‹ Mon noviciat, ou les joies de LolotteChapitre 22 sur 26 · Tome 1 · 21

Tome 1 · 21

C’était l’architricline, ſuivie de quatre figures ſi comiques, que nous fûmes ſur le point d’oublier tout net notre incognitò pour pouſſer à la fois de bruyans éclats de rire. Mais, heureuſement, le peu de mouvement que nous ne pûmes nous diſpenſer de faire, fut au même inſtant ſurmonté par le fracas d’un aigre chorus qui ſe fit entendre ; car les nouveaux perſonnages étaient deux Ménétriers de rue italiens, ayant des violons, & deux luronnes chantantes avec leurs triangle & leur tambour de-baſque. Lorſque ce monde-là ſe mit à brailler, racler & carillonner à la fois, je devinai tout de fuite que la maîtreſſe du tripot, ſe défiant, avec raiſon, de la prudence de la galerie inviſible, avait exprès recommandé à ces rebuts de l’art muſical de débuter par un vacarme. Il eſt bon de dire que ces quatre vagabonds avaient pour lors les yeux bandés ; ainſi juſques-là nous n’avions guères pu juger de leurs figures, les Signorines du moins (toutes deux brunes & paſſablement bien faites) montraient, à compte, des tetons rebondis d’un aſſez bon préſage ; & les jupons, très courts, laiſſaient voir des jambes fort bien tournées. Un Signor était en Cavaliéro, vêtu d’une étoffe de foie très-uſée, à grands ramages, de la plus ridicule coupe ; la coëffure, ébouriffée, était ſurmontée d’un petit chapeau, bordé en faux, à plumet rouge ; l’autre, en coſtume de bouffon, avait ſon habit de caricature, la perruque liſſe & les énormes lunettes de Docteur.

L’apparition de ce cortège produiſit, dans la ſalle, des ſenſations bien oppoſées. Le bon-vivant de Préſident ſe ſentit ſoudain pouſſé d’une envie de rire ſi forte, que l’éclat lui fit paſſer dans le nez une partie de la raſade qu’il humait. Il en fut preſque ſuffoqué, perdit en même tems l’équilibre ſur ſon étroit tabouret & tomba lourdement à terre. Le Rapporteur au contraire, poſſédé ſubitement de fureur, fut ſur le point de ſe ruer ſur ces pauvret aveugles. La Matrone n’eut que le tems de ſe jetter au devant, rappelant, avec quelque fermeté, le bilieux Magiſtrat à ſon bon ſens, & le ramenant à ſa place. La muſique, fort allarmée, n’avait pas manqué de ſe taire : le culbuté Préſident ſe ramaſſa comme il put. « Comment l’entendez-vous, ſacrebleu, criait l’humoriſte Rapporteur encore outré ! vous ſavez ce qu’il nous faut, & vous nous amenez un orcheſtre ! A moi qui déteſte la muſique, & qui ne vais pas même à l’opéra de Paris. Eh foutre, Madame ! nous ne ſommes pas ici pour des bémols. » L’eſpiégle Maquerelle ſe mordait les lévres pour ne pas rire au nez de l’anti-muſicien. La bande Italienne ſe pelotonnait, toujours ſes mouchoirs ſur le nez, & ſans doute aurait bien voulu ſe trouver ailleurs.

Cependant quelques mots, de l’Ordonnatrice, que nous ne pûmes entendre, appaiſèrent ſoudain le vieux fou, elle dit de même quelque choſe fort en ſecret aux Muſiciens, qui, tour-à-tour, firent de profondes révérences & parurent proteſter d’obéir. Alors elle fit retraite.

Dès qu’elle eut diſparu, les vieux Ribauds, ſans perruque, tirèrent de leurs poches des demi-maſques noirs à la Vénitienne, dont ils ſe couvrirent le haut du viſage : nous ne remarquâmes pas qu’ils en fuſſent enlaidis. Ils mirent bas auſſi leurs habits noirs, ſous leſquels ils avaient des gillets à dos & manches, le tout de la même étoffe. L’un était de ſatin couleur de feu, c’était celui du Préſident. Celui du Rapporteur était auſſi de ſatin, mais d’un merde-d’oie équivoque, dont en aurait parié que ſon viſage avait fourni l’échantillon chez le teinturier. Chacun enſuite mit (par-deſſus la petite calotte de papier-brouillard) un beau bonnet de velours noir, à franges & gances d’or. C’eſt dans ce biſarre coſtume qu’ils s’approchèrent de la bande Italienne pour lui rendre l’uſage des yeux. A peine cette folle jeuneſſe l’eut-elle recouvré, que ces deux groteſques figures lui firent oublier le reſpect qu’on leur avait ſans doute recommandé. Les femmes ſurtout firent retentir la voûte de leurs ris immodérés, & furent obligées de ſe jetter ſur la banquette. Par miracle, les hideux maſques furent moins choqués de cette irrévérence, qu’agréablement ſurpris de rencontrer, ſous ces mouchoirs, des mines tout-à-fait attrayantes. Ils offrirent très gaiement, aux Signorines, des rafraîchiſſemens : les jeunes gens furent également priés de ſe ſervir. Tous quatre tombèrent, en affamés, ſur ce que cette collation avait de ſolide.

