adrien répondait :
— Moi, je m’en fous ! Je ne vis pas avec des « gens », moi, mais avec toi et avec des hommes comme Mikhaïl. Les gens ? Que la peste les emporte ! S’ils ne s’occupaient pas de moi plus que je ne m’occupe d’eux, je serais, certes, plus content de les voir manger à leur faim et de les savoir à l’abri, que crevant de misère. C’est, là, toute mon humanité, pour des gens qui ne demandent que cela à la vie. Et que ce soit avec ou sans leur agrément, je vivrai avec mon Mikhaïl.
— Et Léana ? lui demandait sa mère. Tu verras qu’elle s’éloignera de toi.
— Qu’à cela ne tienne ! Les bottes de Mikhaïl me sont plus chères qu’elle !
— Mais Mikhaïl n’est qu’un ami. Il te faudra une femme.
— J’en ai trouvé cent, jusqu’ici, et j’en trouverai mille demain ; pourvu que je consente à être leur âne. Montre-moi une femme qui soit doublée d’un Mikhaïl, et je suis prêt à avaler un litre de pétrole ! Du reste, j’en ferai autant si tu peux me montrer un second Mikhaïl.
Et forts de leur inoffensive passion, les deux amis continuèrent à se rencontrer comme des amants, bravant langues méchantes, coups d’œil haineux et même insultes ouvertes.
Mais un matin, très tôt, alors qu’Adrien accompagnait Mikhaïl sur les deux cents pas qu’ils faisaient habituellement avant de se séparer, un bruit de voiture, de violon, de hurlements rauques d’ivrognes, les surprit au tournant même de la rue Grivitza ; et à l’instant où ils s’arrêtaient pour voir quels étaient les noceurs matinaux, ceux-ci s’arrêtèrent brusquement, — trois furies, les trois frères Scatiou, — et sautèrent sur les deux pauvres diables comme des sourds-muets, sans un mot, sans même un juron. Mikhaïl et Adrien eurent tout juste le temps, l’un de se débarrasser de son panier, l’autre d’empoigner une pierre, qu’ils se virent déjà terrassés et littéralement étourdis par les coups de poings et de pieds, alors que la marchandise, roulée dans la poussière, était volontairement piétinée par les trois chenapans, qui, leur coup fait, remontèrent dans la voiture et disparurent, toujours sans avoir lâché le moindre cri.
Le tout fut l’affaire d’une minute. Râclée insignifiante à Braïla, puisqu’il n’y a pas eu de sang, ni même une côte cassée. C’est ce qui fit qu’Adrien, se relevant, hurla plutôt contre sa faiblesse physique :
— Ah, Seigneur ! Un seul doigt de Codine, si tu me l’avais envoyé en ce moment, m’eût suffit pour abattre ces trois borfaches…
Mikhaïl, ramassant ce qui n’avait pas été abîmé de sa marchandise, objecta philosophiquement :
— Pourvu que nos envieux soient satisfaits, le mal n’est pas grand… Et si nous pouvons, avec si peu de chose, racheter notre droit d’indigénat, c’est encore nous qui devrons dire merci.
★
Les premiers jours d’août, Petrov rentra de la campagne, noir comme un tzigane et triomphant comme un guerrier victorieux. Il s’était mêlé à la vie paysanne, avait négligé son travail pour donner de joyeux coups de main aux écrasés du labeur agricole, connu mille de ces injustices administratives qui restent à jamais impunies et, le soir, s’était abreuvé de douce poésie rurale, en compagnie du grillon et de belles amoureuses.
Mis au courant par Adrien de la méchanceté banlieusarde qui leur avait valu, à lui et à Mikhaïl, l’humiliante râclée, Petrov se montra furieux et voulut partir de suite à la recherche des frères Scatiou :
— Je les connais, fit-il, ce sont des maraudeurs du port, et je n’aurai aucune peine même à trois contre un, à leur casser les côtes.
Adrien l’en dissuada :
— Cela, dit-il, susciterait des revanches et nous obligerait à vivre leur vie de continuelles batailles. Je n’y tiens nullement, et Mikhaïl encore moins. Il ne voudra pas faire votre connaissance.
