‹ Monsieur chasse !Chapitre 32 sur 46 · Scène PREMIÈRE

Scène PREMIÈRE

BABET, MORICET, puis LÉONTINE

Au lever du rideau, la scène est vide. On entend un coup de sonnette, puis un instant après, la porte du fond s’ouvre.

Moricet, introduit par Babet

Madame est là ?

Babet (1), au fond

Oui, Monsieur, Madame est revenue de la campagne par le premier train !

Moricet, au fond

Ah ! elle est… ? et Monsieur ?

Babet

Pas encore de retour.

Moricet

Ah ?… Eh bien !… annoncez-moi !

Babet, voyant Léontine qui entre de gauche, deuxième plan

Voici Madame, Monsieur !

Léontine

Vous ! (À Babet.) Laissez-nous !

Babet

Oui, Madame.

Léontine

Enfin, vous voilà !

Moricet

Ah ! Léontine, je n’ai pas osé me présenter plus tôt de peur d’éveiller les soupçons, mais Dieu sait dans quelle inquiétude j’étais depuis ce matin ! je me demandais ce que vous étiez devenue après le drame de cette nuit ?

Léontine

Ah ! mon ami, je crois que je ne l’ai pas su moi-même ce que je devenais… Sur le moment, j’ai perdu la tête… je ne comprenais plus ! Vous disparu, la maison sens dessus dessous, la fenêtre grande ouverte, Gontran surgissant d’un placard !… — Enfin, pourquoi Gontran, je vous le demande ? — Ah ! j’ai cru que j’avais le délire ; je me suis sauvée comme une folle, et je me suis trouvée, je ne sais comment dans la rue, tête nue…

Moricet, avec commisération

Ah ! là ! mon Dieu !

Léontine

Tout le monde pouvait me reconnaître, et j’aurais marché longtemps de la sorte si je n’avais pas été rappelée à la réalité par un jeune blanc-bec qui est venu à moi et m’a dit : « Madame ! j’ai vingt francs ! »  — (Après un temps.) Je vous demande un peu ce que ça pouvait me faire qu’il eût vingt francs !…

Moricet

Il cherchait peut-être de la monnaie.

Léontine

N’importe, j’ai compris que je ne pouvais pas errer plus longtemps sur la voie publique. Alors, n’osant ni rentrer chez moi, ni me présenter dans un hôtel, j’ai hélé un fiacre fermé !… Ah ! mon ami, quel fiacre !… et j’ai dit au cocher : « Tournez autour de la place de l’Europe, je vous prends à l’heure ! » Il a dû me prendre pour une folle, le cocher, et nous avons tourné comme ça jusqu’au matin… Ah ! je la sais par cœur, la place de l’Europe !

Moricet, avec commisération

Ma pauvre Léontine !… (Changeant de ton.) Au moins, vous avez bien reçu ma lettre ce matin, vous expliquant…

Léontine

Oui !… Ah ! elle m’a édifiée sur la conduite de mon mari, votre lettre… Non, non, quand je pense que vous veniez me soutenir qu’un mari qui fait semblant d’aller à la chasse n’est pas un mari qui va chez sa maîtresse.

Moricet, abasourdi

Moi ? Ah ! bien, elle est forte !

Léontine

Voilà où il était, M. Duchotel… chez madame Cassagne !

Moricet

Si ce n’était que ça ! Mais ce qu’il y a de plus raide, c’est que c’est sur moi que ça tombe !… c’est votre mari qui chasse sans permis, et c’est moi qui ai la contravention.

Léontine, se levant et descendant, à Moricet qui est sur le devant de la scène, un peu à gauche

Ah ! ça ! Par exemple, c’est bien de votre faute !… Puisque le commissaire vous avait vu un instant auparavant dans l’appartement à côté, vous n’aviez qu’à vous expliquer.

Moricet

Si vous croyez que je ne l’ai pas fait ! Ah ! bien oui ! « le commissaire ! »… si vous croyez qu’on parle comme ça au commissaire… Il m’a répondu : « Je n’ai pas à entrer dans ces détails ; je suis là pour constater des faits, non pour les raisonner. Un homme était dans cette chambre avec madame, cet homme s’est enfui sans pantalon par le balcon, on l’a rattrapé dans la même tenue ! Il se trouve que c’est vous ! Je n’ai pas à en savoir davantage et je dresse procès-verbal. Le reste regarde le juge d’instruction. »

Léontine

Il fallait insister !

Moricet

Je ne pouvais pas… il était pressé !… il allait dans le monde.

Léontine

Où ça ?

Moricet

Au bal de l’Hôtel de Ville.

Léontine, s’inclinant

Ah !

Moricet

Oh ! mais cela ne se passera pas comme ça ! je vais de ce pas chez le commissaire ; je lui fais convoquer Duchotel et une fois en présence tous les deux, qu’ils se débrouillent.

Léontine

Absolument !

Moricet

Tiens ! c’est vrai ! Pourquoi est-ce que je me dévouerais ? Nous aurions été surpris ensemble, nous deux, est-ce que votre mari se serait dévoué pour nous ? Non ! Eh bien ! alors ?

Léontine

C’est très juste ! Quant à moi, je sais ce qu’il me reste à faire… le divorce !

Moricet

Quoi ?… vous voulez… ?

Léontine

Parfaitement !… personne ne sait rien de mon escapade d’hier !… j’ai donc le beau rôle !… Et pour commencer, comme je ne veux pas qu’il reste la moindre trace de mon équipée, vous, vous allez me rendre ma lettre.

Moricet

Quoi !… votre lettre… vous exigez ?…

Léontine, carrée

Parfaitement !

Moricet, tout en fouillant dans les poches de sa jaquette, puis dans celles de son pantalon

Oh ! tout ce que j’avais pu obtenir de vous !… (Se résignant.) Enfin ! (Changeant de visage.) Allons bon !… où l’ai-je mise ? (Brusquement.) Ah ! mon Dieu !

Léontine, effrayée

Quoi ?

Moricet

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

Léontine, même jeu

Mais quoi ?

Moricet, d’une voix étranglée

Elle est dans mon pantalon !

Léontine

Hein ?

Moricet

Dans la poche de mon pantalon ! C’est votre mari qui la promène dans mon pantalon !

Léontine

Ah ! bien !… Nous sommes bien !

Moricet

Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ?

Léontine

Ah ! non, non, vous le feriez exprès que vous ne réussiriez pas mieux !

Moricet

Est-ce que je pouvais prévoir que votre mari prendrait mon pantalon ?

Léontine, à la cheminée

Ah ! vous ne prévoyez jamais rien !… Et s’il l’a trouvée maintenant, cette lettre ?… s’il l’a lue ?

Moricet

Oh ! comment voulez-vous ? il sait très bien que le vêtement ne lui appartient pas, il n’aura pas l’indiscrétion…

Léontine

Est-ce qu’on sait ?

Moricet, sur le devant de la scène

Ah !… Eh bien, alors, vous êtes femme, vous trouverez une explication.

Léontine, descendant à lui

Ah ! oui !… quoi ?…

Moricet

Eh bien ! par exemple que le… que la…

Léontine, lui serrant la main

Merci !

Moricet

Quelque chose comme ça !

Léontine

Ah ! tenez, laissez-moi !… Vous ne faites que des maladresses !

Moricet

C’est ça !… Eh bien, si vous le permettez, je vais aller jusque chez le commissaire, c’est l’heure où il m’attend.

Léontine

Oui, allez, allez !

Moricet

Pourvu qu’il soit revenu du bal de l’Hôtel de Ville.

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