Tome 1 · 19
La ſoirée s’avançait, & nous prenions des glaces avant de remonter en voiture, quand une eſpèce de Scapin, domeſtique du Chevalier vint, ſouriant & d’un air myſtérieux, tirer à part ſon maître. La confidence était gaie, car le Chevalier revint à nous riant aux larmes.
« Ah parbleu, mes amis, nous dit-il, c’eſt quelque choſe d’unique. On m’apprend que mon reſpectable oncle met ici pied à terre en façon d’homme à bonnes fortunes, accompagné de l’un de ſes braves collègues. Ces Meſſieurs ont demandé le ſouterrain. Il eſt bon de vous dire que c’eſt un lieu ſecret & privilégié, qui ſe paye fort cher, & où ne s’enfouiſſent que ces gens ténébreux dont les turpitudes ont à craindre l’excès du blâme ou du ridicule ; & ces gens encore qui ayant la folle vanité de croire que l’Univers tient ſur eux les yeux ouverts, ne ſe permettent pas une pécadille ſans ſuppoſer qu’elle fera retentir tous les échos de la ſociété, qui ſouvent ne ſe doute pas de leur obſcure exiſtence. Ah, M. mon oncle ! Eaque moderne ! vous avez des démangeaiſons de tempérament à ſoixante ans paſſés ? Nous verrons un peu comment vous ſavez égayer l’auſtère magiſtrature. Oui, nous verrons cela, mes amis, car je ſuis en quelque, façon l’un des maîtres de cet hoſpice, dont la propriétaire a été longtems folle de moi, & reçoit encore, de loin en loin, quelques marques du bon ſouvenir que je conſerve de notre ancienne familiarité. Nous allons donc être confidens des doux ébats de nos Robins : cela ſera drôle. — Et comment ? (interrompit ma mère) Dans un ſouterrain ! dans un lieu auſſi ſecret que vous le dites, & choiſi exprès pour ne pouvoir y être ſoupçonnés ! comment ſe pourra-t-il que nous les voyions ? — C’eſt, ſans le ſavoir, tout exprès pour être mieux vu que l’on choiſit cette arène d’impudicité ; car, bien qu’on la loue un prix fou, l’adroite matrone, afin de tirer encore un meilleur parti de la ſingularité des exploits qui s’y font, a fort ſagement imaginé un petit corridor & des loges autour de cet antre circulaire, où, renfermés comme dans une lanterne-magique, les Acteurs ſont obſervés, au moyen de petites ouvertures qui ſe perdent à l’œil à travers la décoration de l’intérieur. Dans le principe ce fut pour des gens auſſi extravagants dans leur genre, que ceux même qui agiſſent, qu’on conſtruiſit ces perfides réduits. Plus d’une fois une vieille catin y conduiſit ſon froid greluchon, afin d’y être enfilée dans l’obſcurité, quand l’imagination du jouvenceau ſe ſerait montée, à l’aſpect de quelque chaude ou biſarre orgie ; ſouvent un Bigot de Prêlat ou de Moine y vint ſecouer ſa pine rebelle, à l’uniſſon de quelque friande paſſade commandée ou rencontrée par haſard. Plus ſouvent encore (mais il faut être parfaitement connu, comme moi, par exemple) on vient en ce lieu pour s’égayer du ridicule de ce qui s’y paſſe, car il n’arrive preſque jamais que la jeuneſſe & la beauté, les deſirs & le bon goût viennent s’aſſortir dans ce caveau ; il eſt l’hoſpice en titre de la difformité luxurieuſe, de l’avarice complaiſante & des ſales fantaiſies. — Quant à moi, dit le Comte ſe cramponnant à ſa Félicité, je ne vais point à ce ſouterrain. — Ni moi, je vous jure, ajouta vivement la Soubrette. — Ni moi, dit maman ; mais avec moins d’aſſurance, & d’un ton qui ſous-entendait : à moins qu’on ne m’en prie bien fort. » C’eſt ce que fit le Chevalier, de la meilleure grace du monde. — Pour moi ; dit galamment la petite Alteſſe, je ne me ſépare point de ces Dames. Un coup-d’œil tendre en même tems tourné ſur maman, & qui la détermina, n’empêcha pas que le petit roué ne me ſerrât auſſi la main, même ſans que le Chevalier, qui paraiſſait nous obſerver, pût en faire la remarque. Je marchai la première, d’un air fort décidé, vers le lieu que notre introducteur indiquait. Nous fûmes bientôt très-commodément placés tous quatre, les Femmes au centre, le Chevalier à la droite de ma mère, le petit Prince à ma gauche, dans une loge, diviſée par places, à hauteur d’appui, & qui pouvait l’être totalement, ſi chacun avait eu la fantaiſie d’élever les panneaux qui deſcendaient à ſes côtés comme les glaces d’une voiture.
