Scène XVII
MORICET, LÉONTINE, GONTRAN dans le placard, puis BRIDOIS
Moricet, revenant comme un fou suivi de Léontine également épouvantée ; — elle a une bougie allumée à la main
Je vous dis qu’il y a un homme ! je vous dis qu’il y a un homme !
Léontine, affolée
Mais où çà ?… où çà ?
Moricet, redescendant entre la table et le piano et regardant sous la table
Je ne sais pas ! Cherchons ! cherchons !
Léontine
Ah ! vous me ferez mourir de peur !… Où avez-vous vu un homme ?
Moricet, tout en passant devant la table et gagnant le canapé.
Là… dans mon lit ! il m’a embrassé !
Léontine, tout en allant vers la porte de sortie
Ah ça ! vous êtes fou !… vous avez eu le cauchemar…
Moricet, se relevant
Puisque je vous dis qu’il m’a embrassé.
Léontine, qui a inspecté la serrure de la porte de sortie
Et tenez, voyons… la porte est encore fermée à double tour, il n’est pas entré par le trou de la serrure.
Moricet, allant rejoindre Léontine à la porte, l’air absolument abruti
La porte est fermée ?
Léontine, lui éclairant la serrure
Mais, dame, regardez !
Moricet, gagnant la droite vers la cheminée
Ah !… elle est forte celle-là ! Voyons… je ne suis pas fou, je n’ai pas eu le délire ! (Indiquant sa joue.). J’ai bien senti enfin.
Léontine, toujours son bougeoir à la main, descendant entre le piano et la table.
Mais non… voyons, c’est un cauchemar.
Moricet, ne sachant plus que croire
Un cauchemar ?
Léontine, passant devant la table et se laissant tomber sur la chaise à droite de la table sur laquelle elle pose son bougeoir allumé.
Ah ! Non ! vous savez, mon ami, ça n’est pas drôle. On ne me fait pas de ces émotions-là.
Moricet, qui brisé d’émotion est allé également s’affaler sur le canapé
Léontine ! Je vous demande pardon… mais j’ai tellement cru… Ah ! bien c’est égal, j’aime mieux ça.
Léontine, furieuse
Oui ! Eh bien, moi, j’aime mieux autre chose ! Ah ! quelle nuit ! Mon Dieu ! quelle nuit !
Moricet
Ah ! oui, quelle nuit !
Léontine, paralysée de terreur et d’une voix étranglée
On a frappé !
Moricet, même jeu
Oui.
Voix de Bridois
Au nom de la loi… ouvrez !
Moricet et Léontine, bondissant
Le commissaire !
Léontine, affolée
Nous sommes perdus !
Moricet, même jeu, courant sur place comme un homme qui ne sait où donner de la tête
Ah ! mon Dieu ! cachez-vous !
Léontine, même jeu, courant dans tous les sens
Mais où ? mais où ? (Ouvrant la porte deuxième plan droit.) Et cette chambre qui n’a pas d’issue.
Voix de Bridois, à l’extérieur
Ouvrez ! ou j’enfonce la porte !
Léontine
Ah ! dans le lit !
Moricet, l’arrêtant
Ah bien ! non ! non ! merci ! pas dans le lit ! il ne manquerait plus que ça.
Léontine, courant à la fenêtre et l’ouvrant
Ah ! la fenêtre !
Moricet, l’arrêtant de nouveau
La fenêtre non plus !… un deuxième étage !
Léontine, affolée
Alors où ? où ? Moricet, je vous en prie.
Moricet, aussi affolé qu’elle et toujours courant sur place
Est-ce que je sais ! (Exaspéré.) Mais remuez-vous donc ! voyons ! remuez-vous donc.
Voix de Bridois
Inutile d’essayer de fuir, nous savons que vous êtes là, ouvrez !
Moricet, furieux, parlant dans la direction de la porte
Mais oui, mais oui ! (Brusquement à Léontine.) Nous n’avons plus qu’une seule ressource, payer d’audace ! (Il est remonté jusqu’au fauteuil où sont ses vêtements et redescendant avec sa jaquette qu’il enfile sans réfléchir qu’il est en caleçon et en pantoufles.) Du calme !… (Boutonnant sa jaquette.) De la tenue !… (Indiquant à Léontine son chapeau qui est sur la cheminée.) Mon chapeau ! mon chapeau ! (Elle le lui passe ; il le met.) Et dites comme moi !
Voix de Bridois
Vous ne voulez pas ouvrir de bonne volonté ?
Moricet, qui est allé à la porte et l’a ouverte
C’est bien. Monsieur le Commissaire ! entrez !
Le Commissaire, entrant et parlant à la cantonade
Restez là, vous autres !
Moricet, qui a pris des gants dans la poche de sa jaquette et les met à ses mains pour se donner une tenue irréprochable
… Et veuillez me dire en vertu de quel mandat vous forcez ma porte à pareille heure ?