— Lui avez-vous déjà parlé de moi ?
— Beaucoup.
— Eh bien : se montre-t-il disposé à ce que je lui sois présenté ?
— Il ne montre rien. Il ne m’a pas répondu un mot à tout ce que je lui ai dit de vous, mais cela ne veut rien dire avec un homme comme lui et rien ne nous empêche d’aller tout à l’heure le trouver dans le port, à la condition d’être discret, prudent.
— Mais comment m’entendrai-je avec lui, — car, si je comprends le grec comme tout braïlois à la page, il m’est fort pénible de m’exprimer dans cette langue.
— Je crois qu’il parle le russe aussi, opina Adrien.
— Oh, alors, s’écria Petrov, je suis à cheval !
— Tâchez de ne pas l’être trop. Et abandonnez-moi la mission dangereuse de le faire parfois parler malgré lui, ou accepter telle proposition qui ne lui dirait pas grand’chose.
Ce fut chez Samoïla, par un après-midi torride, qu’Adrien décida de mettre en contact Mikhaïl et le peintre. Celui-ci, tout en bavardant, dessinait à grands coups de charbon, sous l’œil distrait d’Adrien qui, inconsciemment, fouillait l’âme du peintre pour se convaincre de sa sincérité.
Remarquant la mise coquette de Petrov, il dit :
— Vous savez : il ne faut pas vous trouver dans un contraste trop criant avec les haillons de Mikhaïl… Simple mesure de précaution.
— Voulez-vous que je m’accoutre avec ma salopette de poêlier ? Il m’arrive souvent de sortir ainsi, lorsque je transporte des échafaudages.
— Non, dit Adrien, mettez simplement un complet usagé comme le mien.
Samoïla s’exécuta. Il ne mit point de faux-col, à l’exemple d’Adrien, et ils sortirent.
Dehors, un soleil tropical les força d’obliquer droit sur le Jardin Public, qui leur rappela tendrement leur première rencontre, mais ils durent vite abandonner la grande allée, afin d’éviter deux connaissances de Petrov qui discouraient sur un banc.
— Ce sont des « raseurs », expliqua le peintre, entraînant Adrien vers un sentier isolé, — des sectaires empêtrés dans des formules plus rigides qu’un roc. Je ne les aime pas. Ils coulent leur vie à ne rien foutre, vous tapent sans vergogne et compromettent les plus belles aspirations de l’homme.
— Je ne les fréquente pas, répondit Adrien, et ils m’ignorent. Faites comme moi. Le sectarisme, quel qu’il soit, manque de bonté, alors même qu’il en prend le monopole. C’est tout le contraire de la vie, qui n’est en rien exclusive, pas même dans la mort, dont le terme est souvent ajourné. Aussi, je tâche de tout comprendre et tout tolérer, à condition qu’on ne m’impose pas ce qui répugne à ma façon d’être, sans quoi, je regimbe, je deviens violent.
— Comme nous sommes faits pour nous entendre ! s’écria Petrov. Nous formerons une belle trinité, si Mikhaïl est comme nous.
— Il est comme nous et plus, dit Adrien, voulant revenir sur sa pensée, mais le peintre coupa la suite en s’exclamant soudain devant la vue qui s’ouvrait à l’instant même, comme par enchantement, à leurs pieds :
— O-o-oh ! regardez, Adrien, quel paysage aujourd’hui ! On dirait un relief peint par un impressionniste, et plus près de nous que je ne l’ai jamais vu. Tous les détails sont sculptés au ciseau.
— C’est parce qu’il fait un temps d’orage, remarqua Adrien, déjà absorbé par la vue du port et du vaste delta.
