Chapitre 10
Il avait trouvé sans grande difficulté une chambre meublée dans Howland Street, une petite rue qui rejoint Charlotte Street et Trottenham Court Road ; une chambre suffisante, ni très grande ni très propre, à vrai dire, au second étage sur la cour. Mais la maison appartenait à des Allemands, gens tolérants et discrets, qui sauraient fermer les yeux. M. Ripois se dit qu’il pouvait toujours rester là quelques semaines et chercher à loisir quelque chose de mieux.
Le dernier jour du mois, lorsqu’il se présenta, comme de coutume, à la caisse pour toucher ses appointements, le caissier lui dit que le manager désirait lui parler. Il se rendit à la convocation, un peu intrigué, tout en serrant soigneusement l’argent qu’on venait de lui remettre.
Le manager était un gros homme sanguin, d’humeur joviale, qui allait passer de temps en temps ses dimanches à Paris. Il avait toujours traité M. Ripois assez familièrement, lui racontant à l’occasion des histoires obscènes, comme si sa qualité de Français mettait entre eux une sorte de complicité gaillarde. Cette fois pourtant, il était sérieux et guindé.
— Je regrette infiniment, dit-il, d’avoir à vous annoncer que l’on a décidé de se passer de vos services à la fin du mois prochain.
M. Ripois lui demanda des explications en balbutiant, tandis que des idées invraisemblables le traversaient. Que s’était-il passé ? Ces Anglais avaient les idées si étroites ! Avait-on su ?… Mais la raison de son renvoi, que le manager lui donna sans difficulté, était imprévue.
— Vous savez que les affaires ne vont pas particulièrement bien dans le moment ; point mal, mais enfin pas comme on pourrait le désirer. Il faut songer à réduire les dépenses. Ce qu’il y a à faire comme correspondance française, tenue des livres, etc… ne constitue pas, en somme, un travail bien lourd, et M. Beuhling s’est offert à s’en charger en plus du sien, pourvu qu’on lui donnât de petits appointements. Il sait parfaitement le français, vous ne l’ignorez pas !
C’était donc cela ! Une lettre venue de Nuremberg avait enjoint au dernier rejeton de la dynastie Beuhling de commencer à gagner un peu d’argent, et il s’était conformé à cet ordre sans retard, d’une manière à la fois ingénieuse et simple. Ce Beuhling ! Toujours si aimable et si franc, si bon camarade !
Le manager s’excusait gentiment, plaidant son impuissance.
— Vous savez, moi, je ne fais pas ce que je veux ! Je ne suis qu’un employé, comme vous en somme ; on me donne des ordres, et j’obéis. Je ne demanderais qu’à vous conserver !
Puis il se fit encourageant, débordant d’optimisme :
— Ce n’est pas un bien grand malheur pour vous, allez ! Vous trouverez facilement autre chose. D’abord vous avez un mois pour chercher, et, quand vous aurez une place en vue, donnez-nous comme référence : nous dirons du bien de vous.
Il avait été si consolant, si plein de bienveillance que M. Ripois sortit du bureau réconforté et presque content ; mais, lorsqu’il se trouva seul dehors, entre les rangées de hautes façades grises, tout changea d’aspect.
Trente-cinq shillings par semaine, cent quatre-vingt-dix francs par mois, ce n’était assurément pas grand’chose, et pourtant, quand cet argent-là viendrait à manquer, il ne lui resterait plus rien. Le loyer payé, trois repas par jour, mille menues dépenses nécessaires, de temps en temps un bon dîner, un cigare, de quoi faire le jeune homme et voir la vie, toutes ces choses avaient dépendu des quelques pièces d’or qu’il recevait à la fin de chaque mois, et sur lesquelles il comptait naturellement, rechignant chaque fois devant la petitesse de la somme. Quand il ne les recevrait plus…
Il se répéta à plusieurs reprises :
« Bah ! je trouverai autre chose ! »
Mais il manquait de conviction et doutait de lui-même. Ils étaient tant à chercher ; tant de Français comme lui, certains pourvus peut-être de titres plus solides ; tant d’Allemands, fortement instruits et prêts à toutes les besognes ; tant de jeunes hommes munis de diplômes, parlant trois langues ou plus, qui mendiaient dans force annonces un emploi quelconque, même non rétribué, pour compléter leur éducation commerciale à bonne école. Des fils de famille, qui recevaient de l’argent de chez eux et vivaient grassement. D’innombrables Beuhlings, studieux et féroces.
