Tome 1 · 02
Quoique la Mere à qui je dois le jour fût penſionnaire dans un couvent, & dévote, lorſqu’à dix-ſept ans on lui fit épouſer le Marquis de Pinange, il n’eſt pas très-clair que, née huit mois & onze jours après la célébration, je ſois pourtant inconteſtablement legitime. On ſaura quand il en ſera tems, quelles circonſtances concoururent à rendre cette légitimité pour le moins équivoque. Au ſurplus, ſi je ne ſuis pas réellement la progéniture de l’homme qui a toujours eu le nom de mon pere & l’apparence de l’être, je n’en appartiens pas moins à la famille, car au défaut de celui-ci, je ne pourrais (comme mon pere lui-même l’a mille fois aſſuré, ayant ſes raiſons pour cela) je ne pourrais, dis-je, avoir été fabriquée que par ſon oncle, très-ſaint évêque, négociateur du mariage de ſon neveu. Ma mere, fille unique d’un riche particulier qui débutait dans la carrière de la Nobleſſe, jolie perſonne d’ailleurs, n’avait pas héſité, dit-on, de faire en bonne conſcience un ſacrifice momentané pour avoir l’honneur & le plaiſir d’épouſer le Marquis de Pinange, charmant, des plus à la mode, & de même âge qu’elle.
Dans ce tems-là c’était l’uſage qu’un homme de qualité qui n’avait que des dettes, honorât de ſon alliance quelques parvenus opulens, jaloux pour leur Demoiſelle d’un titre ou d’une préſentation à la Cour. On contractait, une ſomme immenſe était comptée, Monſieur ſe dépêchait de la diſſiper, ne manquait pas, chemin faiſant, de donner beaucoup de dégoûts aux vaniteux parens de Madame, qui, pour ſon compte, faiſait de ſon mieux pour ſe rendre à la longue inſupportable, odieuſe. C’eſt ſur ce pied que les chers auteurs de mes jours avaient vécu pendant les ſeize premieres années de ma vie ; ils finirent, comme c’était l’ordinaire dénouement de ces ſortes de mariages, par une ruine éclatante, accompagnée d’une ſéparation.
Atravers tout ce déſordre mon éducation n’avait point été négligée ; je ſavais très-bien danſer, chanter, pincer de la harpe, deſſiner, broder, &c… quand il me convint de ſuivre ma mere en Province, où elle allait vivre d’un bien modique revenu, dans un couvent de Bernardines.
Quelle chûte pour moi ! mais elle me fut moins ſenſible que la perte de mes chers Maîtres, non que je regrettaſſe les leçons pour leſquelles ils étaient reçus & payés ; j’avais, ma foi, bien un autre intérêt à chérir leur favorable habitude. Preſque tous me faiſaient faire, parallelement à ce qu’ils m’enſeignaient, de petits cours d’indépendance, de morale relâchée, & preſque de libertinage ; bien entendu pourtant qu’aucun, juſqu’alors, n’avait eſſayé de m’intéreſſer, mais, travaillant comme de concert à m’inſtruire de tout ce qui peut former en peu de tems une femme galante, mieux que cela même, ils avaient tous un intérêt. Les uns ſongeaient à m’avoir quand je ſerais plus mûre, ou mariée ; d’autres, avec des vues plus ſolides, penſaient dès-lors, à tirer parti des intrigues dans leſquelles ils pourraient m’embarquer & me ſervir : car le cachet ſeul n’enrichit pas ces induſtrieux & beſogneux Meſſieurs.
Quoique leur inſtruction fût, comme cela ſe pratique, aſſez réguliérement ſurveillée, je leur devais la communication ſuivie de quantité de livres qui m’avaient conſidérablement avancée dans la connaiſſance du ſexe maſculin, & de la douce utilité dont il eſt au nôtre. J’en étais enfin à ces excellens ouvrages techniques qui ſe colportent ſous le manteau. J’avais même, dans une poche, l’Education de Laure, & dans l’autre les Mémoires de Saturnin (vulgairement le Portier) ; l’une & l’autre œuvre, de l’édition la plus naïvement décorée, quand je fus ſurpriſe par la foudroyante nouvelle de la diſſolution de notre Maiſon & du départ de Paris, fixé pour la même nuit du même jour. Un maître de langue italienne m’avait fourni ces ſavans livres élémentaires, je n’eus pas l’occaſion de les lui rendre. Ce bon M. Bandini ! je n’ai jamais oublié le ſcrupule que j’éprouvai quand je fus convaincue que je ne pourrais ni le remercier, ni réaliſer certain projet vague de lui faire un étrange cadeau, par reconnaiſſance de l’important ſervice qu’il m’avait rendu.
