‹ Monsieur chasse !Chapitre 30 sur 46 · Scène XVII

Scène XVII

MORICET, LÉONTINE, GONTRAN dans le placard, puis BRIDOIS

Moricet, revenant comme un fou suivi de Léontine également épouvantée ; — elle a une bougie allumée à la main

Je vous dis qu’il y a un homme ! je vous dis qu’il y a un homme !

Léontine, affolée

Mais où çà ?… où çà ?

Moricet, redescendant entre la table et le piano et regardant sous la table

Je ne sais pas ! Cherchons ! cherchons !

Léontine

Ah ! vous me ferez mourir de peur !… Où avez-vous vu un homme ?

Moricet, tout en passant devant la table et gagnant le canapé.

Là… dans mon lit ! il m’a embrassé !

Léontine, tout en allant vers la porte de sortie

Ah ça ! vous êtes fou !… vous avez eu le cauchemar…

Moricet, se relevant

Puisque je vous dis qu’il m’a embrassé.

Léontine, qui a inspecté la serrure de la porte de sortie

Et tenez, voyons… la porte est encore fermée à double tour, il n’est pas entré par le trou de la serrure.

Moricet, allant rejoindre Léontine à la porte, l’air absolument abruti

La porte est fermée ?

Léontine, lui éclairant la serrure

Mais, dame, regardez !

Moricet, gagnant la droite vers la cheminée

Ah !… elle est forte celle-là ! Voyons… je ne suis pas fou, je n’ai pas eu le délire ! (Indiquant sa joue.). J’ai bien senti enfin.

Léontine, toujours son bougeoir à la main, descendant entre le piano et la table.

Mais non… voyons, c’est un cauchemar.

Moricet, ne sachant plus que croire

Un cauchemar ?

Léontine, passant devant la table et se laissant tomber sur la chaise à droite de la table sur laquelle elle pose son bougeoir allumé.

Ah ! Non ! vous savez, mon ami, ça n’est pas drôle. On ne me fait pas de ces émotions-là.

Moricet, qui brisé d’émotion est allé également s’affaler sur le canapé

Léontine ! Je vous demande pardon… mais j’ai tellement cru… Ah ! bien c’est égal, j’aime mieux ça.

Léontine, furieuse

Oui ! Eh bien, moi, j’aime mieux autre chose ! Ah ! quelle nuit ! Mon Dieu ! quelle nuit !

Moricet

Ah ! oui, quelle nuit !

Léontine, paralysée de terreur et d’une voix étranglée

On a frappé !

Moricet, même jeu

Oui.

Voix de Bridois

Au nom de la loi… ouvrez !

Moricet et Léontine, bondissant

Le commissaire !

Léontine, affolée

Nous sommes perdus !

Moricet, même jeu, courant sur place comme un homme qui ne sait où donner de la tête

Ah ! mon Dieu ! cachez-vous !

Léontine, même jeu, courant dans tous les sens

Mais où ? mais où ? (Ouvrant la porte deuxième plan droit.) Et cette chambre qui n’a pas d’issue.

Voix de Bridois, à l’extérieur

Ouvrez ! ou j’enfonce la porte !

Léontine

Ah ! dans le lit !

Moricet, l’arrêtant

Ah bien ! non ! non ! merci ! pas dans le lit ! il ne manquerait plus que ça.

Léontine, courant à la fenêtre et l’ouvrant

Ah ! la fenêtre !

Moricet, l’arrêtant de nouveau

La fenêtre non plus !… un deuxième étage !

Léontine, affolée

Alors où ? où ? Moricet, je vous en prie.

Moricet, aussi affolé qu’elle et toujours courant sur place

Est-ce que je sais ! (Exaspéré.) Mais remuez-vous donc ! voyons ! remuez-vous donc.

Voix de Bridois

Inutile d’essayer de fuir, nous savons que vous êtes là, ouvrez !

Moricet, furieux, parlant dans la direction de la porte

Mais oui, mais oui ! (Brusquement à Léontine.) Nous n’avons plus qu’une seule ressource, payer d’audace ! (Il est remonté jusqu’au fauteuil où sont ses vêtements et redescendant avec sa jaquette qu’il enfile sans réfléchir qu’il est en caleçon et en pantoufles.) Du calme !… (Boutonnant sa jaquette.) De la tenue !… (Indiquant à Léontine son chapeau qui est sur la cheminée.) Mon chapeau ! mon chapeau ! (Elle le lui passe ; il le met.) Et dites comme moi !

Voix de Bridois

Vous ne voulez pas ouvrir de bonne volonté ?

Moricet, qui est allé à la porte et l’a ouverte

C’est bien. Monsieur le Commissaire ! entrez !

Le Commissaire, entrant et parlant à la cantonade

Restez là, vous autres !

Moricet, qui a pris des gants dans la poche de sa jaquette et les met à ses mains pour se donner une tenue irréprochable

… Et veuillez me dire en vertu de quel mandat vous forcez ma porte à pareille heure ?