Bridois (1), très digne, retirant son chapeau et montrant son écharpe qu’il a tirée pliée de sa poche
Je vais vous le dire ! (Changeant de ton.) Mais d’abord, pardonnez-moi, monsieur et madame, de venir vous déranger d’une façon aussi intempestive. Si le magistrat instrumente… (Saluant par petites saccades) l’homme du monde s’excuse.
Moricet, impatienté
C’est bien… monsieur ! C’est bien !
Bridois, mettant son écharpe dans sa poche
Ceci dit, je viens, monsieur !… Ou plutôt madame ! À la requête de M. votre mari, constater la présence de monsieur dans votre domicile, à cette heure avancée de la nuit !
Moricet, payant d’audace
Mais, monsieur, je ne vous comprends pas, je suis marié… et madame est ma femme.
Bridois, narquois
Oui, monsieur, oui ! nous la connaissons ! on nous répond ça tous les jours ! (Saluant par saccades.) Comme galant homme, j’approuve votre mensonge ! Mais comme magistrat… (Posant son chapeau sur la chaise près de la table et tirant un carnet de sa poche.) Vous vous appelez ?
Moricet
Docteur Moricet !
Bridois, tout en écrivant
Et vous, madame ?
Léontine, éperdue
Moi ?
Moricet, vivement
Mais… madame Moricet.
Bridois
Oh ! Pourquoi vous entêter ? Nous savons très bien que madame n’est pas madame Moricet.
Léontine et Moricet, à part
Dieu !
Bridois
Madame est madame Cassagne.
Moricet et Léontine, n’en croyant pas leurs oreilles
Madame Cassagne ?
Moricet
Madame Cassagne ! Il a dit… Vous avez dit ?… Madame Cassagne ?
Léontine, radieuse
Oui, oui, il a dit madame Cassagne.
Moricet, exultant et se précipitant, comme pour l’embrasser, au cou du commissaire qui se débat et recule jusqu’à l’extrême gauche
Oh ! Le bon commissaire ! Ce bon commissaire !… (Changeant de ton et très froidement.) C’est en face, monsieur !… madame Cassagne, c’est en face !
Bridois, interloqué
En face ?
Moricet, remontant près de Léontine, milieu de la scène
Mais oui, monsieur !
Bridois, qui est remonté au-dessus et à droite de la table, le dos tourné aux spectateurs
Permettez. La concierge m’a dit : « au second, la porte à droite. » Il me semble que c’est là, ma droite.
Moricet, le faisant pivoter face aux spectateurs
Oui… mais l’escalier va dans ce sens-là !… alors votre droite, la voilà !
Bridois, confus
Hein ! Oh ! Monsieur, que d’excuses, je vois ce que c’est ! Je me serai retourné sur le palier, alors ma droite est devenue ma gauche.
Moricet, très digne
Je ne vous dis pas, monsieur ! Mais on ne réveille pas les gens à pareille heure pour leur dire ça !
Bridois, reprenant son chapeau
Ah ! Monsieur, je suis désolé. (Saluant.) Monsieur, madame… (Voyant que Moricet l’accompagne jusqu’à la porte.) Continuez, je vous en prie, continuez !
Moricet, haussant les épaules et à lui-même
« Continuez ! »
Bridois, sortant et parlant à la cantonade
C’est en face ! (De l’extérieur, recevant la porte que Moricet lui ferme violemment sur le dos.) Oh !
Léontine, à bout de forces, allant s’asseoir sur le bras du canapé
Ah ! non, non ! c’est trop ! c’est trop !
Moricet, piteux, allant s’asseoir sur la chaise à droite de la table
Léontine !
Léontine
Quoi ?
Moricet
C’est trop !
Léontine
Je viens de le dire.
Moricet
Je n’avais pas entendu.
Léontine, haussant les épaules, puis se levant pour gagner l’extrême gauche
Le commissaire, ici ! Ah ! vous mettez le comble à vos faveurs.
Moricet, se levant et descendant au n 2
Est-ce que c’est de ma faute ! puisque c’était pour madame Cassagne ! Eh bien, je l’ai envoyé chez madame Cassagne.
Léontine, haussant les épaules, furieuse
Ah ! oui !
Moricet, poussant un cri étouffé
Ah ! mon Dieu !
Léontine, tressaillant
Qu’est-ce qu’il y a !
Moricet, au public
Et Duchotel qui est chez elle… il va se faire pincer par le commissaire.
Léontine
Qu’est que vous avez, voyons ! qu’est-ce que vous avez ?
Moricet
Rien ! Rien ! (À part, remontant.) Ah ! le malheureux !
Léontine, remontant également et se trouvant au 2. — Furieuse
Enfin, vous êtes content ! vous êtes content de ce qui arrive.
Moricet
Mais non, je ne suis pas content… est-ce que j’ai l’air content ?
Léontine, même jeu
Mais si, vous dansez ! (Gagnant la chambre de droite.) Oh ! cet homme ! cet homme !
Moricet, qui s’est élancé à sa suite
Voyons, Léontine… mais écoutez-moi, voyons.