Tome 1 · 18
Imaginerais-tu, cher Lecteur, quelle fut la première penſée qui m’occupa quand je pus reprendre l’uſage de mes ſens ? « Me voilà donc enfin paſſée maîtreſſe (me dis-je avec une ſatisfaction indicible.) Voilà donc ce que c’eſt qu’être foutue ! voilà ce dont mon hypocrite de mère voulait afficher le repentir ! » Que ſa morale alors me paraiſſait ridicule !
Je donnais mille baiſers à l’heureux maître qui venait de me ſi bien endoctriner, & détachant de ma ceinture une montre à répétition aſſez brillante, je la lui offris, le priant d’agréer ce faible gage de mon immortelle reconnaiſſance. D’abord, il crut que je me moquais de lui ; mais c’était tout de bon. Il refuſait ; je preſſais : nous diſputâmes. Il reçut enfin mon préſent, mais à condition que je voudrais bien de même agréer un joli ſolitaire, dont sûrement le fripon avait été gratifié par quelqu’une de ſes pratiques, car c’était un anneau de femme qui ne put tenir pourtant qu’au plus gros de mes doigts.
Nous quittâmes alors le fortuné cabinet. Les premiers objets que nous revîmes, furent le Comte & ſa ſucculente Félicité, qui, les bras mutuellement paſſés ſur les reins, ſautillaient en parcourant une allée.
La ſtation de ma mère avec ſon petit illuſtre durait encore. Nous vînmes tous quatre, à pas de loup, contre leur cabane. Elle était de peu d’épaiſſeur, en planches revêtues d’écorces d’arbres. Il nous fut donc facile, non de les voir, mais de ne pas perdre un ſeul mot de leur intéreſſant entretien.
« J’avoue (diſait ma mere) que je ne conçois pas comment à votre âge on peut faire attention à une femme du mien. — Pourquoi donc, Madame ; (lui répondait-on) rappellez-vous Diane de Poitiers, Ninon de l’Enclos, à qui vous êtes bien loin encore de pouvoir être comparée. — Ah ! c’eſt pouſſer l’éloge à l’excès ; aſſurément je ne me flatte pas d’avoir la magie de ces femmes extraordinaires, — Ni moi, je vous l’avoue, d’éprouver à votre occaſion ce délire inexplicable qui leur attacha pour la vie des amans non moins ſinguliers qu’elles ; mais, outre que l’âge ne gâte rien où ſe trouvent les charmes, vous êtes, Madame, à peine de celui auquel Ovide prétend que les Dames ſavent mieux qu’à 15 ou 16 ans, goûter & donner les plaiſirs de l’amour, » (J’attrapais ainſi par occaſion une épigramme, pour m’apprendre à écouter aux portes !) « Vous êtes belle, (continua le galant panégyriſte) vous êtes franche ; vos careſſes ſont délicieuſes ; votre converſation eſt attrayante. En un mot, de votre part je ne ſuis étonné que du projet déraiſonnable que vous ſemblez former de renoncer à des plaiſirs pour leſquels vous êtes ſi bien faite ». J’entendis alors ma chère maman rire à demi & repliquer : « Il y a peut-être bien quelque choſe à rabattre de cette converſion abſolue. Si j’étais aſſez chanceuſe pour trouver ſouvent quelqu’enfant auſſi charmant que vous, je craindrais fort que ſouvent auſſi mon ſerment ne fût violé ſans ſcrupule. » Ici ſe fit un court ſilence rempli par des baiſers très-vifs. « Délicieuſe maman ! — Beau Chérubin !… Non : c’eſt aſſez, mon Ange. — Une petite fois encore ? — Non, te dis-je. — Une ſeule petite fois, & je te tiens quitte. — Quelle idée ! Je te laiſſerai faire, & puis fatigué, repu de ma vieille figure ; repentant peut-être d’avoir été prodigue en ma faveur, tu me déteſteras d’avoir profité ſans diſcretion de ton aimable caprice. — Je ſerais bien ingrat, bien mépriſable !