Tome 1 · 01
MON NOVICIAT.
Bien jeune encore, ſi je ſuis belle & fraîche, quoiqu’ayant exceſſivement uſé des dons précieux dont la Nature m’a comblée ; ſi je ſuis riche, en dépit des plus extravagantes prodigalités ; ſi je ſuis conſidérée, malgré les plus nombreuſes & les plus blâmables étourderies, je ne prétends pas en faire honneur à de grandes reſſources d’eſprit ou de bon ſens dont je voudrais me glorifier. Non, le Deſtin, l’aveugle & biſarre deſtin, infatigable à me ſervir, a tout fait ſeul pour moi.
Je vais eſſayer de décrire le peu d’aventures que j’ai eues étant Demoiſelle, c’eſt-à-dire, à compter du premier jour de mon début dans la douce carrière du libertinage, juſqu’au moment où je me ſuis mariée, en tout, trois mois à-peu-près.
Par ce fragment, on connaîtra comment j’ai pu vivre, lorſqu’avec plus d’expérience, j’ai joui de toute ma liberté, Car j’ai été mariée bien peu de tems, & l’hymen ne m’a point du tout gênée.
Il me faudrait griffonner dix volumes ſi je voulais raconter tout le reſte avec le même détail que je promets pour le très-court eſpace de tems qui fait le cadre de cet ouvrage. Je ne réponds pas de donner la ſuite, car au bout du compte, ce ſeraient toujours les mêmes tableaux : rien de plus monotone, pour un tiers, que la vie d’une femme de ma ſorte ; indifférente pour tout ce qui n’eſt pas plaiſir & caprice, elle ne peut entretenir ſon lecteur que d’un petit nombre de chances dont le fonds reparaît ſans ceſſe avec plus ou moins de variété dans la forme.
En outre, je ſuis devenue pareſſeuſe d’écrire : pendant les premiers mois de mon bonheur, avare du tréſor de mes jouiſſances, je tenais un journal exact : de leurs moindres détails. Depuis, j’ai trouvé doux de les multiplier, au lieu de les contrépreuver ſur le papier. On en ſaura bien aſſez ſur mon compte, quand on aura pris la peine de lire ce petit recueil de mes premieres folies.
Qu’aucune femme (s’il en eſt qui viennent à lire ce ſcandaleux Ouvrage) n’entreprenne de m’imiter : aucune ne ſoutiendrait longtems mon régime lubrique ; aucune ne ſe garantirait d’une ruine abſolue ; aucune ſur-tout, ne parviendrait à pouvoir conſerver dans le monde un rang de quelque diſtinction, ſi, comme moi, le haſard de la naiſſance l’y avait placée.
Si je publie naïvement mes écarts, ce n’eſt à deſſein, ni d’afficher un repentir qui ſe prouverait bien mieux par le ſilence & la retraite, ni de me juſtifier en accuſant mon étoile, en cherchant à démontrer que je fus entraînée malgré moi-même. Plus franche avec mes lecteurs, j’avoue que j’aurais été parfaitement la maîtreſſe de me conduire autrement, que je n’ai rien fait qu’avec choix & par goût ; qu’excepté de compromettre ma fortune & de rire du qu’en dira-ton tout ce que j’ai fait, je le fais encore, & le ferai volontiers auſſi longtems qu’il me ſera poſſible : mais, je le répete, qu’on ne ſonge point à m’imiter.
Un petit trait de morale. — La paſſion des plaiſirs lubriques s’éteint ordinairement avec la faculté de les goûter : on rentre alors dans la meſure commune. Mais quand on s’eſt précipitée dans le bourbier de l’indigence ; quand on s’eſt avilie au point de n’être plus nommée qu’avec mépris, il n’y a plus de remede.
Par miracle, à travers l’ivreſſe de mes heureux déréglemens, j’ai ſenti de quelle importance il était de conſerver du bien, & d’être inacceſſible à l’inſulte publique : pour lors je ſuis devenue noblement économe, & je me ſuis faite… hypocrite.