À force d’y songer il se rendit compte de nouveau de quelque chose qu’il avait oublié à la longue, c’est que ç’avait été pour lui un coup de chance inespéré, dix-huit mois plus tôt, de trouver l’emploi qu’il perdait maintenant. Commis de magasin jusque là, guère versé en écritures et peu sûr de son orthographe, il était entré dans la maison Keeble and Co par hasard, parce qu’il s’était trouvé là au bon moment, qu’il était Français, et qu’il avait su répondre à toutes les questions avec assurance. Quelque temps, il avait craint d’être découvert et renvoyé ; mais comme cette humilité peureuse s’était vite effacée ! C’était maintenant seulement que renaissait en lui le sentiment de son infériorité vis à vis de tous ces fils de famille.
Enfin ! Il fallait pourtant bien qu’il trouvât quelque chose. Sinon… Il songea aux individus dépenaillés qui rôdent aux abords des librairies françaises et glissent à l’oreille de leurs compatriotes leurs récits de malchance et de misère.
Le mois qui suivit s’écoula avec une rapidité affolante. Rien n’était changé en apparence : tous les matins, un breakfast sommaire, puis le bureau, où sa besogne lui semblait maintenant plus facile et plus plaisante que jamais. À cinq heures, il était libre et revenait vers le West End en flânant. Mais souvent quelque souvenir lancinant lui rappelait que tout cela finirait bientôt, qu’il n’en avait plus que pour un mois, trois semaines, quinze jours…
Il achetait le Daily Telegraphtous les matins, à cause des annonces, et les consultait avec soin. Lorsqu’il en voyait une qui paraissait intéressante, il la marquait d’un trait de crayon bleu et notait l’adresse, qui n’était, le plus souvent, qu’un chiffre accompagné d’initiales, aux soins d’une agence de publicité. Et, quand il les avait lues toutes, il choisissait celles pour lesquelles ses maigres titres pouvaient lui donner des chances, et rédigeait des lettres avec soin.
P. X. 482 – Care of Street’s.Un employé qui sût l’allemand et le français.
Hum ! L’allemand… Il écrivait pourtant, insistant sur ses capacités, ne faisant allusion au reste qu’en termes vagues, bien qu’avec assurance.
A. Z. Box 178 – Care of Sell’s.Sténodactylographe anglais et allemand, sachant le français et un peu d’espagnol.
Là, il se contentait de déposer sa candidature sans donner de détails, sollicitant un rendez-vous.
Lorsqu’il avait écrit plusieurs lettres sans recevoir de réponse, il modifiait un peu la forme des suivantes, cherchant à se rendre compte de l’effet produit ; et, pour suppléer à l’absence de titres spéciaux et de longue expérience, il terminait toujours en demandant instamment une entrevue. Seulement une entrevue, et tout s’arrangerait, car « il se faisait fort de prouver que ses aptitudes… »
Une ou deux fois cette entrevue lui fut accordée. Il se trouva en présence d’hommes froids et circonspects qui percèrent sans effort ses affirmations vagues et le forcèrent à avouer ce qu’il voulait cacher. Cela finissait toutes les fois de la même manière : un sourire pâle, un signe de tête bref, et : « Nous vous écrirons… » Il savait ce que cela voulait dire, et recommençait le lendemain à consulter les annonces, sans attendre ces lettres qui ne viendraient jamais.