Quoique habitués depuis l’enfance à ce panorama, nos tendres flâneurs en furent pleinement accaparés, mais de manière différente. Samoïla, peintre et n’ayant jamais connu la misère, voyait plutôt le côté décoratif, tandis qu’Adrien ne pouvait séparer la beauté d’une image de son souvenir dramatique. Ainsi, les marécages, avec leurs fourrés de roseaux ; les parcs de saules pleureurs avec la marbrure de tous ces canaux naturels qui brillaient comme du mercure, lui rappelaient toujours Codine et sa terrible fin, oncle Dimi et l’assassinat du bel étalon. Dans le port, l’émouvant était tout aussi criblé de peine. Ces files ininterrompues d’hommes en chemise, allant au petit trot pour vider leur sac dans les cales des navires ; ces gaillards qui gambadent sous le fardeau, qui se font de plaisants crocs-en-jambe, qui chantonnent joyeusement, qui crient des obscénités aux femmes et qui trompent l’étranger avec leur fraternelle bonne humeur, — Adrien les connaît : il sait qu’à la pointe du jour, lors de la formation des équipes, ces camarades-là, sombres, féroces, prêts au meurtre, se disputent leur droit à la vie le couteau au poing. Combien d’épouses, combien de mères désolées n’avait-il pas vues courir le long des quais et s’arracher les cheveux devant la mare de sang coagulé de l’époux ou du fils tombé sur cet autre « champ d’honneur » de la civilisation moderne.
C’est pourquoi, les montrant à Petrov, Adrien dit tristement :
— Voyez-vous ces hommes-là ? On dirait qu’ils sont à la noce. Cela me fait de la peine. A-t-on jamais vu un cheval caracoler pendant qu’il traîne son humiliant chargement ? Tout oublieux et grossièrement bourré de joie facile que soit le cœur de l’animal humain, je ne comprends quand même pas cette endurance qui justifie son esclavage millénaire. Il est vrai que le travail doit se faire dans la joie, mais quel travail ? En tout cas, pas celui qui s’enlève au coutelas et qui s’exécute en se crevant. Ce travail-là devrait donner un peu à réfléchir aux hommes.
Puis, contemplant les manœuvres qui séchaient les céréales, en les jetant au vent avec des pelles en bois, il ajouta :
— J’aime mieux les lopatari… Ils ne travaillent pas à tâche, ils peinent durement pour deux francs par jour, mais au moins on voit qu’ils sentent leur peine. Ce sont de pauvres bœufs, ignorant la joie et maudissant leur vie.
— C’est ce que je regarde depuis que nous sommes ici, répondit Samoïla. Je ne me rassasie jamais du spectacle qu’offre leur travail : c’est le plus riche en mouvements esthétiques et en couleurs, le plus élégant de tous les travaux du port. Il me rappelle les scènes que je vois chaque année à la campagne, à l’époque du battage.
À Adrien, ces milliers d’hectolitres de grains répandus sur d’immenses bâches et que le lopatar manipule, rappelaient tout autre chose. Ils lui rappelaient le travail le plus assommant et le plus mal rétribué du port, travail imprévu qui grève parfois jusqu’à la ruine le prix de revient de la marchandise menacée de fermentation. Il est considéré comme une rançon inattendue prélevée sur un bénéfice certain et on le juge facile. À sa recherche, aucun homme jeune et valide ne se presse. Mais dans une société fondée sur l’injustice, toute peine trouve son homme. Ainsi, on recrute les lopatari parmi les vieillards que la mort oublie, parmi les ravagés de l’alcool, les femmes sans Dieu ni foyer, les enfants vagabonds et chlorotiques qui ne se souviennent plus s’ils ont jamais prononcé les mots de père et mère. Et on les paye, tous, avec un salaire de famine, parce qu’on sait que leur travail, n’importe qui peut le faire.
Bon Dieu ! Ce n’est pas œuvre de Titan que de prendre les céréales avec une pelle en bois et les jeter en l’air. En effet, on dirait un amusement : dans un élan rythmique, les larges pelles happent les grains et les lancent contre le ciel de feu. C’est de la poudre d’or qui flambe au soleil. Le tas de gauche diminue ; celui de droite grandit. Et, certes, tout cela ne manque pas de beauté, mais le lopatar ne voit rien, ne sent rien. Il jette, jette des wagons entiers dans une journée. Et s’il lui arrive de voir et de sentir quelque chose, c’est l’astre du jour qui chemine à pas d’escargot, c’est l’œil du surveillant, lorsqu’on veut poser la pelle pour cracher un peu dans les mains, ce sont ces bras de plomb, ces jambes qui chancellent, cette vie trop inutile au pauvre lopatar.