Faut-il parler plus clairement ? je mourais d’envie de paſſer, ſans retard, de la théorie à la pratique, & comme en ſa qualité d’Italien, Bandini était de tous mes maîtres, le plus adulateur, celui par conſéquent à qui j’accordais le plus de confiance, quoiqu’il fût déjà d’un certain âge & de figure un peu rébarbative, il ſe ſerait avant peu trouvé dans la néceſſité de m’initier lui-même ; fortune à laquelle il était, ſans contredit, bien éloigné de prétendre, car ſa phraſe ordinaire était : « j’eſpere, Mademoiſelle, qu’un jour vous vous rappellerez combien votre ſerviteur s’expoſe pour vous ; il compte donc ſur l’honneur de votre conſtante protection ». Ce diſcours aſſurément n’était pas d’un homme qui aurait eu des vues perſonnelles ; malgré cela, deux ou trois jours de plus,… il m’avait. Notre bruſque malheur put ſeul me ſauver la honte de faire des avances à un Bandini, & d’avoir ſi mal placé mes deſirables prémices.
Nous partons : bientôt nous voilà renfermées dans les murs de la pieuſe clôture.
Si, juſqu’alors j’avais non-ſeulement négligé, mais ſcrupuleuſement évité la voluptueuſe reſſource à laquelle Thereſe s’était ſi longtems bornée, en vraie ſotte, c’eſt que tous mes Docteurs s’étaient accordés à me peindre des plus déteſtables couleurs cette ſolitaire pratique. A ſes délices, dont ils ne refuſaient pas de convenir, ils oppoſaient vivement les effrayans dangers qui réſulteraient pour moi de ſon habitude : ruiner mes attraits naiſſans, flétrir, maigrir, mourir peut-être, avant d’avoir pu jouir des vrais avantages de mon heureuſe exiſtence ; tels étaient les contrepoids par leſquels ils m’avaient d’autant plus aiſément retenue, que, ſelon eux encore, je devrais la perfection de ma beauté comme celle des plaiſirs, à la vérité de ce dont ils déſapprouvaient que je me permiſſe le périlleux ſimulacre.
Cependant, dès qu’une fois j’eus paſſé le ſeuil de la funeſte retraite ; dès qu’avec horreur je me ſentis priſonniere dans un lieu dont tout homme eſt exclus ; réduite à n’en plus voir que dans les gravures dont mes deux volumes étaient ornés, je compris bien que la néceſſité devait me forcer à ſuivre l’exemple de Thereſe, & je devins à cet égard, tout auſſi philoſophe.
Une femme de-chambre, notre ſeule domeſtique, partageait mon lit ; je n’étais preſque jamais ſans elle quand je quittais ma mere.
Un jour enfin, celle-ci ayant envoyé mon Argus quelque part, & ſortant elle-même de ſon appartement pour entrer chez une Religieuſe avec laquelle il ſe formait quelque liaiſon, je me trouve libre. Sûre de n’avoir aucun témoin de mes actions, brûlante de deſirs, émue d’avance, & goûtant, par la ſeule force de mon imagination, une partie du plaiſir que j’allais travailler à me donner, je mets à mes pieds un grand miroir de toilette ; je me trouſſe ; je laiſſe errer un moment avec une avide complaiſance, mes regard curieux ſur l’image de ma petite motte à peine veloutée ; j’entrouvre en frémiſſant d’aiſe, les levres roſées de mon joli conin. J’eſſaye d’y pouſſer un doigt, mais il me bleſſe : un chatouillement doux & régulier me réuſſit mieux : un feu délicieux m’embraſe, me parcourt, me ravit ; l’inſtinct du plaiſir me dicte de preſſer un peu plus le procédé qui me rend ſi fortunée… O magie de la Nature ! je ſuis électriſée, conſumée… Je meurs.