À part cela, il vivait comme à son ordinaire, et, quand le résultat de ses démarches du jour l’avait un peu découragé, il l’oubliait vite en se promenant le soir dans les quartiers de l’Ouest, une cigarette entre les doigts, regardant les femmes hardiment. Celles qui lui renvoyaient son regard, il les jaugeait d’un coup d’œil rapide, suivant leurs vêtements et leur allure ; celle-ci : une grue, rusée et méfiante, avec laquelle il perdrait son temps ; avec cette autre, saine, d’air gai et innocent, il eût fallu se donner trop de mal. Il continuait son chemin nonchalamment, attendant que le sort lui envoyât exactement ce qu’il cherchait. Car, au fond, il avait toujours confiance en lui-même et en son étoile, et ne pouvait guère s’imaginer l’avenir que comme intéressant, malgré quelques vicissitudes, et semé de galantes aventures.
Il fallut la fin du mois pour lui faire sentir avec acuité le changement fâcheux qui arrivait. Lorsqu’il sortit du bureau pour la dernière fois, son argent en poche, après avoir distribué des poignées de main d’adieu, ce fut sans émotion et presque sans regret ; mais le lendemain matin, quand il vit devant lui la journée vide et songea qu’après trente jours pareils ce serait peut-être la misère, cette idée le choqua avec une force nouvelle.
Il s’habilla lentement, en prenant son temps, et s’en alla dans les rues, désorienté par ses loisirs.
Au moment d’acheter un journal, comme de coutume, il réfléchit qu’il pouvait économiser un penny par jour en allant dans quelque bibliothèque publique, maintenant qu’il disposait de tout son temps. Il descendit donc, en se promenant, jusqu’à celle de Saint-Martin’s Lane, ce jour-là comme les jours suivants.
La plupart des lecteurs du matin sont des hommes et des femmes sans emploi qui viennent là pour étudier les annonces, ou bien de vieilles gens qui ne travaillent plus et qu’on envoie à la bibliothèque pour se débarrasser d’eux. Ceux-là s’attachent à un journal et le lisent de la première ligne à la dernière, minutieux, le nez sur le papier. Derrière eux, d’autres lecteurs s’impatientent ou soulèvent discrètement des coins de page pour découvrir les « Offres d’Emplois » qu’ils parcourent avidement, prenant des notes sur des dos d’enveloppes. Le pupitre du Daily Telegraphest le plus entouré par ceux qui cherchent des emplois de bureau ; devant des journaux plus populaires, des artisans et des domestiques se livrent au même manège.
M. Ripois attendait patiemment que son tour fût venu et copiait ce qui l’intéressait ; puis il examinait distraitement quelque revue illustrée et se retrouvait de nouveau dans la rue, encombré de ses loisirs.
La physionomie des quartiers de l’Ouest le matin, à quoi il n’était pas habitué, l’intéressa quelque temps, mais bientôt, las de marcher, il cherchait un endroit pour s’asseoir et laisser passer le temps. Quelquefois c’était sur un banc de Leicester Square, près de la fontaine d’où Shakespeare, mélancolique, contemple un music-hall et un magasin de nouveautés. Ce square, autour duquel les hommes qui s’amusent et les femmes qui les amusent défileront la nuit, est, pendant la journée, familier et calme comme le mail d’une petite ville de province. Des mères de famille françaises ou italiennes de Soho y viennent surveiller les jeux de leurs enfants, faire prendre l’air aux bébés et bavarder entre elles ; des hommes de toutes nationalités, aux faux-cols crasseux, lisent le journal de la veille, musent ou somnolent.
Un autre asile pour lequel M. Ripois se prit d’affection fut le jardin de l’Enbankment, au bas de Northumberland Avenue. Il s’étend le long de la Tamise : des allées de bitume tournent autour de pelouses tondues et soignées et de corbeilles de fleurs, au milieu desquelles s’élèvent aussi quelques statues dont seuls les étrangers de passage cherchent les noms. Malgré les coups de timbre incessants des tramways électriques et les appels de sirène des remorqueurs, il y règne une paix d’enclos. Sauf entre une heure et deux de l’après-midi, quand les employés sont sortis pour le lunch, les bancs sont presque vides et les allées peu fréquentées ; sur les pelouses, des jardiniers travaillent sans hâte et se redressent à chaque instant, un poing sur la hanche, pour contempler leur ouvrage et mieux savourer la douceur des derniers beaux jours.