— Il est quatre heures, dit Adrien, tirant sa montre. Allons chercher Mikhaïl.
★
Àpeine venaient-ils de se mettre en marche qu’un vent froid les frappa de face. Le ciel s’était obscurci brusquement. De gros nuages, extrêmement chargés, tournoyaient sur leur masse menaçante. Cela arrive souvent en été par les chaleurs tropicales. En passant devant la maison d’un cantonnier, ils entendirent une femme qui criait dans la cour :
— Rentrons vite le linge ! Nous aurons un orage…
Cent pas plus loin, de grosses gouttes de pluie, lourdes et glacées, leur cinglèrent le visage.
— Ça y est ! dit Adrien ; nous raterons Mikhaïl.
Ils soulevèrent le col de leurs vestes, enfoncèrent leurs casquettes et partirent au pas de gymnastique. Dans le labyrinthe des entrepôts, aux voies ferrées embouteillées par les wagons de céréales, la pluie tombait à verse. Bientôt, fouettée par le vent, elle se transforma en rafale.
Se faufilant le long des murailles ; passant maintes fois à quatre pattes par dessous les files de wagons qui obstruaient la traversée des rues ; sautant d’énormes flaques d’eau et les torrents écumants qui barraient le passage à tous les carrefours, les deux amis débouchèrent enfin sur la place du port et grimpèrent dans un wagon vide pour s’y abriter. Ils étaient trempés comme des rats sortis de l’eau et essoufflés à ne plus pouvoir reprendre haleine.
Des rires homériques accueillirent le premier coup d’œil qu’ils se jetèrent réciproquement. Samoïla, surtout, avec sa voix puissante, couvrait le bruit de l’orage. De dessous la casquette noire d’Adrien, déteinte par la pluie, un jus noirâtre ruisselait sur sa figure et allait s’infiltrer dans la chemise, affreusement salie, tandis que de la barbe de Petrov, devenue pointue comme celle d’un bouc, l’eau s’écoulait ainsi que d’une gouttière. La physionomie du peintre était méconnaissable.
— On ne pourrait pas dire, à présent, que nous aurions besoin de parapluie ! hurla Samoïla.
— … Et non plus que nous serions venus pour chercher un marchand de covrigi sur une place ouverte, ajouta Adrien, qui se donnait la peine de voir, à travers la nappe d’eau, l’émouvant spectacle qui se déroulait sous ses yeux.
Ce spectacle, en effet, était digne d’être vu, car ce n’était plus rien de ce qu’ils avaient contemplé un quart d’heure auparavant.
Sur la place du port, large de quelques hectares et balayée par de furieuses trombes d’eau, un immense enchevêtrement d’hommes, de voitures et de chevaux, luttait sous la tempête dans un tragi-comique pitoyable, ou se laissait accabler, impuissant, par la majestueuse force des éléments déchaînés.
La fourmilière des manœuvres courait maintenant, d’un galop d’autruche, à la recherche d’un abri, chacun voulant protéger, à l’aide d’un sac, plutôt ses vêtements que son corps presque nu. Cinq cents charretiers environ, — tassés en masse compacte avec leur voiture à un cheval (ou ghiotch), — se démenaient dans un lourd mouvement de foule prise par la panique, hurlaient, juraient, frappaient les bêtes aveuglées par la tornade flagellante et, se dégageant par petits paquets, prenaient la poudre d’escampette.
Il y en avait aussi qui s’en allaient lentement, péniblement, résignés, tels les marchands ambulants, encombrés par leur outillage : vendeurs de fruits, pastèques, boissons rafraîchissantes ; cuisiniers qui grillent, sur leur voiture à bras, du menu poisson, ou des tranches de foie et de bas-morceaux, dégustation qu’ils offrent aux travailleurs à tout moment de la journée.
Mais ce qui retenait le plus les regards des deux amis, c’était la lutte acharnée des pauvres lopatari, les seuls ouvriers du port qui étaient forcés d’oublier leur propre défense, afin de protéger d’abord l’or fragile qu’on leur avait confié, le couvrir soigneusement avec les bâches qu’ils devaient fixer avec de gros cailloux et seulement après se mettre à l’abri. Or, par cette rafale, leur travail de défense devenait une peine absurde comme celle de Sisyphe.
