Tome 1 · 09
Aces mots, continua la Soubrette, un violent coup de pied jette en dedans la porte peu ſolide, & l’on voit… (Alidor pâlit pour le coup) on voit entrer un garde du commerce venant l’arrêter pour une dette aſſez conſidérable.
La peur m’avait fait oublier net que j’avais quelque part des vêtemens ; je n’oppoſe donc aux regards du nouveau venu qu’un vieux rideau de ſerge fort troué, dans lequel je m’enveloppe. Heureuſement, le perſonnage était ſans ſuite ; plus heureuſement encore, il n’était point méchant.
« Ne craignez rien, Mademoiſelle, me dit-il, ayant apparemment entrevu de quel ſexe j’étais. Je ne ſuis point ici pour vous ; je ne vous vois point. Mais ſongez à tirer promptement votre épingle du jeu, car je diſpoſe de cette chambre, &, dans dix minutes de tout ce qui s’y trouvera. »
Pendant que cela ſe diſait, Mons Alidor, l’oreille baſſe & faiſant la grimace, s’habillait lentement. « Allons Monſieur, dépêchez-vous, diſait l’Alguazil — Eh, foutre ! ce n’eſt pas au bal que vous allez me conduire, je ne vois donc pas la néceſſité de me hâter ſi fort. Si vous êtes preſſé, foutez le camp & repaſſez demain ; je n’aurai pas manqué de vous attendre. — On ne gagne rien, Monſieur, à plaiſanter des gens de ma ſorte. — On n’a pas non plus grand choſe à craindre en ſe foutant d’eux. — Vous êtes un inſolent. — Je vous dis ce que je penſe : quand je vous ferais des complimens, vous ne m’en feriez pas plus de grace, car je ne ſuis pas aſſez en fonds pour vous graiſſer la patte & vous renvoyer. »
Atravers ce colloque, Alidor ſe mettait en état de paraître décemment à la Force. Le garde, d’un air d’inquiſiteur, viſitait des papiers qui n’étaient autre choſe que des rendez-vous de coquines, des invitations aux tripots de Franc-maçonnerie & de jeu, des menaces de créanciers, aſſignations & autres pieces de chicane. « Voulez-vous prendre la peine de répondre à ceux-ci, M. le Hapechair ? vous m’obligerez ſenſiblement, diſait le cauſtique priſonnier. Quant aux billets doux, tout doux, s’il vous plaît ; cela paſſe les reſpectables bornes de votre miniſtere public. »
Pendant cette ſcene la jolie mine d’un curieux avait mis deux ou trois fois le nez dans la chambre : tout à coup cet inconnu, plus hardi, & profitant d’un inſtant où les deux interlocuteurs regardaient d’un côté oppoſé, me tend la main, m’attire & m’entraîne à grands pas dans le corridor. Comme il ne pouvait faire nulle part plus mauvais pour moi que chez M. Alidor, je me laiſſai conduire à trois portes de là : je ſuis pouſſée dans une chambre. « Couchez-vous, me dit-on bien bas » & l’on me quitte.
On ſe ſouvient qu’Alidor m’avait miſe nue comme la main, ſous prétexte de me viſiter ? Je n’avais donc rien de mieux à faire que de me gliſſer dans le lit, tiède d’une douce chaleur naturelle.
Six minutes après, mon protecteur reparaît avec tout mon attirail ; la clef eſt tournée ; les verroux ſont pouſſés ; & voilà mes petits intérêts entièrement détachés de ceux du malheureux penſionnaire de la Force.
J’avais eu le tems de remarquer que celui qui me recueillait ſi charitablement était jeune & joli ; à ſon retour j’obſervai qu’il était fait à peindre, & que ſon linge était pouſſé fort en avant par la notable faillie d’une choſe que mes aventures de ce jour commençaient à me rendre aſſez familière.
