Tome 1 · 10
Il ne fallait qu’un moment pour raſſurer des folles telles que nous. Je ſautai vingt fois au cou de Félicité : « Mais conçois-tu donc, chère amie, toute l’étendue de mon bonheur ! à minuit, un être maſculin viendra !… viendra pour moi !… Ah ! ce fera pour toi auſſi : rien de plus juſte, Oui, Felicité ; pour toutes les deux. Je t’aime trop pour le vouloir à moi ſeule. Il ſuffit que je ſois… — Chut : »
Elle me ferma la bouche bien à-propos. Ma Mère rentrait, & venait droit à notre cellule. — Ma Mere était de la meilleure humeur imaginable. Une affaire épineuſe, pour laquelle elle était ſortie (car dans cette même ville elle ſoutenait un procès, qui, par parenthèſe, était l’à-propos du choix de ce ſéjour.) Ce procès, dis-je, prenait une tournure favorable, & Mad. de Pinange, pour me faire participer à ſon contentement, m’apportait quelques chiffons d’aſſez bon goût. Ces heureuſes circonſtances m’aidèrent beaucoup à colorer d’un prétexte naturel, l’excès d’une joie tout à-fait étrangère qu’il m’était impoſſible de réprimer.
La ſoirée, quoiqu’éternelle, ſe paſſa gaiment. A ſouper (on nous ſervait chez nous) je dévorai. Ma Mère prétendit devoir encore beaucoup écrire ce même ſoir. Je mourais de peur qu’elle ne veillât, comme cela lui arrivait par fois, une partie de la nuit ; mais Félicité, non moins prévoyante, y avait mis bon ordre. Elle trouva moyen de me l’apprendre, & de calmer un ſouci que probablement elle partageait.
« Soyez tranquille, me dit-elle, j’ai mêlé dans le vin de Mad. la Marquiſe une doſe raiſonnable de cette drogue dont elle uſe de tems en tems pour provoquer le ſommeil. Elle tombera bientôt, je vous jure, la face ſur ſon papier, & ſentira le beſoin de ſe mettre au lit… »
Cette petite ſpéculation réuſſit à ſouhait. A peine ma Mère avait-elle écrit un quart d’heure, que, bâillante, diſtraite, accablée de ſommeil, elle ſonna pour ſe faire déshabiller.
« En vérité, dit-elle à ſa Femme-de-chambre, je me crois griſe ! Ce ne peut être pourtant de ce que j’ai bu à ſouper : il faut que ce ſoit de l’excès de ma joie. Ce ſentiment eſt devenu ſi rare dans mon cœur… La joie ſoit, ripoſta la madrée Félicité ; au ſurplus, ſans y faire attention, Madame a bu ce ſoir plus que de coutume. — Je ne le croyais pas. — J’en ai été moi-même étonnée : mais, Madame a vuidé leſtement ſon ſecond caraffon : (cela n’était pas vrai) — Eſt-il bien poſſible ? dit ma Mere. — Vrai, à la lettre. Çà, repoſez bien. — J’ai tant de ſommeil que je dors d’avance : bon ſoir, Félicité. — Bon ſoir, Madame ; (elle tirait les rideaux) je vous ſouhaite de beaux rêves. Nous auſſi, croyez-moi, graces aux heureux événemens de la journée ; nous allons paſſer une bien bonne nuit, — Je vous la ſouhaite, mes enfans. — Adieu, Maman. — Adieu, Madame. »
Nous avions encore plus d’une heure à nous. Dieux ! que le tems me parut long ! tout m’excédait. Je ne voulus même pas écouter la ſuite des aventures de mon amie : ſautant à tout moment comme un écureuil, de ma place à la fenêtre, je me fatiguais & m’impatientais encore plus. Tour à tour je queſtionnais, injuriais ou battais Félicité, parce qu’elle diſait, en riant pourtant, que peut-être au lieu d’attendre un homme, il fallait nous préparer à découvrir que le tour du rendez-vous était l’invention perfide de quelque méchante Béguine capable de nous compromettre auprès de ma Mère ou de la Supérieure.
Au fond pourtant. Félicité qui ſavait mieux ſe contraindre, n’eſpérait pas moins que moi : ce qu’elle en diſait était afin de modérer un peu ma pétulance, & de ſe donner en même tems le plaiſir malin de me contrarier.