Àune centaine de mètres du wagon où s’abritaient nos deux spectateurs, un couple de lopatari semblait particulièrement éprouvé par la tempête. L’homme et la femme étaient seuls à se débrouiller avec leurs pyramides de maïs. Personne ne venait à leur secours. Petrov les montra à Adrien :
— Regardez ces deux-là, quelle peine ils ont à maintenir la bâche.
Sous la poussée du vent, la vaste toile, lourde comme du plomb, s’alourdissait plus encore par la chute de l’eau, et, à peine fixée d’un côté, elle s’échappait aussitôt des mains, s’enflait et se soulevait en l’air comme un ballon. Et les misérables bras, amollis par la fatigue, l’âge, la sous-nutrition, s’évertuaient piteusement à l’étendre sur les grains déjà inondés.
L’homme hurlait de rage. La femme, les jupes collées à ses jambes, tombait à genoux dix fois dans une minute. À un moment donné, le vent lui arracha la toile des mains et la projeta sur l’homme, qui disparut sous elle.
Devant le comique de cette scène, Samoïla partit d’un grand rire, mais Adrien ne l’imita que faiblement, craignant quelque horreur, et ce fut juste, car le mâle, sorti de dessous la bâche, prit un gros caillou de rivière et le lança sur son esclave. Frappée en pleine poitrine, la pauvre s’écroula.
Cette sauvagerie arracha un seul cri d’horreur aux deux amis. D’un bond, Petrov sauta du wagon, parcourut la distance à grandes enjambées et, tombant sur le mari cruel, le jeta à terre d’un coup de poing aussi lourd que la pierre reçue par la femme. Adrien les rejoignit aussitôt, et tous deux portèrent secours à la misérable, qui saignait par la bouche et le nez.
Maintenant le port était désert. La tornade sévissait rageusement. Le Danube et les marais n’étaient plus visibles, engloutis dans la masse d’eau brumeuse qui tombait en cataractes pulvérisées par la tempête. Et ici, quatre malheureux meurtris par une tristesse que personne ne soupçonnait.
Indifférents sous l’averse, Adrien et Petrov réussirent à arrêter l’hémorragie de la femme, laquelle paraissait morte. Le peintre, menaçant comme un archange barbu, engueulait le mari et lui promettait de le livrer aux gendarmes. Mais le pauvre diable, toujours assis dans sa flaque d’eau, prenait le malheur comme il venait et faisait bonne mine à son agresseur :
— Regarde, disait-il, en montrant la marchandise submergée, — tu pourrais au moins te donner la peine de couvrir ce maïs, puisque tu t’es dit que je n’avais pas assez avec l’orage et la bâche, et qu’il me manquait ton coup de poing par-dessus le marché !
— Je me moque de ton maïs, âne ! lui cria Samoïla ; tu ne vois pas que tu as tué ta femme ?
— Ne t’en fais pas pour elle, le calma l’époux ; elle en a vu d’autres, mieux servis, et elle n’est pas crevée : « la femme a sept âmes, comme les chats. »
Àces paroles, l’épouse lâcha un hurlement de bête, se leva lestement, comme si elle n’avait jamais eu de mal et empoignant une pelle qui barbotait dans l’eau, la souleva pour frapper son mari, mais elle glissa et tomba en pleurant sur l’époux, sur la pelle et sur toute une vie de misère.
— Vous voyez ? fit l’homme en riant ; je vous disais bien qu’elle n’était pas morte !
Puis, revenant à sa tâche :
— Donnez-moi, dit-il, un coup de main pour couvrir cette soupe au maïs et filons d’ici, nom de nom !
Adrien et Petrov saisirent la bâche avec leurs bras vigoureux et la fixèrent au moyen de ces grosses pierres en lave volcanique qui servent au pavage. Le lopatar ramassa les deux pelles, pêcha leurs hardes et cria à sa femme, qui pleurait toujours :
— Allons, lève-toi, vache ! Tu ne crèveras pas si vite, va, et moi non plus. Nous aurons encore du maïs à éventer ensemble, avant d’arriver au bout de notre rouleau.
