Tome 1 · 08
Débarrassée des ſept ruſtres & libre, je pouvais me croire un moment heureuſe : mais il était minuit ; une pluie fine & froide tombait : un gîte était donc néceſſaire ; je n’en avais plus : fallait-il paſſer la nuit dans la rue !
« J’aurais donc mieux fait, me diſais-je, d’être rentrée ce matin chez Mlle de la Motte ?… Pourquoi n’irais-je pas maintenant ! Il n’eſt point d’heure où cette active beauté ne ſoit viſible : même lorſqu’elle eſt en compagnie, elle ne refuſe jamais une minute d’audience… Oh non : ce n’eſt pas là qu’il faut que j’aille : j’y rencontrerais peut-être encore quelque Roué dont elle trouverait piquant de me faire admirer les proueſſes… »
Pendant que tout cela ſe combinait dans mon eſprit agité, je ſuis heurtée dans les ténébres par un piéton ; nous tombons preſque l’un & l’autre. Aux injures énergiques qui me ſont à l’inſtant prodiguées, je reconnais la voix d’une de mes pratiques, Monſieur Alidor, Comédien de ſociété, Myſtificateur, faiſeur de petits vers, joueur du bas étage, & par-deſſus le tout, une eſpèce de facétieux qui, ſans poſſéder un ſeul écu légitimement acquis, riait & chantait du matin au ſoir. Cet homme était de tous mes Bourgeois celui que je ſervais avec le plus de bonne volonté, quoique jamais je n’en fuſſe payée, non plus que l’Hôte, le Traiteur, le Cordonnier, la Blanchiſſeuſe, & le reſte. Tout ce monde-là faiſait pourtant crédit, au drôle-de-corps, d’aſſez bonne grace, parce que, s’il ne donnait point d’argent à ceux qui venaient lui en demander, du moins il les hablait agréablement, & les faiſait rire, ce qui ne laiſſe pas de réuſſir avec les petits créanciers de la badaude Capitale.
M. Alidor était avec moi d’une fraternelle familiarité. Tous les jours il me retenait après ma petite beſogne, & nous jouyons enſemble comme des enfans. « Quoi ! te voilà, Félix ? dit-il fort radouci, quand mes excuſes lui eurent appris que c’était contre moi qu’il s’était fâché. Que fais-tu dans la rue, mon enfant, ſi tard & par un ſi mauvais tems ? — Rien, notre maître. — Tu attends quelqu’un apparemment ?… Sans falot ! oh, oh ! avec ton bagage en ſautoir ! il y a quelque choſe là-deſſous. — Hélas non. Monſieur. »
Auſſitôt je m’aviſe d’une menterie, & pleurotant, ſans beaucoup de peine à le feindre, je dis, que, comme j’allais rentrer un peu tard dans notre maiſon, où je dois le loyer de pluſieurs mois, mes camarades prévenus qu’on voulait me faire quelqu’avanie, étaient venus charitablement au-devant de moi, m’avoient apporté mes effets, & m’engageaient à me tranſporter dans un autre quartier de la ville. — Non, non, interrompit vivement le bénévole Alidor… Attends… Oui… tu ne quitteras pas le quartier. Quelques mois d’un loyer tel que le tien ! la belle vétille ! Va, va, mon ami, ſèche tes larmes & ſuis moi… ==
Je faiſais quelques petites façons : == Viens, te dis-je. Il s’agit d’abord de paſſer la nuit. Demain, j’arrangerai tes affaires, & toutes choſes nouvelles. Allons ? ta main ? Ce pauvre enfant ! je n’ai qu’un lit, tu le ſais, mais une nuit eſt bientôt paſſée. ==
Il ouvre, nous entrons & montons à tâtons juſqu’à ſon cinquième étage. Là, ſans perdre de tems nous nous couchons, également ſans lumière.
Oh ! pour le coup je me propoſe bien de ne plus aller à la découverte ſur les pays-bas d’un compagnon de lit : bien plus ; de peur que Monſieur Alidor ne fût homme à faire quelqu’incurſion ſur les miens, je lui tourne le dos, & par-devant, je taponne bien ma groſſière chemiſe, mettant ainſi complettement à couvert ma diſtinction de ſexe.
Mais on ne s’aviſe jamais de tout, dit la chanſon. Comment d’ailleurs me douter d’un péril dont je n’avais pas même la moindre idée.
Apeine le ſommeil commençait à me gagner, que je ſuis éveillée par la viſite de quelque choſe de ferme & d’allongé qui, ſe gliſſant entre mes feſſes, s’ajuſte droit à ce trou diſgracié, l’égoût des plus immondes déjections. Je reconnais ſur le champ ce que c’eſt qui m’acoſte ainſi je ne puis pas dire que cette façon de troubler mon repos me déplût. J’étais ſi favorablement prévenue pour cet inſtrument, qui me trottait en cervelle depuis le matin, que je vouais à tous ſes projets la plus ample indulgence…
Je ne ſais donc ce que peut me vouloir l’engin de M. Alidor, mais, ſelon moi, ce fera ſans doute quelque choſe d’agréable… Je feins de dormir : immobile, je me laiſſe faire, & j’attends avec curioſité ce qui peut réſulter pour moi de cette étrange tentative…
Rien d’abord : car, après avoir fait quelques efforts pour pénétrer, cela n’entre point.