Ala fin cependant, comme je revenais pour la centième fois à la fenêtre… quelle ſatisfaction ! j’entrevois quelque choſe de mouvant dans le jardin… Cet objet s’avance : j’appelle Félicité… Nous voyons d’abord une figure… enſuite une échelle… & c’eſt à nous qu’on en veut… comme le cœur me bat !
L’échelle eſt poſtée : on s’éloigne un inſtant… on revient… Juſte ciel ! c’eſt… c’eſt… ce n’eſt qu’une Religieuſe ! Soudain mon ſang ſe glace : à l’eſpoir, au deſir ſuccède la fureur. Peu s’en faut qu’au lieu de recevoir cette téméraire créature, je ne la renverſe avec ſon échelle dans le jardin. Félicité plus prudente, arrête mon bras, m’écarte & ſeconde l’entrée de l’être quelconque qui vient ainſi nous viſiter.
Qu’on eſt injuſte, qu’on peut ſe rendre coupable quand on agit avant d’avoir réfléchi ! Quel dommage ſi j’avais mis l’aimable figure qui nous apparut dans le cas de ſe rompre le cou !
L’attirail de Béguine s’envole à l’inſtant de deſſus le corps de notre Viſiteur : (car c’était réellement un individu maſculin) de pétulantes careſſes ſont rapidement partagées entre la Gouvernante & la Pupile… « Vous comprenez bien, mes amours, nous dit-on, que ce n’eſt pas pour filer un roman qu’on ſe réunit à minuit dans un couvent de filles ? Au fait. J’ai plus d’une fois écouté vos familiers entretiens, & entendu vos ébats. Je ſuis donc parfaitement orienté ſur tout ce qui vous regarde. Connaiſſant à fond ce que vous penſez, ce que vous deſirez, je viens fournir ce qu’il vous faut. » Déjà nous étions délivrées de nos fichus & de nos juppes, les mains n’avançant pas moins la négociation que le faiſait la parole. Quel déshabilleur de filles, grand Dieu ! « Allons, continua-t-il, de l’aſſurance, du concert. Fermons fenêtres & rideaux ; cachons cette lumière qui nous donne trop de clarté. Point de façons, plus de ſcrupules ; les inſtants ſont courts & précieux. » Ici ma chemiſe m’eſt enlevée. Saiſie auſſitôt par deſſous les feſſes, je ſuis élevée aſſez haut pour que, de plain pied, ma motte duvettée reçoive le plus leſte baiſer. Je retombe, on court à Félicité, dont la merveilleuſe gorge eſt gratifiée des plus vifs attouchemens ; la mienne n’avoit pas été auſſi fêtée. Hélas ! j’en avais encore ſi peu ! l’on revient à moi ; je ſuis portée ſur le lit. En même tems la chemiſe de la ſoubrette tombe à ſes pieds. La friponne devinait bien tout l’honneur qu’allait lui faire l’avantageux étalage de mille charmes. Le mouvement du jeune homme eſt frappant… C’eſt celui de Pygmalion ſe proſternant aux pieds de ſa Galathée qui vient de ſoupirer pour la première fois. Félicité eſt accolée, couverte de baiſers partout, partout, à la lettre, & auſſitôt renverſée ſur le lit à côté de moi. Preſqu’en même tems le beau jeune homme ſe trouve auſſi nud que nous. Aux ailes près, c’était un Ange, ou bien que l’on ſe figure l’Apollon du Belvedere, mais pourvu d’un vit ! Ah, quel vit ! C’était le premier en nature que je voyais de ma vie ; jamais, hélas ! je n’ai joui du bonheur de retrouver ſon pareil.
Imaginez vous cependant l’embarras où doit ſe trouver un jeune ſacrificateur brûlant de deſirs, ayant à ſa merci ſur l’autel de la volupté deux victimes, dont l’une n’eſt que ſoubrette, à la vérité, mais mure, raviſſante, parfaite en tout point comme jouiſſance, & l’autre, maîtreſſe, mais enfant, & n’offrant que l’ébauche d’un chef-d’œuvre ; n’oppoſant en un mot, au charme de ſon attrayante rivale, que le fantaſtique avantage de la virginité. L’on ſait que ſi ce lot eſt une puiſſante amorce pour bien des galants, pour nombre d’autres, en revanche, il n’a rien qui les décide à la préférence : le véritable homme de plaiſir attache peu de prix aux factices jouiſſances de l’amour-propre, Auſſi n’eus-je pas lieu de m’appercevoir que, ſi le choix entre nous deux eût été parfaitement libre, j’euſſe fait pencher la balance de mon côté.