Cette façon de se consoler apitoya Samoïla. L’affreuse vie de ces créatures lui apparut dans toute son horreur. Il eut des remords d’avoir frappé l’homme. Le voyant s’éloigner avec sa femme, il fit cette réflexion :
— En quoi lui suis-je venu en aide ? Au lieu de le faire à temps, je m’amusais à le voir lutter avec sa détresse et je n’ai bougé de ma place que pour le frapper. Il a eu raison de me le dire.
Puis, à Adrien, qui marchait bossu :
— Allons les inviter à prendre un verre avec nous ! ajouta-t-il.
Ils coururent après les lopatari, qu’ils rejoignirent. Petrov leur dit :
— Écoutez : nous pensons qu’après une telle baignade, vous n’aurez aucune peine à avaler, en notre compagnie, un demi-litre de tzouïka… Venez… L’averse a bien l’air de vouloir s’arrêter. Si le soleil nous revient, nous retournerons ensemble à votre « soupe au maïs. »
Àcette invitation, le visage du lopatar s’épanouit. Sa large face, toute bosselée et sillonnée de rides profondes, s’éclaira d’une vive joie :
— Ah ! fit-il ; ça, c’est parler mieux que saint Jean Bouche-d’Or ! Que le ciel vous bénisse ! Je mourais d’envie de mettre une goutte de tzouïka sur ma langue, mais je n’ai qu’un sou, juste de quoi payer un verre et, voyez-vous, je ne puis pas boire et que la femme reste là, devant moi, à me regarder et avaler sa salive : elle est assez maudite, sans que je lui fasse encore cette peine-là…
— Vous aimez mieux lui jeter un caillou à la tête ! dit Petrov.
L’homme leva sa pelle vers le ciel.
— Eh oui, monsieur ! Cela vous paraît drôle, n’est-ce pas ? Mais entrez seulement pendant huit jours dans ma peau : vous y crèveriez comme une petite grenouille qu’on écrase, — pac ! — sous sa semelle…
Ils rirent tous les quatre. La femme, encore pleine de boue et de sang sur la figure, approuva son mari :
— Oui, m’sieur, vous y crèveriez !
Le groupe se dirigea vers l’entrée des docks, où les bistrots ouvriers font face à la poissonnerie. En les regardant par derrière, on eût dit quatre naufragés qui venaient d’être tirés de l’eau. Dans leur démarche, en balançant les bras, les corps semblaient estropiés, et des gouttes d’eau sale leur dégoulinaient des mains et des manches.
★
En moins d’une demi-heure, la tempête avait inondé la région et disparu. Sur le ciel d’un bleu éclatant, on ne voyait plus que quelques débris de nuages blanchâtres se dissipant comme des haillons. Le soleil qui réapparut fut brûlant. Les montagnes du Macin étaient masquées par d’épaisses vapeurs, qui s’élevaient, lentes, fumeuses, comme si de gigantesques chaudières eussent éclaté quelque part, dans les vallées. Une universelle fatigue pesait sur la nature meurtrie par l’orage.
Sur le sol encore couvert d’eau, des centaines de petites grenouilles, pas plus grosses qu’une fève, sautillaient dans tous les sens et on risquait à chaque pas de les écraser.
Le port, lavé, rafraîchi, ressuscita. Des hommes et des hommes surgirent en masse, — par les portes des wagons et des tavernes, ou vomis par le ventre des bateaux et des chalands, — comme les abeilles de leurs ruches. Ceux qui avaient été trempés et devaient continuer le travail, se déshabillaient jusqu’à la chemise, étendaient leurs vêtements au soleil et reprenaient l’ouvrage interrompu.
Les lopatari furent les premiers à courir à leurs tas de céréales. Le couple qu’accompagnaient Adrien et Petrov, y accourut à son tour, suivi par ceux-ci et parlant haut. La bâche fut enlevée, le maïs étendu en vaste couche mince, qu’on remuait sans cesse avec les pelles.