« Graces à Dieu, Mademoiſelle, me dit-il, vous voilà tirée des pattes d’un bien déteſtable ſujet ! Qui que vous ſoyez, vous ne pouviez vous trouver en plus mauvaiſe compagnie… Mais, vous devez avoir eu peur ? ne vous ſentez vous pas troublée ? Quel bon office dépend-il de moi de vous rendre ? ordonnez… Je ne répondais rien ; il continua : « Tout me prouve qu’il y a dans votre aventure beaucoup de ſingulier. Je ne cherche point à pénétrer ce myſtere ; mais il n’eſt pas naturel qu’une auſſi jolie perſonne ſoit venue chez Alidor en coſtume de ſavoyard… S’agiſſait-il d’un enlevement ? Était-ce pour ſon compte, ou pour celui de quelque autre ? car le perſonnage eſt un renommé pourvoyeur. Je ne ſuis dans cet hôtel que depuis deux jours ; cependant je ſais déjà, ſur le compte de cet homme, tant de choſes. »
Ace bavardage queſtionneur, toute autre aurait pu reconnaître un franc Provincial, ſur lequel une deſſalée aurait mis auſſitôt le grapin & qu’elle aurait joué ſous jambe, mais alors je n’étais encore… qu’un ſavoyard. Il me ſembla que ce qu’il y avait d’obligeant & de poli dans ſes manieres était raillerie : quant aux interrogations, je crus y devoir tout de bon des réponſes fidelles à la vérité…
Me voilà donc fort embarraſſée, preſſée de parler, émue… & bientôt débitant à un inconnu toute ma kyrielle… J’oubliais de dire qu’en rentrant il s’était mis au lit à côté de moi, mais d’abord avec beaucoup de circonſpection & laiſſant au moins un bon demi-pied d’eſpace entre nous ; c’eſt dans cette poſition qu’il m’avait dit tout ce que j’ai rapporté plus haut. A meſure que je le mettais au fait, il paraiſſait plus à ſon aiſe ; nous nous touchions quand nos confidences furent à leur fin.
« Parbleu, dit-il, c’eſt un roman dans toutes les formes. Quoi ! juſqu’à ce jour tu n’avais pas ſu que tu étais fille ! — Oh, mon Dieu, non. — Et tu t’es couchée avec ce gredin d’Alidor en qualité de garçon ? — Oh, mon Dieu, oui. — Cependant il t’a eue ? — Qu’entendez vous par là ? — Il t’a fait… allons, tu m’entends bien ? — Sans doute, il m’a fait ; oh ſûrement oui ; mais c’eſt bien vilain ce qu’il m’a fait : ſi j’avais ſu !… — Tu fais la nigaude ; il t’a enfilée, puiſqu’il faut parler net. — Mais je ne dis pas que non : cependant ce n’eſt pas ce que vous croyez peut-être. Par exemple, ce matin il y avait chez cette demoiſelle, l’abbé que je vous ai dit… Ils m’ont donc fait voir comme ils faiſaient cela. — Eh bien ? — c’était… (& ſans façon je mis la main ſur ſon engin) c’était cela… là (en l’approchant ingénument de ma petite motte). Je penſe que c’eſt cela qu’on fait aux filles, parce qu’elles ont ce que vous me prenez (il le touchait en effet.) Mais M. Alidor, lui, ce n’eſt pas cela, là ; c’eſt cela… ici. (& de mon autre main je conduiſais la ſienne ſur mes feſſes.)
Il ne put s’empêcher de rire. « Tu es une charmante enfant, dit-il, ſi tu ne te moques pas de moi ; car, malgré ton cela, ici ; cela, là, (il prenait mon ton & répétait avec charge mes démonſtrations) tu pourrais bien être une fieffée coquine, ſachant à merveille tous les ici & là du monde. — Oh, mon Dieu, que vous êtes donc méchant ! — Réponds ſans détour : ſavais-tu ce que te faiſait M. Alidor. — Non, ſur mon Dieu. — C’eſt ce qu’on appelle un bougre ton M. Alidor. — Oui dà ! je ne m’étonne plus ſi bougre c’eſt jurer… Mon Dieu, mon Dieu ! les vilaines gens que ces bougres donc, puiſque vous dites qu’on les nomme comme cela ? — Oui, mais moi qui n’en ſuis pas un, ajouta-t-il, je ſuis pour le cela… ici. (& ſon doigt marquait le but). Te voilà bien au fait maintenant, allons. — Apparemment vous voulez me faire comme ce matin M. l’abbé à Mlle de la Motte ? — Voici ce que je te veux…,. »
En même tems il me grimpe ſur le corps : voyant mon embarras & le croyant un artifice : « Ne diroit-on pas, dit-il avec quelque ironie, que l’on ne te l’a jamais fait ? — O mon Dieu, comme cela, non. Je veux qu’il n’y ait point de paradis pour moi… ſi…
Ce qui m’arrivait me coupa la parole, car, établi ſur moi, tenant de ſes genoux mes cuiſſes ſéparées, & dirigeant ſa pine brillante, il n’était plus d’humeur à babiller. Il ne me vint point en penſée de faire la moindre réſiſtance : il me ſaiſit au corps, ajuſte, & pouſſe… Je me prête machinalement à ſon effort ; cependant il me fait grand mal, & ne gagne pas une ſeule ligne de terrain. Alors avec un redoublement d’ardeur il S’écrie : « Sur mon ame, je commence à croire qu’elle ne m’a point menti ! » En même tems il meſure du doigt l’obſtacle, & ce doigt même n’entre pas ſans beaucoup de difficulté. Cette flatteuſe découverte acheve de l’empaſſionner ; il emprunte à ſa bouche de quoi faciliter un peu l’opération, & ſoudain il revient vivement à la charge. J’avais pris mon parti ; je tiens ferme, quoique ſouffrant comme une damnée.
