Tome 1 · 20
N’est-ce pas, ami Lecteur, que tu me pardonneras volontiers par-ci, par-là quelques chapitres qui, comme le dernier, ne t’offriront point de fouterie, d’enculade &c ? Je viens de t’amener dans une eſpèce de priſon, où peut-être déjà tu trouves autant d’ennui que j’y en éprouve moi-même ? Mais ſi j’écris une hiſtoire, je te dois la vérité : la voilà. D’ailleurs, tout le monde eſt rebattu des mille & une manières de foutre, dont à chaque ſiècle, on ne ceſſe de retracer les brûlantes deſcriptions ; mais ce n’eſt pas une choſe commune & ſans intérêt que le bon ridicule de deux Roquentins tels que tu vas les voir, bien fourbes, bien vicieux, bien hypocrites ; faiſant ſervir leur état de manteau à leurs paſſions déréglées, & ſoumettant la ſainteté de leur miniſtère public à la cupidité de leurs vues particulières. Au ſurplus, ſi ton imagination languit dès qu’elle ceſſe de ſe promener ſur les vits, les cons & les cus, prends courage & lis, tu les verras bientôt reparaître.
« Sacrebleu ! (dit, avec une groſſe voix après un moment de ſilence, celui qui n’était pas l’oncle du Chevalier) l’an prochain, ſans rémiſſion, j’envoie la fichue préſidence à tous les diables. Voyez un peu que de myſtères il faut employer pour ſe procurer une heure de récréation ! oh c’eſt aſſez d’avoir pendant trente-cinq mortelles années ſacrifié toutes mes inclinations, conſumé mes beaux jours dans l’ennui du Palais, joué la pédanteſque gravité qui ne m’était nullement naturelle, affiché une dévotion fatigante dont je connais tout le ridicule, mais dont la pratique ſervait de colonne à ma conſidération de Magiſtrat : c’en eſt aſſez ; libre l’an prochain, tantôt à ma Terre, tantôt à Paris, ou dans cette ville, je veux jouir enfin du reſte de ma vie. »
Tout cela s’était dit en dévorant une énorme tranche de pâté. Pendant le ſilence d’une libation le Rapporteur prit ainſi la parole.
« Si vous aviez eu, l’an dernier, le courage d’exécuter un projet dont vous me berciez depuis un ſiècle, j’aurais ſuivi votre exemple. Je ſuis tout auſſi las que vous de notre Parlement, où je vois des Blancs-becs s’ériger en perſonnages, où l’on ne ſait ce qu’on veut être ; où l’on ne fait, en un mot, que des ſottiſes. Quelque jour nous finirons mal, tous tant que nous ſommes. La meſure ſe comble & je la crois ſur le point de verſer. Ah ! je ſuis diablement preſſé de vendre ma charge ; je n’attends plus que d’avoir marié mon écervelé de neveu, qu’au ſurplus je devrais bien plutôt abandonner à ſa mauvaiſe deſtinée. Cependant j’amadoue pour lui la mère d’une jeune perſonne, dont il dépend de moi de rétablir ou d’anéantir la fortune. Il eſt ridicule à mon neveu de demeurer attaché à Malte ſans faire ſes caravanes, & tandis qu’il n’a plus d’aîné. Mais c’eſt un garnement qui, s’il demeure garçon, n’eſt pas capable de prendre dans le monde une aſſiète décente. Auſſi, l’effort que je veux bien encore faire pour lui eſt-il le dernier ſur lequel il puiſſe compter de ma part… » (Penſe, cher Lecteur, ſi le pauvre Chevalier était à ſon aiſe entendant faire ainſi ſon panégyrique !) « Il s’abyme de dettes. (c’eſt toujours ſon oncle qui parle) depuis longtems il joue en dupe, & peut-être un jour deviendrait-il fripon. Quant à la fureur des femmes, je la lui paſſe ; l’âge ou l’extinction de ſes facultés le corrigera. Mais en attendant, il riſque de ſe perdre, car, ſans moi, le Procureur-Général aurait dejà pris connaiſſance des excès qui ſe commettent dans ce couvent… — Il y a donc un fond de vrai dans ce dont on murmure ? — Que trop, de par le diable. Mais j’ai demandé quinze jours. D’ici là, je compte mener à bien l’affaire de Mad. de Mont-Revers, dont au ſurplus, le véritable nom eſt Mad. de Pinange… (Ici le Chevalier voyait clair à ſon tour.) Pinange ! (interrompit le Préſident, toujours la bouche pleine) je connais cela : ſerait-elle quelque choſe à un certain Marquis de Pinange, homme fort taré ? — Elle eſt ſa femme, ſeulement. — Mauvaiſe alliance, mon cher. — Vous me