Ce faisant, l’homme monologuait intarissablement, alors que les deux amis, — espérant toujours voir Mikhaïl surgir de quelque coin, — écoutaient et s’ensoleillaient :
— … Il ne faut pas m’en vouloir, mais c’est ainsi…, disait-il. C’est facile de se mettre en colère, de frapper un inconnu et de lui dire : brute !… à cause de ceci ou de cela… Mais essayez de vous mettre à sa place… Éventez, par exemple, comme moi, du maïs et la misère, trente ans durant, — oui trente ans, — et vous verrez… Hum… diable… On n’est pas de pierre… Ça tient ce que ça tient, et puis ça craque, comme la chemise. Mais la chemise on la jette, tandis que la peau, eh… on garde toujours un peu de pitié pour elle, si laide, si tannée soit-elle…
« Et puis, quoi ? N’ai-je pas été, moi aussi, jeune et beau garçon ? N’ai-je pas cru, moi aussi, pouvoir toucher la lune avec la main ? N’ayez pas peur : personne n’aime le mal… On est poussé au mal, voilà tout…
« Mon père était forgeron, et j’ai voulu, bien voulu, devenir moi aussi forgeron, car les sous tombaient à chaque coup de marteau qu’il frappait sur le fer, mais, ho, ho ! C’est que son marteau ne tombait pas seulement sur le fer, mais sur moi aussi, son fils, petit gamin de onze ans. Ah, cela vous étonne ? Eh bien, tous mes os ont été crevés par le marteau de mon père. Et, sacré nom de Dieu, si mon père n’a pas eu pitié de mes os, voudriez-vous que ce monde en ait davantage ?
« Tenez, vous qui m’avez renversé tout à l’heure d’un coup de poing, vous n’êtes pas un homme méchant, et, quand même, vous m’avez fait du mal. Pourquoi ? Parce que j’avais frappé ma femme. Mais savez-vous pourquoi j’ai fait ça ? Ce n’est pas parce qu’elle était fautive, non ! Toute notre faute c’est d’être de pauvres bougres, voilà.
« La faute est d’abord à mon père, qui m’a cassé les côtes à un âge où d’autres enfants sont aidés à s’habiller. J’ai dû fuir de la maison, vagabonder dans le port, rompre les plombs des wagons, voler des grains et vivre… Oui, vivre ! Là, d’autres m’ont cassé les côtes, avant de m’envoyer dans la maison de correction.
« Puis, il y a eu de longues années où je n’ai pas su ce que c’était que de coucher dans un lit, mais toujours dans les granges, dans les greniers, avec des rats morts, qui puaient, et avec des vivants, qui me couraient la nuit sur la poitrine. Enfin : le service militaire : trois ans… Là, encore, on m’a cassé les côtes… C’est entendu : il faut défendre sa patrie, et, en attendant qu’elle soit attaquée par quelqu’un, on t’assomme tous les jours.
« Depuis, voilà trente ans « de pelle » et de misère : toujours de la poussière à avaler, toujours courbaturé, toujours du borche aux haricots et de la mamaliga rassie, — et la chemise sale, et le taudis puant, et la tzouïka mauvaise…
« Et quoi encore ?…
(L’homme arrêta son travail, s’appuya sur sa pelle et regarda Adrien et Petrov avec défi.)
« Quoi ? Qui est venu me dire : Dis donc, peut-être que ça te fait mal lorsqu’on te casse les côtes, hein ? Personne ! Ou bien, oui : cette femme-là, que j’ai failli tuer, tout à l’heure… Elle m’a frotté souvent les reins avec du vinaigre à l’ail. Elle est bonne, brave. C’est pourquoi je n’ai pas le cœur d’aller boire seul le petit verre de tzouïka, mais toujours ensemble… Pas vrai, Stana ?
— Vrai, vrai, Toader, balbutia la femme, mais ne me frappe plus avec des cailloux…
· · ·
Les deux amis s’éloignèrent.
Avant de disparaître parmi les entrepôts, ils jetèrent un dernier coup d’œil vers les lopatari : maintenant les pelles lançaient les grains d’or bien haut vers le soleil.