« Fort bien, me dit quelque ſévere lecteur ; Madame avoue qu’elle eſt décidément libertine, & pour couronner ſon panégyrique, elle oſe ajouter qu’elle ſe pique d’hypocriſie ! c’eſt forcer, vraiment, à penſer d’elle un bien infini ! »
Eh, Monſieur ou Madame l’humoriſte, taiſez vous. Ce n’eſt point pour vous & vos ſemblables que j’ai jetté ſur le papier ce fragment de mes nombreuſes folies ; mais il amuſera ſans doute des lecteurs moins difficiles. C’eſt à ceux-ci que j’adreſſe mon joyeux fatras ; ayant les mêmes goûts, nous aurons bientôt fait connaiſſance, & tout de ſuite nous ne ferons plus enſemble de façons.
Adieu donc, froids moraliſtes ; adieu, Ribauds timorés : je demeure avec vous, francs-archers de Priape & jurées-Profeſſes du culte de Vénus.
Sachez que j’ai fait, ou que j’ai du moins ambitionné de faire, tout ce que peut commander un tempérament ſuperlatif, & tout ce qu’enſeigne la pratique perfectionnée des ébats les plus variés.
Qui es-tu, toi, qui dans ce moment repais tes yeux de mes hardis caracteres ? Serais-tu par haſard quelqu’un d’aſſez raffiné pour pouvoir m’apprendre quelque choſe d’encore inconnu ? Viens, viens, mais à la ſourdine…
Apprends que j’ai vingt-quatre ans à peine ; que je ſuis grande, ſvelte ſans maigreur, blanche ſans manquer de coloris, blonde ſans être fade ; oui de ce blond vénuſtique auquel maints habiles connaiſſeurs ſe ſont étrangement mépris, car ils m’ont cru tiede tandis que ce qui m’anime eſt le feu grégeois. Viens ſubir les morſures de mes perles inciſives ; viens ſavourer mes baiſers à la roſe ; viens te faire preſſer dans mes bras parfaits ; viens juger ſi le trait de ma chûte de reins eſt aſſez moëlleux, ſi ma motte eſt aſſez relevée, mon con aſſez ſerré, aſſez brûlant ; ſi mon cu, non moins actif, eſt aſſez charnu, ferme & ſatiné. Prince, Gentilhomme, Bourgeois, Moine ou Laquais, accours, ſi la nature t’a gratifié d’un vit à l’Hercule, & ſi ta couille, hautement relevée, eſt prodigue de cette ſublime eſſence que notre langue (ſi pauvre en expreſſions utiles, ſi riche en quolibets) n’a pas eu juſqu’à préſent le génie de nommer un peu décemment… Viens encore, ſi, au défaut de cette roideur & de cette onctuoſité que j’idolâtre, tu poſſèdes du moins à quelque degré d’habileté l’exercice d’un doigt frétillant ou d’une langue ſouple & vive. Je te défie ; & Vénus ou Ganimede à ton gré, je te ferai, ſi tu veux, l’amitié de ne te renvoyer qu’après t’avoir éteint pour un ſiècle… Mais tu feras diſcret ? & ſi, liés encore, ou refroidis l’un pour l’autre, nous venons à nous rencontrer quelque part, nous aurons l’air de ne nous être vus jamais. Car auſſi fouteuſe que qui que ce ſoit au monde, auſſi peu capable d’héſiter en face d’un beau vit, je n’ai garde de braver la cenſure, & de me faire lapider par les Zoïles.
Pour qui fout-on ? Beaucoup pour ſoi-même, & tant ſoit peu pour ſes bons amis. Qu’importe le reſte de l’univers ! il faut que les complices eux-mêmes taiſent nos fredaines, à plus forte raiſon les étrangers doivent-ils les ignorer.
« Ce n’eſt pas foutre qui nous perd,
« C’eſt la maniere de le faire ».
Telle eſt ma morale, un peu tardive, à la vérité, mais qui, depuis que je l’ai adoptée, m’a rendu le repos ſi ſouvent compromis. Je ne m’écarte plus de ce précepte, & je conſeille, en amie, à mes pareilles, de le mettre ſans relâche, en pratique.