Bridois (1), très digne, retirant son chapeau et montrant son écharpe qu’il a tirée pliée de sa poche

Je vais vous le dire ! (Changeant de ton.) Mais d’abord, pardonnez-moi, monsieur et madame, de venir vous déranger d’une façon aussi intempestive. Si le magistrat instrumente… (Saluant par petites saccades) l’homme du monde s’excuse.

Moricet, impatienté

C’est bien… monsieur ! C’est bien !

Bridois, mettant son écharpe dans sa poche

Ceci dit, je viens, monsieur !… Ou plutôt madame ! À la requête de M. votre mari, constater la présence de monsieur dans votre domicile, à cette heure avancée de la nuit !

Moricet, payant d’audace

Mais, monsieur, je ne vous comprends pas, je suis marié… et madame est ma femme.

Bridois, narquois

Oui, monsieur, oui ! nous la connaissons ! on nous répond ça tous les jours ! (Saluant par saccades.) Comme galant homme, j’approuve votre mensonge ! Mais comme magistrat… (Posant son chapeau sur la chaise près de la table et tirant un carnet de sa poche.) Vous vous appelez ?

Moricet

Docteur Moricet !

Bridois, tout en écrivant

Et vous, madame ?

Léontine, éperdue

Moi ?

Moricet, vivement

Mais… madame Moricet.

Bridois

Oh ! Pourquoi vous entêter ? Nous savons très bien que madame n’est pas madame Moricet.

Léontine et Moricet, à part

Dieu !

Bridois

Madame est madame Cassagne.

Moricet et Léontine, n’en croyant pas leurs oreilles

Madame Cassagne ?

Moricet

Madame Cassagne ! Il a dit… Vous avez dit ?… Madame Cassagne ?

Léontine, radieuse

Oui, oui, il a dit madame Cassagne.

Moricet, exultant et se précipitant, comme pour l’embrasser, au cou du commissaire qui se débat et recule jusqu’à l’extrême gauche

Oh ! Le bon commissaire ! Ce bon commissaire !… (Changeant de ton et très froidement.) C’est en face, monsieur !… madame Cassagne, c’est en face !

Bridois, interloqué

En face ?

Moricet, remontant près de Léontine, milieu de la scène

Mais oui, monsieur !

Bridois, qui est remonté au-dessus et à droite de la table, le dos tourné aux spectateurs

Permettez. La concierge m’a dit : « au second, la porte à droite. » Il me semble que c’est là, ma droite.

Moricet, le faisant pivoter face aux spectateurs

Oui… mais l’escalier va dans ce sens-là !… alors votre droite, la voilà !

Bridois, confus

Hein ! Oh ! Monsieur, que d’excuses, je vois ce que c’est ! Je me serai retourné sur le palier, alors ma droite est devenue ma gauche.

Moricet, très digne

Je ne vous dis pas, monsieur ! Mais on ne réveille pas les gens à pareille heure pour leur dire ça !

Bridois, reprenant son chapeau

Ah ! Monsieur, je suis désolé. (Saluant.) Monsieur, madame… (Voyant que Moricet l’accompagne jusqu’à la porte.) Continuez, je vous en prie, continuez !

Moricet, haussant les épaules et à lui-même

« Continuez ! »

Bridois, sortant et parlant à la cantonade

C’est en face ! (De l’extérieur, recevant la porte que Moricet lui ferme violemment sur le dos.) Oh !

Léontine, à bout de forces, allant s’asseoir sur le bras du canapé

Ah ! non, non ! c’est trop ! c’est trop !

Moricet, piteux, allant s’asseoir sur la chaise à droite de la table

Léontine !

Léontine

Quoi ?

Moricet

C’est trop !

Léontine

Je viens de le dire.

Moricet

Je n’avais pas entendu.

Léontine, haussant les épaules, puis se levant pour gagner l’extrême gauche

Le commissaire, ici ! Ah ! vous mettez le comble à vos faveurs.

Moricet, se levant et descendant au n 2

Est-ce que c’est de ma faute ! puisque c’était pour madame Cassagne ! Eh bien, je l’ai envoyé chez madame Cassagne.

Léontine, haussant les épaules, furieuse

Ah ! oui !

Moricet, poussant un cri étouffé

Ah ! mon Dieu !

Léontine, tressaillant

Qu’est-ce qu’il y a !

Moricet, au public

Et Duchotel qui est chez elle… il va se faire pincer par le commissaire.

Léontine

Qu’est que vous avez, voyons ! qu’est-ce que vous avez ?

Moricet

Rien ! Rien ! (À part, remontant.) Ah ! le malheureux !

Léontine, remontant également et se trouvant au 2. — Furieuse

Enfin, vous êtes content ! vous êtes content de ce qui arrive.

Moricet

Mais non, je ne suis pas content… est-ce que j’ai l’air content ?

Léontine, même jeu

Mais si, vous dansez ! (Gagnant la chambre de droite.) Oh ! cet homme ! cet homme !

Moricet, qui s’est élancé à sa suite

Voyons, Léontine… mais écoutez-moi, voyons.

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