Scène XV
MORICET, LÉONTINE
Moricet, haussant les épaules
Oh ! bien, au point où nous en sommes… (Enlevant son gilet, et déboutonnant par devant ses bretelles qu’il rejette en arrière.) Ah ! j’ai eu une fière idée de me fourrer dans ce guêpier-là. (Tout en allumant la bougie qui est à côté de son lit.) Pauvre petite femme ! elle sera très mal couchée par là !… (Avec philosophie.) Enfin ! moi je serai très bien ! (Il pose la bougie allumée sur le guéridon et va éteindre la lampe qu’il porte sur le piano.) Ah ! on m’y reprendra encore à vouloir subjuguer des femmes du monde. (Remontant jusqu’à la porte.) Voyons, c’est bien fermé… ? oui, pas de danger qu’on entre… je puis me coucher. (Il s’assied sur le fauteuil qui est au pied de son lit, enlève ses bottines qu’il jette l’une après l’autre devant lui, retire son pantalon et après s’être levé, le dépose sur le dossier du fauteuil où sont déjà sa jaquette et son gilet. Cela fait, il grimpe dans son lit, se glisse sous les couvertures qu’il dispose de façon à être aussi bien que possible, puis se remettant sur son séant.) Eh bien ! voilà !… on ne le dirait pas !… je suis en bonne fortune !… Moi ici, elle là-bas : ça s’appelle une intrigue d’amour. Ah ! dors, va, imbécile ! C’est ce que tu as de mieux à faire. (Il souffle sa bougie. — Nuit.) Au surplus, ces émotions-là m’ont brisé. (Il se refourre sous ses couvertures. — Bâillant.) Au diable, les femmes du monde !
Léontine, entrant avec son bougeoir à la main et se dirigeant vers le canapé. — Tout en marchant.
Ah ! Vous êtes déjà couché, vous !
Moricet, se redressant à demi
Mais dame, oui !… puisque je n’ai que ça à faire.
Léontine, tout en palpant nerveusement les différents coussins pour choisir le plus confortable.
Ah ! quand vous négligerez vos aises, vous !… pourvu que vous ne vous gêniez en rien, le reste vous est bien égal.
Moricet, se mettant sur son séant
C’est… pour me dire ça que vous êtes revenue ?
Léontine, sèche
Non, je suis revenue pour chercher un coussin pour mettre sous ma tête.
Moricet
Eh bien ! vous l’avez ?
Léontine, aigre, son coussin sous le bras gauche, son bougeoir à la main droite
Eh ! bien, oui, je l’ai. (Remontant un peu vers lui.) Ah ! peu vous importe, à vous, que je passe la nuit sur une chaise longue. Monsieur est bien couché…
Moricet, suppliant
Oh ! voyons, Léontine !…
Léontine
… Et monsieur va dormir tranquille avec la conscience du devoir accompli.
Moricet, agacé, se refourrant dans ses couvertures et tournant carrément le dos à Léontine
Ah ! la ba da !
Léontine, continuant de plus belle
Monsieur a failli perdre de réputation une femme honnête, une épouse fidèle, car enfin, sans ma bienheureuse couverture, ça y était… j’étais surprise chez vous. J’avais beau avoir ma conscience pour moi… pour tous, j’étais la femme coupable… et vous me direz que vous êtes un galant homme… ? allons donc… (Allant au lit.) Non, mais osez donc le dire que vous êtes un galant homme ! (Moricet qui s’est endormi répond par un superbe ronflement. — Exaspérée.) Il dort !… oh !