… — Ôte, ôte ta main, je te prie, ôte-la, mon petit cœur… Eh, mon dieu ! ce n’eſt pas pour y ſouffrir autre choſe. Retire-toi : comme il obéit ! Finis donc, mon enfant. Voyez un peu ce petit opiniâtre ! — Laiſſe-moi faire, céleſte maman : regarde, touche. Tu vois bien que ce n’eſt pas par air. — A la bonne heure, & je veux bien encore honorer comme il convient cette adorable relique… (Nous entendons pluſieurs baiſers.) Tiens-toi tranquille maintenant. — Je n’en ferai rien, belle maman. Faudra-t-il donc que je te viole ! — Quelle perſécution ! Eh bien, s’il faut abſolument faire tes petites volontés, laiſſe-moi du moins me poſter plus commodément que tout-à-l’heure… Tiens : comme cela ſi tu veux, mon fils… » (Nous comprîmes aiſément que maman faiſait volte-face, la ſuite nous en aſſura.) « Je n’oſais t’en prier, (continua d’un ton fort gai le petit entreprenant) j’aurais craint que la propoſition ne t’eût effarouchée, mais il eſt de fait que je mourais d’envie de voir en plein ce cu d’albâtre, dès hier entrevu & qui ne m’était pas ſorti de l’imagination… C’eſt en effet la plus belle choſe du monde… — Eh bien, bel ami, donne-toi le plaiſir de le contempler à ton aiſe… — Quelles formes ! quelle blancheur ! — Un baiſer ! Ah ! c’eſt pouſſer un peu loin la galanterie… Mais ! que fais-tu donc ? Prends donc garde ? Tu te trompes, mon cher ami. — Non, je te jure. — Que me fais-tu donc ! Où crois-tu… — Un peu d’indulgence. — Ton deſſein, j’en ſuis sûre, n’était pas de te fourer là ? — Exprès ou non, du moins j’y ſuis parfaitement bien, &, à moins que tu ne priſſes la choſe en mauvaiſe part… — Il en ſerait bien tems, ma foi. Le plaiſant de l’affaire, c’eſt qu’il ne tiendrait qu’à toi de croire que j’aurais eu moi-même ce caprice… — Me le perſuader mettrait le comble à mes plaiſirs. — Du moins, je ne veux pas les corrompre. Nous n’avions point fait de conventions ; j’étais à ta merci ; tu m’as attrapée : c’eſt ma faute. Mais fais du moins avec précaution, cher petit cœur, car je t’avoue que de cette manière, il y a longtems… Quelle cochonnerie pourtant !… Ne peux-tu pas en même tems me donner par ici ta main… Bon… & me chatouiller… bien délicatement… ici… tant ſoit peu plus haut… à merveille… Ah foutre ! comme un Dieu… Va ton petit train maintenant… tiens, tiens. Je veux faire les choſes de bonne grace, & que tu ayes bien du plaiſir… Comment te trouves-tu de ce moëlleux mouvement de charnière ? Ah, cher petit bougre ! je te ſens trembler ſur tes jambes, cela vient ? Attends-moi… Hâte du doigt & ralentis du reſte… Retiens-toi, cher bijou. Je… je me ſens auſſi… fort… fort maintenant… En… en…enſemble. Du foutre, petit ami ?… du fou…ou…ou…outre ?
« Ah ! c’eſt cela… excellente idée ! acheve moi là… (Il paraît que la petite Alteſſe, ſon affaire faite, deſcendait au-deſſous.) » « Comme il eſt délicat ! tu fais merveille ; tu m’as priſe ſur le tems ; je double… Je ſens que je vais partir encore… lime tant que tu pourras. Toute une heure ſi cela peut t’être agréable… je le dois bien à tant de charmes & de complaiſance ».
Comme c’était ſur-tout le bavardage deſcriptif de ma gaillarde mère qui nous avait retenus là, nous ceſsâmes de nous intéreſſer à ce qui ſe paſſait en ſilence, & nous nous diſpersâmes par le jardin. Bientôt après nous vîmes nos Acteurs venir à nous, maman radieuſe, enluminée ; le pauvre petit un peu pâle, maté, mais mettant quelqu’étude à ne le point paraître, « Eh bien ? (leur dit notre fou de Chevalier) on a donc conſommé le mariage ? — Reçoit-on les complimens ? — On ne vous demande pas compte de vos actions (repliqua gaiment le petit Docteur in utroque.) Gardez vos ſecrets, laiſſez-nous les nôtres. — Je ne me permets qu’une queſtion (ajouta ma mère.) M. le Chevalier eſt-il reſté toujours avec ma fille ? — Oh mon dieu oui, maman, (me hâtai-je de répondre) mais (plus bas avec une mine négative) vous ſavez bien que cela ne pourrait pas ſe faire. — A la bonne heure (ripoſta-t-elle) car vous en mourriez. — Et pour lors, adieu mon grand mariage ! » Comme on ſe moque de ces pauvres mères !