Le matin, et jusqu’au milieu de la journée, l’on y voit souvent des femmes assises sur les bancs, des femmes d’aspect décent, vêtues sans élégance, qui restent là longtemps. Celles-là encore n’ont pas de travail et en cherchent ; ou peut-être se sont-elles lassées de chercher du travail et ne cherchent-elles plus que de l’argent. À l’extrémité d’un banc vide au bord d’une des allées de bitume, elles attendent ce que la Providence leur enverra, passives ; car si les premières semaines de misère ont suffi à leur imposer le trafic de leur corps, elles n’ont pu leur donner encore la hardiesse d’en trafiquer ouvertement.
Quand des hommes passent, elles lèvent vers eux des yeux furtifs, aussitôt détournés, et elles les voient s’éloigner à regret sans oser les encourager de nouveau. Quelques-uns s’arrêtent, s’asseyent à côté d’elles et entrent en conversation ; elles répondent, mais ne font que répondre ; peu à peu, l’homme lit entre leurs phrases vagues ce qu’elles sont, ce qu’elles veulent et ce à quoi elles sont prêtes ; il pose une question brutale, et ils s’en vont ensemble.
Lorsque l’hiver sera venu et que les jardins de l’Enbankment seront balayés d’un bout à l’autre par le grand vent froid qui monte avec la marée, ces femmes auront trouvé d’autres asiles, ou bien émigré vers les rues du centre, où elles apprendront, à la longue, les ruses et les hardiesses de leur négoce, ses invites et ses marchandages.
M. Ripois se plaisait à s’asseoir à côté de l’une d’elles et à l’interroger. Il la regardait dans les yeux, toujours amusé de les voir si facilement embarrassées devant son audace et ses questions crues, bien qu’il les devinât soumises d’avance ; et il se disait : « Elles ne sont vraiment pas fortes » – ou bien : « C’est de l’hypocrisie, voilà tout ». Mais, quand il était fatigué de ce jeu, il se prenait à songer au peu d’argent qui lui restait, à l’incertitude menaçante des semaines proches, et toutes les idées d’amour passaient au second plan.
L’été de la Saint-Martin traînait encore, en belles journées toutes noyées de soleil pâle. Il faisait bon s’étirer sur un banc, recevoir le soleil en pleine figure, les yeux fermés, sentir peu à peu sa chaleur tiède vous pénétrer la peau et faire couler dans vos veines un bien-être alangui, oublier quelque temps tout ce que l’on souhaitait oublier, ou bien ne s’en souvenir que pour imaginer des solutions heureuses.
Mais les jours passaient. Ses lettres quotidiennes restaient sans réponse ; une seule fois, une entrevue lui fut accordée, au cours de laquelle on offrit de le prendre à l’essai aux appointements d’une livre par semaine, cent francs par mois ! Il refusa, puis se repentit le jour même et écrivit pour dire qu’il acceptait. Trop tard ! La place était prise. Le lendemain, il dut faire la monnaie de son dernier souverain, et toutes ces choses qu’il n’avait encore vues qu’indistinctement, perdues dans le lointain : le besoin urgent, la faim, la misère furent soudain devant lui, se rapprochant comme un train qui fonce.
Il cessa de prendre ses repas dehors, parce que cela coûtait trop cher et acheta du pain et du cervelas ou du fromage, qu’il mangeait dans sa chambre. Même ainsi ses derniers shillings s’en allèrent vite, et, quand la fin d’une semaine arriva, il se trouva vraiment sur les boulets, réduit à une pincée de monnaie de cuivre, son loyer impayé, et l’avenir qui semblait toujours s’avancer sur lui méchamment, comme poussé par une haine personnelle !