Tenez, Monſieur, lui diſais je, pourtant preſque la larme à l’œil, il faut que cela ne ſoit pas encore ce que cet abbé faiſait ce matin à Mlle de la Motte ; car, cela allait tout ſeul ; elle mourait d’aiſe… & moi… qui voudrais bien… ſi cela ſe pouvait… ouf !
Un cri vif termina ma phraſe, car je ſentais je ne ſais quoi comme ſe déchirer intérieurement, & le roide aſſiégeant entrait vainqueur dans la fortereſſe. Je crus que j’allais expirer (non de plaiſir, hélas) cependant à travers les détails de mon martyre, un vœu ſecret était pour que ce qu’on me faiſait pût ſe conſommer. J’éprouvais quelque choſe de doux à ſentir que j’étais pénétrée, &, traîtreſſe à moi-même, je me diſais : Courage, le mal qu’on te fait eſt un véritable bien.
Cette fois pour le coup, il y avait tout de bon du ſang de répandu, mais je n’en étais nullement fâchée. Oh ! comme ce genre de ſupplice me faiſait déteſter celui que m’avait fait endurer M. Alidor !
« Tu es une adorable créature, dit en m’embraſſant, après l’affaire, mon heureux & tendre inconnu ; vas, je ne ſuis pas homme à méſuſer de ton âge & de ta confiance. Si j’ai pu te ravir une faveur dont je ne puis te dire tout le prix, tu m’en verras du moins reconnaiſſant, & jamais tu n’auras à te repentir d’avoir donné ton joli pucelage à l’honnête & ſenſible la Floriniere.
En même tems il redouble de tranſports, je lui rends de bien bon cœur ſes careſſes, car les ſentimens qu’il venait de me témoigner m’enchantaient. La ſympathie opérait ; le tempérament éclos, ſe mettait auſſi de la partie, c’eſt tout dire. On n’a pas beſoin d’apprentiſſage pour aimer & l’exprimer.
Mes baiſers, la douce preſſion de mes bras, le mouvement d’étreindre davantage & d’attirer à moi celui qui venait de s’en ſéparer ; mille traits, auſſi naturels que frappans, apprirent aſſez au cher la Floriniere que j’avais pour lui toutes les diſpoſitions qui pouvaient le flatter. Il tenta de devenir une ſeconde fois heureux : loin de m’y refuſer, je fis bravement la moitié des frais de ce nouvel acte de poſſeſſion, &, ſurmontant encore quelque douleur, je me gardai bien de troubler ſa jouiſſance. Quatre fois, en un mot, avant le retour de l’aurore, j’avais reçu, toujours avec plus d’agrément pour moi, l’hommage de ſon ardente flamme… »
Ici j’arrêtai Félicité. — Nota lui dis-je, que vous n’aviez que quinze ou ſeize ans, la Belle. J’ai déjà quelque choſe de plus, ainſi je ne veux pas attendre plus longtems ; arrangez-vous comme vous l’entendrez, mais il me faut inceſſamment un bon Vivant qui m’enfile, &… — Chut, chut. Je ne ſouffrirai pas qu’à votre âge vous ayiez de ces groſſières envies. Fi donc ! un bon Vivant ; Cela ſent le corps-de-garde. On dirait que vous n’aſpirez qu’après l’honneur d’être mâtinée. — Le mot n’eſt rien, c’eſt la choſe qu’il me faut ; c’eſt avoir un homme ; être foutue pour parler clair ; duſſé-je l’être, ma chère Félicité, par quelqu’un de ces aimables gens dont le foutre ſe fait ſentir à la pointe du cœur. — Vous êtes méchante comme la gale, & un fort mauvais petit ſujet, — A vous permis de le penſer, mais… — Encore, encore ſi vous parliez d’un petit amoureux bien joli, bien doux, bien honnête, & qu’il fût poſſible de vous le procurer. Dans ce cas, je verrais ce qu’il y aurait à faire pour vous obliger ; mais dans un chien de couvent, il n’y faut pas ſonger ; la choſe eſt diablement difficile.
— Pas tant, pas tant que vous l’imaginez, dit une faible voix qui faillit nous faire mourir de peur… Mais ne nous perdons pas par imprudence, continua-t-on. Pour Dieu, mes chères voiſines, laiſſez entr’ouverte, ce ſoir, la fenêtre de la chambre où vous êtes maintenant… & à minuit… à minuit, entendez-vous… — Eh bien ? interrompis-je le cœur gonflé d’aiſe. — N’ayez ſouci du reſte. — Qui êtes-vous donc, vint dire à ſon tour tout bas la ſtupéfaite Félicité, collant ſon oreille à l’endroit d’où partait le ſon. — Vous le ſaurez : à minuit ? — Bon.