Félicité ne faiſait rien, il eſt vrai, pour obtenir la pomme, car je paraiſſais, & même trop, la deſirer. Le rôle de mon inférieure, de ma domeſtique, en un mot, était auſſi de n’encourager ni le jeune homme ni moi, à des folies qu’au terme où nous en étions enſemble, elle pouvait fort bien tolérer, mais qui étaient peut-être encore évitables pour peu qu’un reſte de principes eût pu mettre des bornes à mes fougueux deſirs. Le rôle de l’Adonis était de ne mortifier aucune de nous deux ; le mien auroit dû être de ne pas ſolliciter auſſi clairement par mes regards & mon attitude, qu’on éteignît enfin la flamme dont j’étais progreſſivement conſumée.
Cependant, je voulais… & ne voulais pas ! je défiais, & j’étais ſans courage ! Cette morveuſe qui s’était mis dans la tête une ſi belle fureur d’être enfilée, qui ſe figurait que, dans cette fureur, elle ſerait capable de ſaiſir à la culotte le premier malotru, cette poltronne, dis-je, faiſait moins bonne contenance à meſure que la chance ſe décidait de plus en plus en ſa faveur.
Abrégeons : — Félicité légèrement franchie eſt négligée pour moi. L’Ange de plaiſir me couvrant de ſon corps céleſte, me dit : « Ça, chère petite, à nous deux d’abord : je ne vous promets pas pour cette fois bien du bonheur ; mais puiſſé-je bientôt & ſouvent vous rendre tout celui dont vous allez me faire jouir, » Un baiſer… (que j’y mets de tranſport & de feu !) Ce baiſer eſt mon unique réponſe, « Cependant, Conſultez-vous (ajouta-t-il après avoir touché ma petite fente & trouvé de la réſiſtance même pour le doigt.) Vos appas en miniature ſoutiendront-ils bien le rude aſſaut que leur deſtine ceci qui ne leur eſt guères proportionné ? » (Je m’en étais ſaiſie ; ma main en faiſait à peine le tour : il était long à proportion, & dur & brûlant). Le mettrons-nous ? Voyez. — Mettez, mettez (répondis-je la tête perdue). Eſſayez toujours, Monſieur, cela ira comme il pourra. — Elle le veut ! (dit-il en ſouriant à Félicité). — Et vous la tuerez, repliqua-t-elle… Mais attendez, je veux préſider à cette dangereuſe opération : laiſſez-moi faire ; je le dirigerai moi-même… Bonté céleſte ! quel morceau ! Non, non, Mademoiſelle, jamais avec vos ſeize ans & votre trou d’aiguille vous ne logerez ce Monſeigneur là. — Va, va, ma Bonne, va toujours. »
Dès-lors l’heureux jouvenceau ſe laiſſe faire. Occupé de mes baiſers & s’embraſant à leur flamme, il ſe prête adroitement au travail de la Soubrette qui, après avoir uſé autour de nos bijoux tout un pot de pommade, préſente enfin le terrible bouton à l’étroite boutonnière : mais vainement la tient-elle un peu dilatée, vainement étrangle-t-elle dans le capuchon le gland de l’énorme vit lui fait-elle faire la pointe, elle ne vient pas à bout d’en faire entrer la longueur d’une ligne. Il avait beau pouſſer, moi m’écarter à me fendre & me preſſer contre lui, rien ! notre conjonction eſt la choſe impoſſible.
Cependant, on n’a pas longtems impunément la bouche collée ſur celle d’une petite fille charmante, ni ſon vit entre les doigts d’une autre beauté & frotté ſur les lèvres d’un pucelage. A travers cette joyeuſe manœuvre, l’électricité du plaiſir opère chez le jeune homme, & fait jaillir un torrent de foutre enflammé. Au premier jet, Félicité ſuppoſe qu’un mutuel effort, ſecondé de la viſqueuſe liqueur, va décider la fracture des barrières. « Pouſſez, enfans, dit-elle, il doit entrer, ou jamais. » Nous pouſſons à nous faire un mal affreux : vain effort : la précieuſe éjaculation s’achevant complettement au dehors, je ne ſuis pas même entamée.
Note de l’Editeur.