L’Allemand qui tenait la maison patienta quelques jours, puis vint réclamer son argent. M. Ripois retrouva pour l’apaiser toute son assurance et inventa une histoire assez vraisemblable de fonds en retard, de mandats mal rédigés et qu’il ne pouvait toucher tout de suite, et d’autres sommes aussi qui lui étaient dues de divers côtés – il donna des détails – et sur lesquelles il pouvait compter bientôt… Quand le propriétaire l’eut quitté, M. Ripois s’efforça de jauger sa crédulité.
« J’en ai pour quatre ou cinq jours à être tranquille, se dit-il, une semaine au plus… Une semaine de logement assuré, c’est déjà quelque chose ; maintenant, il faut trouver à manger ! »
Il ouvrit sa malle et en vida le contenu sur son lit ; de quelques vêtements encore en assez bon état, d’une paire de souliers jaunes, et d’un foulard de soie, il fit un ballot qu’il alla porter au pawnbroker, le plus proche. Il s’était dit : « Ça vaut vingt-cinq shillings, facilement ! » Mais il ne put obtenir que neuf shillings du tout. Une évaluation rapide lui montra que le reste de ses possessions rapporterait à peu près autant. Dix-huit shillings ! Cela représentait trois semaines de répit avant qu’il souffrît de la faim ; ou bien une semaine de loyer et de quoi manger pendant dix à quinze jours.
Depuis longtemps déjà il ne bornait plus ses recherches à des emplois de bureau. Lorsqu’il consultait les annonces, à la bibliothèque de Saint-Martin’s Lane, il parcourait toutes les colonnes : demandes de domestiques, d’employés de magasin, de garçons de restaurant, d’artisans. Toutes les trois lignes, il se disait : « Je pourrais très bien faire ça, moi ! » Mais tout de suite après il se souvenait que plusieurs centaines peut-être d’autres hommes allaient solliciter chaque emploi, d’hommes qui avaient l’expérience du métier, qui pourraient exhiber des certificats, donner des références. Un Français ! On lui rirait au nez.
Dans un restaurant ou une boutique du quartier français il eût peut-être pu trouver quelque chose ; mais, quand il essaya, il apprit que l’encombrement était aussi grand là qu’ailleurs. Ce lui fut une surprise de découvrir combien ils étaient à Londres de garçons comme lui qui avaient eu autrefois des professions bien définies, mais qui les avaient perdues dans la mêlée, et maintenant erraient dans Soho, pourchassant d’un métier à l’autre les choses essentielles : un lit et du pain.
Dès qu’il avait eu quelques shillings en poche, après sa visite au prêteur sur gages, il avait recommencé à manger trop bien. Des portions de viande à cinq et six pence, avec des légumes et du pain, cela fait neuf pence par repas, au bas mot ; et, à ce train-là, l’argent file vite !
Il connut alors les mérites des spaghetti du restaurant italien de Old Compton Street, des généreuses portions saupoudrées de Parmesan râpé, qui ne coûtent que trois pence ; avec le pain, cela ne fait guère que quatre pence, et, pour ce prix-là, on acquiert la satisfaction d’une masse sur l’estomac, d’une masse qui dilate et qui pèse.
Lorsque quatre pence devint un prix excessif pour un seul repas, il recommença à manger dans sa chambre du pam et du cervelas. Parfois, il achetait des portions de pudding bouilli au restaurant de Rathbone Place. Cuit dans de longs cylindres de tôle, ce pudding est sectionné en portions d’un penny qu’on emporte avec soi, enveloppées de papier ; ces portions sont larges ; la chair de pudding est dense et substantielle, encore chaude, juteuse de graisse, semée de raisins secs qui semblent des friandises. M. Ripois en achetait deux portions, qu’il mangeait en arpentant d’un bout à l’autre une rue sombre, prenant de grandes bouchées voraces à même le papier, puis mâchant lentement, et arrêtant brusquement sa mastication, les mâchoires figées, lorsqu’il croisait un autre passant.