Chaque place, à peu près large comme une chaiſe à porteur, avait (on devine avec quelle intention) aſſez de fond pour qu’on pût avoir ſur les genoux une perſonne. Le parquet, le plafond & les côtés ſur-tout étaient garnis de façon qu’à moins de le faire exprès, on ne pouvait cauſer aucun bruit dans cette ſournoiſe embuſcade.
Le ſouterrain pouvait avoir de douze à quatorze pieds de diametre, ſur neuf ou dix d’élévation ; un luſtre de lampes voilées, deſcendant du plafond, (qui était une coupole fort aplatie) fourniſſait à ce local une lumière douce, mais plus triſte que voluptueuſe. En dedans, du côté derriere lequel nous étions placés, il n’y avait que des ſiéges mobiles, qui n’offraient aucune commodité particulière pour les enlacemens amoureux, mais en face, était une longue & large banquette qui régnait autour d’un tiers du caveau. Ce meuble fort décoré, portait, outre ſa garniture adhérente, nombre de couſſins de différentes largeurs & épaiſſeurs ſuſceptibles d’être combinés au gré des ébattans. Ce ſopha, ce lit, comme on voudra le nommer, s’enfonçait à moitié dans une niche qui formait en-dehors un baldaquin de fort bon goût, & dont la draperie pittoreſquement jettée, était ſoutenue de droite & de gauche, à terre par de jeunes faunes, & en l’air par des Amours biens ſculptés & colorés au naturel. Au fond de la niche, une large glace, un peu inclinée, avait également l’air d’être ſupportée par des enfans ailés. Quant aux panneaux, dont le pourtour de la ſalle était orné, c’étaient des tableaux d’une aſſez bonne main, qui tous repréſentaient quelque ſcene capricieuſe, entre des Silenes, des Bacchantes, des Satyres & des Gytons. Sur celui des panneaux que je pouvais Je mieux voir était vigoureuſement touché un magot d’Egypan foutant une chevre parée de fleurs ; un petit chevrepied mettait d’une main un riche collier de perles au col de la vilaine bête, & de l’autre, lui donnait à manger des bouquets ; ſous le luſtre, une table antique de ſtuc ou de marbre vert, fort baſſe, & entourée de quelques tabourets aſſortis, (& le vert était la couleur qui dominait partout :) cette table, dis-je, portait une colation de viandes froides, de crêmes, de fruits & de confitures, avec pluſieurs caraffons de différens vins & liqueurs. Tous ces apprêts, malgré leur recherche, avaient je ne ſais quoi de grave & de glaçant. Il eſt étonnant combien certains êtres ont le fatal ſuccès d’eſtropier la volupté !
Nous n’appercevions rien qui pût avoir l’apparence d’une porte, quand un panneau tournant tout à coup ſur ſes gonds, fit place à la Matrone ſuivie des deux Magiſtrats. C’étaient deux barbons, l’un grand, ſec, à la mine have ; l’autre court, rondon & bourgeonné. Leur conductrice, cette femme que le Chevalier n’avait pas dédaigné de rendre parfois heureuſe, était une Commère dont l’aſpect ſeul décélait le caractère & les talens : agréablement laide, à l’œil fourbe, ardent & clignottant, au teint brun, mais enluminé, au ſourire fin & maniéré. Bref, cette phyſionomie pouvait très bien faire ſur un homme-à-beſoins, l’effet d’un plat commun, mais relevé, ſur un gourmand qui n’en eſt pas pour les friandiſes. Cette eſpèce de Diableſſe introduiſit, avec toute la charge qu’on pourrait employer au théâtre, nos vieux damnés dans l’enfer où ils venaient ſciemment ſouiller leurs ames timorées.
Quand ils furent revenus d’une eſpèce de ſaiſiſſement que ſemblaient leur cauſer la ſolitude & le ſilence du lieu, elle prit congé, leur diſant adieu par ſignes & le doigt ſur la bouche, car il eſt bon d’obſerver que toute la burleſque cérémonie s’était paſſée ſans qu’un ſeul mot eût été proféré.
Je ne comprends pas comment ma mère avait pu ſe contenir en voyant paraître les deux Robins, dont le maigre, l’oncle du Chevalier, était en même tems notre Rapporteur.
Quel rideau ſe tirait pour elle & pour moi-même, quand elle me fit tout bas confidence de ſon étonnement ! Ainſi donc c’était le Chevalier qu’il était queſtion de me faire épouſer ! ne venions-nous pas de prendre un bon à-compte ſur ce futur mariage ? Maman m’avait ſerré la main pour me prier de ne rien laiſſer paraître ; d’un même mouvement je lui avais promis d’obéir. L’air neutre du Chevalier nous prouvait qu’il n’étais au fait de rien juſques-là quant à notre mariage ; mais bientôt il devait acquérir plus de lumières.