‹ Mon noviciat, ou les joies de LolotteChapitre 24 sur 26 · Tome 1 · 23

Tome 1 · 23

Quand la retraite de nos vieux & vilains Bougres nous eut enfin permis de vuider notre loge, de retour au pavillon où ſe retrouvèrent le Comte & Félicité, nous fûmes fort étonnés d’avoir atteint une heure à laquelle il n’était plus poſſible de ſonger à rentrer au Couvent. « Que faire ? Que devenir ? — Reſter ici tous enſemble, (répliqua ſans héſiter l’accommodant Chevalier.) — Pour notre compte nous ne le pouvons pas, (objectèrent ſes amis) un ſouper prié, auquel nous ne pouvons manquer ſans impoliteſſe, nous rappelle à la ville : le ſoin d’une toilette nous preſcrit même de vous quitter à l’inſtant avec tout le regret imaginable. — Tant pis, mes très-chers ; mais ne vous gênez pas ; bon voyage. Quant à nous, Meſdames, outre que nous aurons néceſſairement mille choſes à nous dire, je vous ferai convenir tout-à-l’heure qu’il eſt pour vous d’une excellente politique que vous ne rentriez point ce ſoir, ni même jamais, dans votre Communauté. — Quoi, déſerter ? Quel ſcandale ! — Quelle édification. Madame, c’eſt le mot. Vous aurez la bonté de m’entendre. »

Il ſonna pour qu’on nous conduisît au bel appartement, & demanda qu’il y eût ce qu’il faudrait pour écrire… Quel eſt ſon but ? quelle nouvelle extravagance peut avoir conçue ce cerveau-brûlé, toujours ſuſpect à ma Mère, malgré le retour de la confiance & de la familiarité ! Tout eſt prêt : nous ſommes inſtallées.

« Je dicte Madame : ayez la complaiſance de prendre la plume. — Mais, ne puis-je auparavant ſavoir… — C’eſt à la Supérieure que ceci s’adreſſera ; de grace écrivez : & ſi le contenu de ce billet n’obtient pas votre ſuffrage, nous le jetterons au feu tout de ſuite. — Voyons donc. »

« Ma très Révérende Mère ? des choſes étrangement ſcandaleuſes, dont mes propres yeux ont été frappés, ſe paſſent (à votre infçu ſans doute ?) dans le ſéjour de l’innocence & de la piété… — Mais vous n’y penſez pas, Chevalier, vous compromettez ici, ce me ſemble, & ma fille & moi-même. — Cela ſerait très vrai ſi nous étions les ſeuls coupables ; mais c’eſt à l’impure Supérieure que les cornes pouſſeront à la tête, quand elle verra que ce qu’elle croit fort ſecret eſt éventé. Elle ſe perſuadera que, ſi ce n’eſt pas elle-même, ce ſont du moins ſes complices que vous avez priſes ſur le fait & que vous accuſez. Continuez, s’il vous plaît, d’écrire. »

» … Il n’eſt pas poſſible qu’une femme qui ſe reſpecte & qui veut bien élever ſa fille, demeure dans un lieu que ſouillent les plus coupables infamies. Quelqu’un viendra demain de ma part enlever mes effets. Je me flatte qu’aucune diſcuſſion, à propos d’un ſalutaire avis & du parti que la pudeur me fait prendre, ne me mettra dans le cas de publier mes motifs. C’eſt donc d’après la conduite qu’on va tenir dans votre couvent à mon égard, que je réglerai les ménagemens par leſquels je deſire bien de pouvoir continuer à vous prouver, très Révérende Mère, la conſidération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, &c. » & ſignez bien, Madame de Montrevers. « Approuvé, dit ma mère : & l’on fit partir cette lettre à l’inſtant.

Maman, la corvée faite, ne put s’empêcher de ſourire à cette rouerie, dont elle ſentait, ainſi que moi, toute la portée. Avec quelle adreſſe le Chevalier ne tirait-il pas ſa propre épingle du jeu en même tems que les nôtres ! Las de ſon bonheur clauſtral ; menacé d’un éclat, compromis dans l’eſprit de ſon oncle, ainſi que la mention qu’on en avait faite dans le ſouterrain le prouvait ; conjurer l’orage était, de ſa part, un coup de Maître. Maman ne ſe contraignit point de lui ſauter au cou pour récompenſe : je me crus bien permis, à plus forte raiſon, en ma qualité de future, de prendre la même liberté.

Félicité n’avait garde de demeurer en arrière. « Adorable Chevalier, (lui dit-elle, enchériſſant ſur nous de tendreſſe, & le dévorant) daigne agréer mon particulier hommage. Pour moi, tu n’es pas un ſimple mortel, tu es vraiment la toute puiſſante & bienfaiſante Divinité. » Ce compliment hyperbolique ceſſa de nous rendre ſtupéfaites quand la ſoubrette, au comble de la joie, nous apprit que le Comte, éperdument amoureux d’elle, lui avait propoſé de le ſuivre dans ſes voyages en habit d’homme, avec un ſort très avantageux, & la promeſſe de dépoſer avant le depart, une ſomme qu’elle recevrait quand elle ſe laſſerait de vivre avec lui en ſociété. Il ne faut pas demander ſi d’auſſi ſéduiſantes propoſitions avaient été acceptées.

Nous conjecturâmes de là que Mlle Félicité, mettant à profit un long tête-à-tête, avait probablement fait à ſon honnête Allemand le détail de ſes biſarres aventures, & donné des preuves de plus d’un genre de talent en amour. Il y a beaucoup de ces voyageurs allemands, ou d’autres étrangers qui, pour ne pas avoir l’embarras d’une Maîtreſſe, s’accommodent volontiers d’un joli Jokey : n’était-ce pas une trouvaille pour un amateur univerſel, tel que le Comte, (bien connu pour tel du Chevalier) qu’une délicieuſe créature réuniſſant, comme Félicité, les charmes & les habitudes de l’un & de l’autre ſexe ?

Cependant, il eſt décidé que nous allons paſſer la nuit chez Mad. Gaillard. (Ainſi ſe nommait la commode hôteſſe de cet hoſpice, à la fois vulgaire cabaret, bordel trivial, &, quand il le fallait, hôtel voluptueux, où l’on pouvait, comme déjà nous l’avions eſſayé, faire la plus excellente chère.) Nous n’avions pas grand appétit : le Chevalier n’ordonna donc que des plats légers & fins en petit nombre, & pour clôture, un punch au vin de Champagne.

En attendant l’heure de ſe mettre à table, voici ce qu’il voulut bien nous conter pour ſatisfaire l’extrême impatience que nous avions de ſavoir l’hiſtoire de ſes allures dans un couvent où il paraiſſait être en tout tems & à toute heure auſſi familier que dans une place publique.

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