Son propriétaire était revenu à la charge après avoir patienté quelques jours. Cette fois, il écouta les explications et les promesses de M. Ripois sans rien dire, le sourcil froncé, et s’en alla en grommelant. Cela voulait dire encore quelques jours de répit, quelques jours où il vaudrait pourtant mieux sortir de bonne heure et ne rentrer que tard le soir, pour éviter toutes récriminations nouvelles.
Ainsi M. Ripois se trouva de nouveau dans les rues douze heures par jour, et comme maintenant la misère le poussait par la nuque, il commençait à voir Londres avec plus d’acuité qu’autrefois et sous un jour différent.
L’armature qui maintient et raidit la ville et le pays, l’armature de lois et de forces, il la percevait par instants avec autant de netteté que si elle eût été tangible, isolée, visible, comme un squelette dans une vitrine ; et chaque fois la vision lui donnait un choc de découverte. Il voyait la charpente sociale, compliquée et massive, les milliers de cellules où les hommes, une fois introduits, se barricadent avec épouvante ; les gardes redoutables que ces hommes préposent à leur défense : la police, les magistrats, l’armée ; une légion à plusieurs rangs campée autour de l’édifice qu’elle protège ; et, autour de ce cordon protecteur, une cohorte de sans-cellules, qui rôdent.
Il regardait les magasins de Regent Street : les magasins de nouveautés, de bijouterie, de fourrures ; les vitrines qui contenaient des vêtements, des chaussures, des malles et des valises de cuir, à l’aspect solide et riche ; des meubles, des étoffes soyeuses. Les marchandises elles-mêmes ne lui inspiraient que rarement de la convoitise : ses regards allaient droit aux étiquettes qui portaient les prix, et, lorsque le chiffre était gros, il s’y arrêtait et le répétait à voix basse plusieurs fois, comme s’il le mâchait, mordu de rancune.
Et, pendant qu’il regardait, la charpente odieuse et formidable du monde semblait lui devenir visible peu à peu. Toutes ces choses étaient devant lui, presque sous sa main, derrière une glace fragile ; mais, entre elles et lui, il y avait une barrière qu’il ne pouvait franchir ; car il ne fallait pas songer à les prendre ; et, quant à en faire le négoce régulièrement, quant à les acheter et les vendre pour en tirer des profits et de la vie facile et bonne, cela aussi était hors de sa portée, à cause des complexités de l’édifice.
Alors il tournait les yeux vers les plaques de cuivre apposées des deux côtés des portes, sur lesquelles des noms étaient gravés ; des noms de maisons de commerce, de sociétés, d’agences. Encore des cellules où d’autres hommes vivaient grassement, et qui étaient fermées pour lui.
Les poings crispés dans ses poches, le col de son pardessus relevé pour cacher son linge sale, il marchait sur le trottoir à pas saccadés, poussé par une colère froide, et puis, soudain, ralentissait, flânait en désœuvré et finissait par s’arrêter de nouveau devant quelque étalage.
Les magasins de comestibles l’attiraient puissamment, même lorsqu’il était repu, parce qu’il songeait aux aliments grossiers et presque rebutants qui avaient composé sa chère, et les comparait à ce qu’il voyait. Aux devantures des maisons de vins et de liqueurs, et des marchands de cigares, il s’attardait aussi. À l’idée que des hommes entraient là et commandaient ces vins excellents par barriques ou par caisses, et ces cigares de choix par boîtes entières, il serrait les dents de haine et crachait des injures.
Les femmes qui passaient, surtout celles qui étaient vêtues avec élégance, relevant leurs jupes sur des dessous fanfreluchés, tendant des poitrines lourdes sous l’étoffe soyeuse et douce des corsages – il les regardait encore comme autrefois avec une sorte de convoitise, mais sans désir sensuel. Ce qu’il eût voulu d’elles, c’était la vanité brutale de leur possession ; les avoir à sa merci, humiliées, en esclaves, en choses dociles et passives, à laisser ou à prendre.