pardonnerez, mon ami ; cela tient à la Cour : d’ailleurs il y a du bien à ſauver : ne m’interrompez plus. Je fais donc gagner le procès à la Marquiſe… Je compte ſur vous ? — Ne vous le dois-je pas ! un Barbier raſe l’autre. Combien de fois ne m’avez-vous pas rendu de ces ſortes de ſervices ! Oui ; comptez ſur moi comme ſur vous-même. — Eh bien donc : le mariage que je projette ſe fera. La mère eſt encore de bonne priſe. On m’avait écrit de Paris qu’elle eſt prodigieuſement catin… » (Comme cette converſation était amuſante pour la galerie !) mais j’ai pourtant eu beau faire, il ne m’a pas encore été poſſible de l’avoir : il eſt vrai que, tête-à-tête avec elle, je ne me ſuis jamais ſenti aſſez sûr de mon fait pour oſer riſquer plus que des cajoleries… — Je conçois cela : vous bandez mal, mon cher. Il faut de puiſſans ſecours à votre vieil engin pour lui faire lever la tête : pourſuivez. — J’ai preſque tout dit. Cette femme ne m’a point mis dans le cas d’être sûr qu’elle ſe donne ſi facilement. L’affaire que je médite conſommée, je propoſe à la Maman de vivre avec moi. Ce minois là me plaît : ſix mille francs par an pour ſes amuſemens, étant défrayée de tout, pourront bien la décider, je penſe ? — Aſſurément (répondit en bâillant l’ivrogne de confident, qui n’avait ceſſé de manger & de boire.) mais on nous fait terriblement attendre, ce me ſemble ! — Il eſt vrai ; je commence à craindre que cela ne réuſſiſſe pas pour aujourd’hui, & que nous n’en ſoyions pour nos frais de déplacement. On a de la peine à trouver, en province, des coquines d’une certaine impudeur, & ſur-tout des jeunes gens qui ſe prêtent à nos fantaiſies. Un à un, à la bonne heure, on les y fait encore paſſer, mais réunis !… En un mot, je n’ai pour aujourd’hui que des demi-paroles. — Et nos Séminariſtes de l’autre jour, avec ces deux Sœurs griſes ? — Celles-ci n’ont plus voulu, les autres ne ſont pas libres. Grappin galoppait encore à quatre heures pour nous procurer d’autre gibier. — Oh ! votre Grappin ! ne m’en parlez pas ; c’eſt le plus inepte entremetteur : il fait auſſi mal nos commiſſions libertines que vos rapports. Que ſait-il fournir ! des Clercs, & toujours de foutus Clercs. — Je le lui reprochais encore aujourd’hui. Ces eſcogriffes-là ſont, pour la plupart, d’une maigreur !… On les nourrit ſi mal ! — Moins à cauſe de cela, que parce qu’ils font ſoutirés juſqu’à la moëlle des os par ces coquines de Procureuſes qui ont le diable au corps. Quand il s’agit d’enculer un galant homme qui paye bien, avec la meilleure volonté du monde, il le font à faire pitié. Parle-moi plutôt d’un bon Savoyard ou d’un Valet de ferme. — Fort bien ; mais en revanche, cette canaille a des mœurs, des préjugés ; au lieu qu’un Clerc ! cela n’a ni foi, ni loi, vous obtenez, de lui, même à bon compte, tout ce que vous pouvez avoir le caprice d’exiger. Au ſurplus, Grappin m’a parlé pour aujourd’hui, de quatre Quidams, garçons & filles, d’Italie, je crois, & qui ne font que paſſer. Nous verrons ce que c’eſt : après-demain tout cela repart ; ainſi, tant tenu, tant payé ; cette fois du moins, ſi la partie réuſſit, nous aurons du plaiſir ſans inquiétude. — Buvons à cette chère eſpérance, camarade, à vous. » Ils choquèrent les verres en vrais ſuppôts de corps-de-garde, & finirent ainſi leur troiſième bouteille, « J’en reviens à votre Pinange (continua le Préſident qui commençait à ſentir quelques vapeurs.) Que n’épouſez-vous cette femme là vous-même ? — Vous oubliez que le mari vit encore. — Ah ! c’eſt une petite difficulté, j’en conviens. Eh bien, que n’épouſez-vous la fille ? — Parbleu ! vous m’y faites penſer. — A vieux Maquignon jeune jument, dit le proverbe. Quel âge ? — Quinze ou ſeize ans, tout-au-plus. — C’eſt le bon moment : jolie ? — La mère, le dit : je ne l’ai point vue encore. — Elle ſera laide : une mère vante toujours ſa fille. — Sans doute. » (Les vieux coquins ! ſi j’avais été là, comme je les aurais frottés pour leur apprendre à douter de mes charmes !) « A tout haſard