Tome 1 · 07
Le camarade avec lequel je couchais alors, était un gros brunet de dix-huit à dix-neuf ans, qui ronflait ordinairement comme une pédale d’orgue. Ce défaut rendait ſouvent difficile mon ſommeil & celui de toute la chambrée. Etait-il étonnant que, la tête pleine de tout ce que j’avais eſſuyé le matin, j’euſſe plus de peine encore qu’une autre nuit à m’endormir ?
Réné, (ainſi ſe nommait mon compagnon de couche) Réné ronflait ; je ne pouvais fermer l’œil ; mon ſang était agité…
Une idée gaillarde me vient ; c’eſt de ſavoir ſi Réné porte auſſi quelque choſe de ſemblable à l’épouvantail de l’impur Abbé. Ma main ſe met en campagne… je trouve, il eſt vrai, quelque choſe de différent de moi, un échantillon de virilité ; mais ſi mou, ſi mort que je ſuis tentée de croire qu’entre une putain & un abbé, il y a deux claſſes encore de créatures humaines ; ſavoir, des filles telles que moi, qui ne reſſemblais guere alors à Mlle de la Motte, & des garçons tels que Réné, plus loin encore de reſſembler au premier homme dont ma vue avait été frappée.
Cependant, ſous cette main indiſcrétement faufilée, & qui n’avait pas autant d’empreſſement à ſe retirer, je ſens que quelque choſe bouge & ſe développe ; cette variation m’intéreſſe, me flatte ; je ſuis très attentive aux progrès ſenſibles de cette réſurrection ; mais je ne me doute guère de la part que peut y avoir mon aimant féminin. Par dégrés le miracle s’accomplit ; l’engin de Mons Réné figure enfin dans toute ſon extenſion poſſible…
Qu’il eſt différent, bon Dieu ! de celui que j’avais vu le matin ſe planter ſi fierement au con de Mlle de la Motte.
On ne ſe retient plus guere quand le pied a gliſſé ſur le rapide eſcarpement du libertinage. Je me figure tout de ſuite qu’il eſt heureux pour moi de trouver à ma portée le modeſte vit de M. Réné, plutôt qu’un autre dans le goût de celui de l’Abbé.
« Par exemple, me diſais-je, ceci qui eſt tout juſte ce qui paraît me convenir, pourrait n’être pas bon pour Mlle de la Motte, s’il lui faut un outil tel que celui de ce matin dont je ſerais à coup ſûr eſtropiée… Si nous pouvions faſte un peu connaiſſance, dût Réné s’en appercevoir… il ne ſerait pas aſſez bête pour prendre la choſe en mauvaiſe part. Eſſayons donc.
Il me faiſait face & me ronflait ſous le nez. Mes diſpoſitions étaient ſi bénévoles que je lui pardonnais un petit goût d’ail dont m’aromatiſait ſa chaude haleine. Je brave cet inconvénient ; j’approche autant que poſſible : je le touche de la tête aux pieds, & me voilà ſi bien arrangée que déjà ma petite ſolution de continuité ſe frotte contre l’excédent de celle du ronfleur…
Odouceur ! o charme ! quelle nouvelle & délectable flamme commence à circuler dans mes veines ! Quel délicieux avant-goût de bonheur pour cette partie infiniment ſenſible, dont les bords font déjà baiſés par le bigarreau ſatiné que je brûle d’y recevoir !
Quand je n’aurais pas ſu d’avance que mon orifice était fait pour être pénétré, la nature & notre poſition m’auraient à l’inſtant révélé que nos deux joujoux étaient faits l’un pour l’autre… Cependant avec la poſture que je tenais, il m’était impoſſible d’encapuchonner un vit qui ne brillait pas par la longueur, je me retourne donc, & devine que le prenant entre mes cuiſſes, & me courbant au-devant de lui je ſerai plus chanceuſe… En effet… déjà nous commençons à nous conjoindre… mais ici finiſſent mon eſpoir & ma joie ; ici commence mon affreux malheur…
Réné, le balourd, & pour mon ſupplice le trop chaſte Réné, s’éveille : pour lui, plus âgé, plus inſtruit que moi, ſa partie honteuſe ſurpriſe entre mes mains, ſi bien préparée & coiffée à moitié de quelque choſe de fort étroit, eſt la preuve d’un attentat criminel. Il ſe figure tout de fuite une horreur ; il n’éclaircit rien, & ſe croyant avec ſon ſemblable, ſes cris, mêlés de coups de poing, publient & prouvent à la fois ſa colere & ſa pudeur. Etourdie d’un coup ſur le haut du chef, je ſaute à terre, moitié morte de douleur & de peur. Toute la chambrée eſt à l’inſtant debout : ſur la plainte de Réné, c’eſt à qui trouvera le plutôt le briquet, les allumettes…
Il ne s’agit de rien moins que de… me tuer, dit l’un ; Non, dit un autre, mais de me faire arrêter, de me livrer à la Juſtice — Il ſera pendu, dit un troiſieme : brûlé, c’eſt l’avis de l’ancien, plus au fait du tarif des châtimens affectés à chaque genre de libertinage.
Cependant la triſte lampe nous éclaire ; en me ſaiſit, on me tiraille ; à travers les mouvemens que je fais pour me défendre, ſe montre fort à découvert… mon certificat de fille. Tout ſavoyards que ſont mes gredins, le taliſman opere ſubitement ſur eux : on ſe tait, on ſe regarde, on me lâche… — Une fille ! tiens ! — C’eſt une autre affaire. — Ce n’en eſt pas plus chrétien, dit l’ancien, d’un ton capable, mais, à ce péché-là du moins il y a miſéricorde. » On ſe recouchait.
Je voyais en même tems le maudit Réné ſe mordre les pouces dans un coin… Cependant je ne rentrais point en grace ; c’était à qui me dirait la plus humiliante injure. Mais, ſans daigner leur répondre, je m’habille à la hâte, je déménage, j’endoſſe mon havreſac, & perſonne n’ayant le droit de me retenir, je me retire à travers les huées groſſieres & les malédictions dont ces vilains ſe croyent permis de m’accabler, parce qu’ils ont des ſcrupules & de la dévotion, & qu’ils ignorent ce que c’eſt que du plaiſir.