Le matin ou l’après-midi, il savait toujours où aller : le parc ou les jardins de l’Enbankment ou Leicester Square, quand il faisait sec et point trop froid ; quand il pleuvait, une bibliothèque publique. Celle de Holborn lui parut la plus hospitalière. Dans les salles du premier étage, qui contient les journaux et les revues hebdomadaires, il n’y a pas de sièges, et il est fatigant d’y rester longtemps, même en s’appuyant lourdement sur les pupitres ; mais, à l’étage supérieur, on peut obtenir des magazines ou des livres, s’asseoir confortablement à une des longues tables et laisser couler les heures. Les deux places qui sont le plus près de la fenêtre sont les plus enviées, parce que, de là, on peut suivre des yeux le mouvement de la rue, et aussi parce que l’on est près du calorifère. Quand M. Ripois avait réussi à s’assurer une de ces places-là, il y restait plusieurs heures, un magazine entre les mains, lisant distraitement, surveillant le défilé des gens et des véhicules dans New Oxford Street, puis songeant et maudissant le sort.
Mais, quand le soir venait, il n’avait plus que la ressource d’errer dans les rues, et, après être resté assis la plus grande partie de la journée, il le faisait volontiers, caressant toujours une sorte d’espoir imprécis qu’il finirait par trouver de l’argent sur son chemin, à force de parcourir les quartiers où l’argent roule et tinte. Enfin une horloge lui disait qu’il était assez tard, et il regagnait son domicile, montant l’escalier sans bruit, une crainte vague au cœur.
Son propriétaire avait montré une patience inespérée, mais le dénouement arriva pourtant.
Un soir, M. Ripois venait de rentrer tard comme à son ordinaire, et discrètement. L’Allemand vint frapper à sa porte, vêtu seulement d’une chemise de flanelle et d’un pantalon, les pieds nus dans ses pantoufles. Il débordait d’une fureur longtemps contenue.
— Avez-vous de l’argent pour moi ? demanda-t-il d’une voix étranglée de colère.
— Non ! Mais…
— Ce n’est pas la peine ! Je ne veux plus entendre d’histoires. Si vous ne me payez pas avant demain soir, vous ne coucherez pas ici la nuit prochaine ; c’est moi qui vous le dis. Rendez-moi votre clef.
M. Ripois voulut protester.
— Rendez-moi votre clef !
Les yeux hors de la tête, l’Allemand s’avançait sur lui, menaçant. M. Ripois détacha la clef de son anneau et la jeta sur la table.
— Demain soir, c’est moi qui vous ouvrirai la porte et, si vous n’avez pas d’argent à me donner, vous n’entrerez pas !… Votre malle restera ici jusqu’à ce que vous m’ayez payé. Ce n’est pas ce qu’il y a dedans qui me dédommagera, bien sûr ! On vous a vu emporter toutes vos affaires, allez ! On a vu tout votre sale manège !
Son poing martela la table à chaque mot pour en souligner la menace.
— Si je n’ai pas votre argent demain, vous… n’en… tre… rez… pas… ! Vous coucherez où vous voudrez, mais pas ici !
Il sortit, referma la porte derrière lui et descendit l’escalier en soufflant. M. Ripois resta quelque temps assis sur son lit, les yeux vagues, puis commença à se déshabiller machinalement. En retirant son gilet, il compta une fois de plus ce que le gousset contenait encore : sept pence !…
Sept pence pour tout argent, plus rien à engager ni à vendre, et, après cette nuit, plus d’abri. C’était là son bilan ! Il fit une grimace, sifflota entre ses dents et tout à coup sentit son cœur se fondre et sa gorge se pincer. Cette fois, c’était la vraie misère qui venait ! Il n’avait pas encore beaucoup souffert, mais la chose allait commencer ; et une sorte de curiosité lui vint en songeant au lendemain redoutable.
— Mais comment est-ce que ça va finir ? Comment est-ce que ça va finir ? dit-il tout haut d’une voix marquée de son effroi.
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