pourtant, pourſuit le préſident ; j’aimerais mieux la fille, moi, que cette mere qui vous aura rôti le balai dans Paris, Dieu ſait combien ! (attrapez, maman). A votre âge on ne le met plus aux fillettes, mais enfin, on touche de jolis tetons, un joli con, un cû ferme : on branle, on ſe fait branler, on gamahuche ; cela fait paſſer le tems. — Parbleu ! vous m’enflammez pour la Demoiſelle. C’en eſt fait. Pour peu que mon pendard de neveu tergiverſe, je demande la petite Pinange pour moi-même, & je lui donne tout : auſſi bien veux-je une bonne fois me débarraſſer de mon odieuſe Gouvernante & de toute ſa clique, La carogne a rempli ſucceſſivement mon hôtel & mes domaines de ſes canailles de parents. C’eſt une vermine : parce que la bougreſſe fut, il y a vingt-cinq ans, paſſable, & que je m’en ſuis ſervi ; parce que la ſotte crainte de ſes clabauderies dans le public, ſi je la chaſſais, m’a fait la garder d’année en année, je ſerais aſſez fou pour demeurer l’eſclave d’une bande de coquins qu’elle autoriſe à me piller ! Non, non, de par tous les diables. Je me marierai donc ; vous avez raiſon, mon cher Préſident : il n’y a rien de tel que d’avoir un ami… — Oui, mon cher, (dit à l’inſtant avec toute l’effuſion des buveurs, le Préſident, remettant même ſur la table ſon verre qu’il portait à la bouche) ton ami, je le fus dès la ſixième. Ecoliers, juriſtes & Magiſtrats ſans s’être quittés jamais, peut-on ne pas être amis comme Oreſte & Pylade ! buvons à cette vieille amitié… qui ne m’a pourtant pas empêché de te faire cocu avec tes deux femmes, & de l’avoir mis plus d’une fois à cette même gouvernante dont tu te plains aujourd’hui… mais elle en valait la peine alors. — Il faut donc, mon féal, te rendre confidence pour confidence. Eh bien, au fort de cette tendre amitié dont nous nous félicitons… il y a dix ans… oui, dix ans à peu-près, à ta Terre, pendant toutes les vacances, j’eus l’honneur de faire la moitié de ton ſervice auprès de ton épouſe actuelle… — Monſieur, Monſieur ! tout doux : cela ne ſe peut pas. — Pourquoi, s’il vous plait, cela ne ſerait-il pas auſſi poſſible que vos bonnes fortunes dans ma maiſon ? A la preuve. Mad. la Préſidente n’a-t-elle pas aux lèvres de ce qu’on ne nomme point, comme de petites crêtes excédentes ? & n’a-t-elle pas le poil rouge comme la queue d’un écureuil ? — La coquine ! oui : me voilà convaincu : vous l’avez eue, mon ami. Jamais je n’ai pu l’engager à teindre en noir, comme ſes cheveux, cette foutue toiſon d’or. Et la vilaine ne pétait-elle, pas quand vous le lui mettiez ? — J’allais vous le dire. Une fois même elle fit mieux, & c’eſt ce qui me dégoûta d’elle. — Sachez à votre tour que je ne ſuis pas plus que vous un impoſteur. Votre première femme n’avait-elle pas une groſſe vérue au périnée ? hein ? — Elle l’avait, je m’en ſouviens. — Et la ſeconde, n’avait-elle pas la peau du ventre rabattue de plus de trois doigts ſur le con ? je le nomme moi. Buvons à ſa ſanté, quoique nous n’en faſſions plus guères uſage. » (ils burent.) Parbleu, dit notre oncle en ſoupirant, les femmes ſont de grandes malheureuſes ! — Baſte. Valons-nous mieux ! Comment, par exemple, auriez-vous exigé de la ſageſſe de la part de cette pauvre défunte que vous ne foutiez jamais ; qui me montrait douloureuſement une eſpèce d’excroiſſance ou tumeur qu’elle avait à l’anus, & qu’elle prétendait devoir à votre diabolique habitude de l’enculer ſans pommade… — Là, là, c’en eſt trop ; briſons enfin ſur ces épanchemens de confiance & d’amitiés — Soit, mon confrère, mais que réſumer de tout cela, ſinon que cocu pour cocu, mieux vaut l’être de la part de ſes amis, que… — Chut, Préſident. J’entends quelque choſe… des clefs !… on ouvre là-bas… on vient à nous. — C’eſt notre monde, ſans doute. — Courage : & n’allez pas, cher Préſident, rater comme l’autre fois votre tendron. — J’en avais une touche, & puis on me le mettait ſi mal ! mais, vous-même, ſongez à vous bien comporter, ou je tire ſur vous à boulets rouges. » En ce moment on entra.