‹ Mon noviciat, ou les joies de LolotteChapitre 6 sur 26 · Tome 1 · 05

Tome 1 · 05

« Je naquis dans l’un des plus diſgraciés cantons de ce pays ſauvage qui fournit la France entiere de ramoneurs & de portefaix ; mon pere s’était diſtingué tour à tour dans ces deux profeſſions, & avait épouſé ma mere à Paris, enrichie des produits de la marmotte & de la vielle ; la critique ajoutait, de ceux encore que peut procurer une condeſcendance ſans bornes pour toutes les joyeuſes fantaiſies des voluptueux du boulevard.

Mon pere, auſſi honnête homme que laborieux, avait de ſon côté gagné quelques piſtoles ; comme on ſe laſſe enfin des grandes fatigues, des grandes joies & des capitales, après leur mariage ils s’étaient à petit bruit retirés de celle de l’Europe.

Le modeſte couple végétait depuis lors à deux lieues de S. Jean de Morienne : une chaumiere, une piece de terre, un jardinet, quelque bétail compoſaient à ces bonnes gens une eſpece de fortune dont ils ſavaient ſe contenter. Ils mirent d’abord au monde un garçon, je n’y vins que cinq ans après ; & là ſe bornerent leurs travaux pour la population de la Savoie.

J’avais huit ans lorſqu’une épidémie qui dévaſta la contrée nous rendit orphelins de pere & de mere ; un oncle devint notre tuteur.

Je ne ſais par quelle biſarrerie ma mere m’avait élevée en garçon, du conſentement de ſon époux : peut-être était-ce de peur que connaiſſant mon véritable ſexe, je ne vouluſſe auſſi jouir de bonne heure des prérogatives dont elle ſe reprochait apparemment d’avoir trop uſé. Quoi qu’il en ſoit, garçon pour tout le monde, ſans excepter mon oncle, & à l’âge de 12 ans, je fus deſtinée à ſuivre une caravane qui quittait le pays, ſelon l’uſage, à la ſaiſon convenable.

Ayant ainſi traverſé le Bugey, la Bourgogne, & le reſte de la route, un beau matin je fis mon entrée dans Paris.

Pendant trois ans j’y fus à la fois ramoneur, décroteur, commiſſionnaire, & ſerviteur journalier des pauvres hères, des rimailleurs, des demoiſelles en chambres, & des eſcrocs dont la bonne rue Fromenteau & le voiſinage régorgent, dans les maiſons particulieres & les hôtels garnis.

Je couchais, ſelon notre uſage, ſous l’humble couverture d’une bicoque à ſept étages. Là ſe raſſemblaient huit de nous, partagés deux à deux dans de déteſtables, grabats qui n’invitaient point à la moleſſe. Je paſſais donc les nuits côte-à-côte avec un être maſculin : mais notre nation eſt ſi pudibonde ; on nous éleve ſi ſimplement, & l’on tourne ſi bien nos vues étroites du ſeul côté de l’induſtrie pénible & du petit gain, qu’il ne vient jamais en penſée à quelque ſavoyard de s’égayer la nuit ; du moins en quatre ans, n’était-il pas arrivé qu’aucun camarade nocturne (dont j’avais changé ſouvent) eût eſſayé de ſe mettre en confrontation de formes avec moi. Le matin, le ſoir, on prenait, on quittait ſes haillons avec la plus ſcrupuleuſe décence ; moi, tout comme un autre, quoique deſtinée par la nature à devenir l’antipode de la continence, j’étais exacte aux devoirs de la pudeur. Un épais & dûr noyau recélait alors ce germe de luxure qui devait un jour ſe développer avec tant de force & de fécondité.

J’entrais tous les matins, vers neuf heures, chez une impure très jolie, plus active que ſpéculatrice, & qui ſe nommait Mlle de la Motte. Jamais nom de Fille n’avait été pris plus à propos : ſi cette motte, conſidérablement travaillée, n’était pas d’un fort grand rapport, c’était uniquement la faute de celle qui l’affermait, & qui (quant à l’utilité) choiſiſſait mal ſes locataires.

Toujours je trouvais la donzelle au lit, rarement elle y était ſeule ; mais en pareil cas, nous autres Savoyards, nous ſommes ſans yeux & ſans oreilles.

Certain jour pourtant, comme, d’un cabinet du fond, où ſe faiſait mon petit tracas, je venais dans la chambre à coucher, je fus forcé de voir en plein, mon effrontée de maîtreſſe, exploitée hors du lit & tout-à-fait nue, par un égrillard à cheveux courts, qui probablement s’était introduit depuis moi, la clef demeurant à la porte. Je voulais faire ſemblant de ne point voir cette accolade qui me faiſait horreur… Horreur ! Et pourquoi ? Mais un ſigne de croix, que je crus pourtant louable de faire, cauſa tant d’envie de rire aux deux acteurs, qu’ils ſe dédoublèrent pour ſe livrer plus commodément à ce tranſport de joie.

