‹ Mon noviciat, ou les joies de LolotteChapitre 7 sur 26 · Tome 1 · 06

Tome 1 · 06

Apeine la ſcene de ces groſſiers ébats était-elle finie, qu’il s’en préparait une autre non moins embarraſſante pour moi.

On entendait encore chanter l’abbé, lorſque de ſa cuvette, Mlle de la Motte courut à la porte, la ferma ſur nous à double tour, & prit la clef qu’elle vint cacher ſous les couvertures. Puis, toujours nue comme le viſage, elle m’aborde, me paſſe gaiement un bras autour du cou, me preſſe contre ſon corps & me donne quantité de baiſers, accompagnés de propos fort honnêtes, comme : « N’eſt-ce pas, mon petit, que tu n’es point fâché de ce qui vient de ſe paſſer ? Ton état t’expoſera ſouvent à voir pareille choſe ! mais, quel mal y a-t-il à ça ! la jeuneſſe eſt la ſaiſon de la fouterie… »

Je t’aſſure, Felicité, interrompis-je, que cette demoiſelle de la Motte parlait de fort bon ſens… — Oh ! treve aux commentaires, ou voulez-vous que je ceſſe de conter ? — Non, non, pourſuis ! la jeuneſſe eſt la ſaiſon de la fouterie… tu en étais là. Félicité me fit une menace badine & continua :

« Ne te ſens-tu pas encore mon ami ? me dit la dévergondée : on bande à ton âge, (& ſa main cherchait à s’en aſſurer chez moi). J’évitais ; elle me lutina, proportionnant la vivacité de ſon attaque à celle de ma réſiſtance. » Dis moi, Félix ; ce que tu nous as vu faire ne t’a pas mis en train ? Serait-il bien poſſible ? veux-tu que, par forme de réparation, je t’en permette autant qu’à l’abbé ? — Laiſſez, laiſſez-moi, je vous prie, Mademoiſelle. — Allons, point tant de timidité ; laiſſe-toi faire… Tiens, Félix, il y a déjà quelque tems que je te veux du bien : vingt fois j’ai été ſur le point de te le dire… Tu me repouſſes !… Tu te défends, petit maroufle !… Ah ! nous allons voir ça. — Mon dieu, mon dieu, Mademoiſelle, laiſſez-moi. — Quoi ! tu ne me trouves pas aſſez ragoûtante… »

Elle allait toujours ſon train. Moi, mon même refrain : laiſſez-moi. « Allons, Félix, regarde-moi donc ? » Dans le fait, ſi j’avais eu ce qui me manquait… Baiſe-moi, baiſe, te dis-je… Pourquoi ne pas la baiſer ! Toute ſa pareille que j’étais, je trouvais cette mine ſéduiſante, & puis, une maîtreſſe ne me faiſait-elle pas beaucoup d’honneur ; je baiſe donc. « Prends-moi ces tetons, pourſuit-elle ; donne-moi ta main : tu n’as jamais pris un con, je gage ? Tiens, tiens, tu n’en verras jamais un plus joli… (elle monte ſur une chaiſe & le place à deux doigts de mes yeux). Regarde bien… Touche : cela eſt-il frais ? mignon ?… A mon tour. »

Et ſautant légérement à terre, elle me ſaiſit ſi bien devant & derriere, que je ne peux plus me débarraſſer, C’eſt pour le coup que, moitié pudeur, moitié honte de mon traveſtiſſement, je commence à me défendre comme un diable, « Ah ! tu ne veux pas ? — Mademoiſelle, encore une fois, je ne ſaurais. — Je le verrai. — Je crie… je mords… je vous bats. — Oh ! le vilain petit brutal !… Qu’on me livre ce vit, à l’inſtant ».

Je croiſais les jambes & me tordais en tous ſens, afin de ſi bien fatiguer mon adverſaire, qu’elle renonçât enfin à ſon projet… mais vainement. « Voyez un peu ce petit Bougre ! quel entêtement !… Et j’en aurais le démenti ! par là ſacredieu non : je verrai ton ſacré chien de vit, & tu me le mettras, ou cinq cents mille démons… »

Ace mot, la ceinture de ma culotte briſée, rend la coquine maîtreſſe de parvenir à ſon but. Qu’on juge de ſon étonnement. « Que le diable t’emporte, dit-elle déſenchantée, & retournant tranquillement à ſon lit ; il fallait bien me donner tant de peine pour ne trouver qu’un foutu con ! »

Je me rajuſtais de mon mieux ; je marchais vers la porte ; mais la clef était dans le lit, & j’étais trop timide pour aller l’y reprendre.

Al’humeur, ſuccede bientôt chez Mlle de la Motte, une extrême curioſité de ſavoir par quelle étrange aventure je me trouvais femelle ſous le coſtume maſculin. Je lui dis ingénûment toute la vérité de ma monotone exiſtence. Elle ne ceſſait de répéter. « Jolie comme un cœur ! ſeize ans ! & ne pas ſavoir ce qu’on eſt ! perſonne n’avoir eu l’eſprit de le lui apprendre ! Écoute, petite, ajouta-t-elle, tu n’es pas faite pour demeurer avec cette canaille de Savoyards. Sais-tu bien qu’il ne tient qu’à toi de faire fortune ? Reſte ici ; je me charge de ton ſort ».

Bref, les choſes les plus obligeantes, les plus flatteuſes propoſitions. Mais j’avais ſur le cœur l’impudente ſcene de l’Abbé. Je calculais qu’à chaque inſtant quelque choſe de ſemblable pourrait ſe répéter, & que, puiſque j’avais l’honneur d’être du beau ſexe, il faudrait bien qu’il m’en arrivât, tôt ou tard, autant qu’à Mlle de la Motte ; or, à commencer par l’Abbé, tout ce qu’elle avait de connaiſſances, ne me ſemblait bon qu’a être fui comme la peſte.

J’eus cependant la petite ruſe de paroître agréer les offres qu’on me faiſait. On exigea ma parole ; je la donnai, bien réſolue d’y manquer ; mais il s’agiſſait de ſortir, ſous prétexte du moins d’aller chercher ce que je pouvais avoir de bagage. Je promis d’être de retour avant deux heures : à cette condition on me donna l’eſſor.

Dieux ! que je fus contente de me trouver libre ! je courus de pratique en pratique, ramaſſant chez celles qui voulurent ou purent me payer, le peu qui m’était dû, car je penſais tout de bon à quitter Paris dès le même jour, & à chercher fortune quelque part où le ſecret de mon ſexe ne courût pas le danger d’être éventé par la premiere proſtituée chez qui mes agrémens pourraient faire naître un caprice libertin. Heureuſe, hélas ! ſi j’avais exécuté ſur l’heure un projet auſſi ſage… Mais c’était juſtement le jour où devoit s’éveiller ce démon que je portais dans mon ſang, & duquel j’allais être déformais impitoyablement obſédée. Son premier tour fut de me procurer l’humiliation que je vais raconter, de laquelle, au ſurplus, je ne pourrais, avec juſtice, me plaindre au deſtin, puiſque, ſeule & de toute mon ame, je fus l’artiſane de ce petit revers.

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