Tout ce qui peut ſe dire en pareille circonſtance fut épuiſé, « Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? où allez-vous ? que gagnez-vous avec votre muſique enragée ? Et puis, de quel pays ? les noms ? les âges ? Les demandes toutes minutieuſes ; les réponſes laconiques à proportion du gros appetit & du peu d’intérêt qu’inſpiraient les queſtionneurs. On s’apprivoiſa pourtant par degrés ; on ſe ſourit, on choqua les verres à la ronde, &, par deſſous leurs demi-maſques, les galans barbons faiſaient très bien raiſon aux ſantés redoublées des agaçantes Italiennes. L’une d’elles enfin (on leur avait probablement dicté leurs rôles) vint la première ſe poſter ſans façons ſur les genoux de notre Oncle, lui prit le menton, eut le courage de lui donner un baiſer, plongeant en même tems une main complaiſante dans les profondeurs de la culotte. Cette fille ſe nommait Laurette ; la ſeconde (Zerbine) paraiſſait toute prête à traiter auſſi bien le Préſident ; mais celui-ci, bouillant de mâle luxure, s’était d’avance emparé du Cavalièro, dont il déboutonnait & rabattait la culotte.

Il eſt un âge heureux où rien ne peut effaroucher la Nature. Le repouſſant aſpect du Silène n’empêcha pas de bander le jeune grivois, qui d’ailleurs, du coin de l’œil, regardait la vacante Signorine ſe déshabillant à tout haſard. Elle était ſi peu vêtue, que deux ou trois cordons déliés, elle était, à la chauſſure près, in natutalibus. C’était, il faut en convenir, une bien déſirable créature, » Bravò dit en lui baiſant une feſſe, le Préſident qui ſe trouvait à ſa portée ; puis lui déſignant le Bouffon, juſques-là fort embarraſſé de ſon inutilité : prends moi, dit-il, ce nigaud, & fais nous voir ce dont il tourne. Eccò lò, reprit-elle, en obéiſſant, & nous voyons à l’inſtant s’élancer hors de la culotte de M. Pottamico un vit ! ah ! quel vit encore ! Il le cédait à peine à celui de l’aimable Chevalier. En tout ce jeune italien était un fort recommandable perſonnage. Depuis qu’il avait quitté perruque & lunettes, il n’était plus le même. Nous admirions la régularité de ſes traits, prononcés, mais ſans rudeſſe, d’un heureux accord, ſpirituels ; nous admirions ſurtout ſon ſourire tout-à-fait agréable, qui décélait une gaieté naturelle, & faiſait valoir un ratelier d’une extrême blancheur. Le Cavalièro (qui ſe nommait Sylvio) devait, ſur-tout au goût des hommes, valoir tout au moins ſon Camarade. D’une coupe plus efféminée, plus blanc, auſſi ras que l’autre était velu ; pour mon compte, je m’en ſerait fort bien accommodée. Il n’était cependant pourvu que d’un aſſez ordinaire engin, mais faudrait-il donc toujours deſirer des prodiges !

Zerbine, celle à qui le Préſident avait baiſé la feſſe, était un chef d’œuvre dans le genre robuſte ; il ne lui manquait qu’un peu plus de hauteur & de blancheur, pour pouvoir lutter de mérite phyſique avec notre Félicité. Quant à Laurette, encore habillée, nous ne connaiſſions d’elle que de jolies jambes fines ſans maigreur, & le raccourci d’appétiſſantes cuiſſes que nous livrait l’action de notre Oncle, qui lui chatouillait la motte ; mais d’après un enſemble fort ſéduiſant, l’on pouvait préſumer que cette créature était au moins auſſi deſirable que Zerbine.

Je m’apperçois (un peu trop tard peut-être ?) ami Lecteur, que tant de portraits & de diſpoſitions te fatiguent ſans t’amuſer ? mais écoute. Ce n’eſt pas un livre que je fais ; je cauſe ſans prétention avec toi. J’ai dans la tête des images dont la réalité m’a fait plaiſir, parce que tout objet de fouterie, galant ou ridicule, m’intéreſſe & s’imprime dans mon cerveau. C’eſt ma mémoire que je jette pour toi ſur le papier, & je te tranſmets fidèlement ce que j’éprouve, ſans me charger de t’affecter de même. Quand tu me ſurprendras (comme dans ces derniers chapitres ſans doute ?) à te conter des choſes qui te paraîtront inutiles, tourne vîte une douzaine de feuillets. Ce n’eſt pourtant plus le moment de franchir, car nous allons voir enfin nos vieux impurs remplir l’objet de leur ténébreux voyage. Au ſurplus comme ce qu’ils vont faire n’eſt ni beau, ni bien, tu peux, toutes réflexions faites, te retirer du criminel caveau. Si toutefois il te plaît d’y demeurer, prends patience, & lis avec quelque indulgence pour l’auteur le chapitre ſuivant.

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