L’attitude que le haſard fit prendre à M. l’Abbé pendant ce moment de relache, offrit dans toute ſa gloire à mes novices regards le rubicond inſtrument de ſa bonne fortune interrompue, & ſoudain tomba pour moi, le rideau qui juſqu’alors m’avait caché l’erreur où je vivais à propos de moi-même. La révolution frappante qui s’opérait en moi, faillit me priver de l’uſage de mes ſens ; je chancelai…

« Prends garde, Félix, me dit l’impure en ſouriant ironiquement ; on diroit que tu vas cheoir ! tiens-toi donc mieux ſur tes jambes. Eſt-ce que ce maître vit t’a fait peur ? Il eſt vrai que l’abbé l’a redoutable » ; & mes ſots de rire de ces platitudes, à gorge déployée.

Je perdais contenance & ne m’aviſais même pas du cabinet qui pouvait me dérober. Quant à répondre, ce fut la choſe impoſſible.

« Laiſſons ce butor, dit dédaigneuſement le tonſuré, & reprenons le fil de notre diſcours ». Puis, s’adreſſant à moi : vas-t’en, maudit benêt. Vit-on jamais un pareil animal ! ſe montrer ici quand on fout !

Chaque mot de ce groſſier diſcours était pour moi pire qu’un coup de nerf de bœuf : » non, non, ripoſta vivement la donzelle, je ne veux pas que Félix ſe retire… Rien n’eſt piquant pour moi comme d’être foutue devant témoin. — Viens, ça, mon petit… Il faut d’ailleurs qu’il s’inſtruiſe ; je veux qu’il voye bien tout… Viens, te dis-je… Veux-tu bien venir, nigaud ! «

Tout autre à ma place eût pris la porte, &, du palier, eût maudit en beaux termes la ſcandaleuſe catin. Mais… était-ce déjà mon ſecret inſtinct qui me trahiſſait ! je prête l’oreille… j’avance un pied… la Motte me ſourit & me tend la main… le ſecond pied ſuit… je me ſens rouge comme le feu… je tremble… mais j’approche du lit… je ſuis à portée. La coquine auſſitôt me ſaiſit ; & paſſant ſon joli bras autour de mes hanches : « maintenant, dit-elle à ſon abbé, mets, le moi. En même tems elle ſe ſouleve, s’écarte, & défie le formidable braquemard qui, ſans pitié, ſe plante à me faire frémir. Hélas ! il eſt ſi long, ſi fougueux ! il me ſemble que la pauvre fille doit en être déchirée… Mais, non : le menaçant cylindre eſt tout entier englouti, & je ne vois ſur la phyſionomie de la victime, que l’expreſſion du bonheur. Tout auſſitôt la voilà qui ſe ſecoue à briſer le lit, haletant, mordant, jurant, ſans toutefois oublier de m’aſſujettir & m’entraîner dans ſa rude cadence.

Pourtant, au plus fort de cette tempête, quelle préſence d’eſprit ! elle ſe dégage bruſquement, & j’ai la ſurpriſe de voir l’humide braquemart darder à trois pieds des flots d’une blanche & ſavoneuſe écume, dont une partie ſalit le viſage de celle qui s’y dérobait. Elle ne fit que rire de cette involontaire ſaloperie, mais elle avait un autre grief.

« Tu ne m’y prendras pas, Jean foutre, s’écrie-t-elle. Il en était tems, ma foi ; je ne ſerais pas mal foutue, vraiment, ſi tu m’avais mis tout cela dedans ! foutu calotin : tu n’en fais pas d’autres : tu ſeras bien avancé, n’eſt-ce pas quand tu m’auras foutu un enfant dans le corps ? Tu es bien en état, gueuſaſſe, de me donner de quoi le nourrir !

Ainſi, moyennant une ſeule leçon, j’apprenais à la fois, que je n’étais pas homme ; qu’un homme a ce que je venais de voir ; qu’une femme le reçoit dans ce que j’avais ; qu’elle y a du plaiſir ; que c’eſt ainſi que les enfans ſe font, quand elle endure que l’eſſence prolifique ſe répande intérieurement ; mais qu’en l’évitant on ne court plus les riſques de devenir mere. Que de découvertes en un moment !

L’abbé, au lieu de ſe formaliſer de l’apoſtrophe, ſe fit gaiement laver, eſſuyer, ſécher par ſa coquine. De plus, il oſa lui emprunter, avec ce ton dont on exige, un petit écu qu’elle accorda preſque volontiers. Alors, tandis qu’accroupie ſur une cuvette, elle ſe purifiait à ſon tour, affectant de faire paſſer tous ſes charmes en revue devant mes yeux, le bandit à tonſure tourna les talons en fredonnant juſqu’au bas de l’eſcalier : — « Ah ! je triom…om…omphe de ſon cœur, je ſuis aimé, je ſuis vainqueur.

Note de l’Auteur.

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