Cependant Alidor deſcend du lit bien adroitement. Je l’entends qui tracaſſe à très-petit bruit quelques uſtenciles ; un moment après il remonte, & reprenant ſur le champ ſa premiere opération, il obtient cette fois un ſuccès dont la facilité m’étonne, mais comme, loin d’y trouver pour mon compte aucun agrément, je me ſens au contraire brutalement embrochée, je bouge, je me plains, je veux me ſouſtraire…
Il n’eſt plus tems. Le traitre d’Alidor, bien en place, ſait de ſes bras, de ſes jambes, m’enlacer, ſe cramponner, & me fixer invariablement contre lui. Rien ne l’arrête, il pouſſe avant, ſans pitié, je ſuis ſciée, déchirée : n’importe… je veux crier, il me ferme la bouche avec l’oreiller, au riſque de m’étouffer. Exalté, comme en rage, s’agitant de toute ſa vigueur, il me force ainſi d’endurer juſqu’au bout ce qu’il lui plait de me faire. Nous mêlons enfin, de concert, les accens de l’extrême douleur à ceux de l’extrême félicité.
Enfin pourtant je ſuis ſéparée de l’empâleur maudit ! Une cuiſſon inſoutenable me fait croire que je ſuis horriblement bleſſée, Quelque choſe d’humide & de chaud, que rencontre la main dont je me parcours, me ſemble devoir être un ruiſſeau de mon ſang qui s’écoule.
Je m’élance hors du lit ; je veux ſortir de la chambre ; appeller au ſecours. Le criminel Alidor n’eſt pas médiocrement allarmé. Quelques années auparavant une célebre victime de la paſſion que ſes détracteurs nomment anti-phyſique avait cauſé le ſupplice d’un autre Alidor. Celui-ci (je veux dire le mien) ſent de quelle importance il eſt pour lui de me fléchir ; il me careſſe, il me flatte ; m’aſſure qu’il ne m’a fait aucune brèche & que mon petit mal ne durera qu’un moment. Il m’offre tout ce qu’il peut poſſéder, pourvu que je veuille bien me taire, & lui garder le ſecret. J’inſiſte & j’exige que, préalablement, il allume une chandelle : car je veux, avant de pardonner, ſavoir ſi je n’étois point eſtropiée.
On voit clair enfin. Je voudrais bien m’examiner ſeule & me diſpenſer du miroir qu’on me propoſe : on conçoit pour quelles raiſons je refuſe toute aide de la part de mon bourreau. Comment vérifier enſemble l’état de la partie affligée & ne point trahir le voiſinage, qu’il faut pourtant tenir caché, ſi je veux demeurer conſéquente à mon rôle maſculin !
Cependant l’officieux Alidor, ſûr de ſon fait, s’empreſſe, je le repouſſe ; il inſiſte, je ſuis la plus faible, il m’ôte ma chemiſe, trouve des tetons naiſſans, s’étonne, me couche, me viſite, & plus ſurpris encore que ne l’avait été le matin cette lubrique la Motte, il trouve… ce dont ſa maniere de m’accoller paraît affirmer qu’il ne m’avait point cru pourvue. « Oh Ciel ! s’écrie-t-il ; une fille ! Quel quiproquo ! »
Cependant je ſuis aux trois quarts appaiſée, reconnaiſſant que je ne perds point de ſang, & que l’humidité dont j’avais conçu tant d’allarme, n’eſt autre choſe que cette onction, dont l’impudent calottin avait le matin ſali le nez de ſa la Motte. Déjà ma cuiſſon n’eſt plus qu’une irritation preſque agréable ; mais il faut bien demeurer en ſcène, & il ſuffit d’être née femme pour ſavoir ſoutenir avec naturel un rôle menteur. Afin donc de me tirer d’affaire un peu décemment, je feins de m’évanouir. Alidor alors court à ſa petite armoire, il y prend un flacon de ſels & me le fait reſpirer… rien ; il me coule une cuillerée de vin d’Alicante dans la bouche… pas l’ombre d’un ſigne de vie. Pour le coup, il cave au plus fort & ſe met à me branler en maître… Alors ſeulement je veux bien paraître de retour à la vie. Les careſſes, les flatteries, les expreſſions d’un remords, ſans doute bien ſincere, ſont prodiguées ; & le doigt conſolateur va toujours ſon train, nouveauté non moins inconnue que délectable pour moi… Je ſoupire… on me demande un baiſer, je le donne… Alidor va changer de jeu, mais…
Au même inſtant un bruit terrible ſe fait entendre à la porte !
Pan, pan, pan. — Qui va là ? — On veut parler à M. Alidor. — Qu’on aille au diable ; M. Alidor n’y eſt pour perſonne à cette heure indue. — C’eſt de la part du Roi. — Je n’ai que faire du Roi, ni le Roi de moi ; qu’on s’aille faire foutre. »