Chapitre 11
En s’éveillant, au matin, M. Ripois eut conscience d’une calamité dont l’approche avait menacé son sommeil, et il ne se rappela que trop facilement ce que c’était. Il fut alors tenté de rester tard au lit pour savourer au moins quelques heures de mollesse ; mais, presque aussitôt, la peur de ce que serait la nuit prochaine lui vint, et aussi un espoir confus de trouver quelque chose, une place, de l’argent, s’il se mettait d’assez bonne heure en quête.
Il se leva donc et s’habilla sur-le-champ ; en descendant l’escalier, il perçut que son propriétaire le guettait par une porte entrebâillée, afin, sans doute, de voir s’il n’emportait rien, et il songea avec une nuance de satisfaction ironique que ce qu’il laissait derrière lui dans sa malle et dans les tiroirs ne valait pas le prix d’une semaine de loyer.
La bibliothèque publique, comme les autres jours. Une ou deux annonces qu’il nota machinalement, avant de se souvenir qu’il n’avait même plus d’adresse et que sa tenue lui enlevait désormais toute espèce de chance d’obtenir un emploi de bureau. D’autres annonces encore, demandant des artisans, des garçons d’hôtel, des manœuvres, devant lesquelles il resta longtemps indécis, découragé d’avance, sentant que ses démarches seraient vaines.
Et puis le souvenir du soir menaçant qui s’approchait, la crainte de la porte close l’aiguillonnèrent tout à coup et, avant que la matinée fût écoulée, il s’était présenté à trois adresses différentes.
À la première, où l’on demandait un garçon pour un hôtel-restaurant italien, il trouva vingt candidats attendant déjà sur le trottoir : des Italiens, des Allemands, des Suisses. Il les entendit parler entre eux dans une langue, puis dans l’autre, citer leurs références ; et il s’en alla sans plus attendre, conscient de son infériorité.
À la seconde adresse, le patron, un Anglais, le regarda de haut en bas avec un sourire moqueur, nota sa petite moustache française, ses longs souliers pointus, tout son aspect étranger, et secoua la tête sans même lui répondre.
À la troisième adresse, il était trop tard.
Après cela, il abandonna la lutte et ne chercha plus qu’à tuer le temps comme d’habitude : une heure sur un banc, une flânerie lasse, et le reste de l’après-midi à la bibliothèque de Holborn, un magazine entre les mains.
Quand le soir vint, il sembla à M. Ripois que ce fut avec une sorte de pompe cruelle : les lumières surgissant d’abord ; un peu plus tard, la foule des ateliers et des bureaux se répandant dans les rues, puis maigrissant peu à peu ; les magasins se fermant l’un après l’autre ; autant de signes qui prenaient cette fois un sens précis et lamentable.
En quittant la salle de lecture, il suivit lentement Oxford Street, descendit ensuite Regent Street jusqu’à Piccadilly Circus, et une fois là, en regardant l’heure, résolut brusquement de retourner à Rowland St. et de voir ce que son propriétaire aurait à dire.
En réponse à ses trois coups discrets, l’Allemand vint ouvrir la porte ; mais, quand il vit la silhouette de M. Ripois sur le perron, il la referma à moitié et avança son gros corps comme un rempart.
— Avez-vous de l’argent pour me payer ? demanda-t-il d’une voix brève.
M. Ripois agita dans sa tête en une seconde dix idées différentes, dix choses à dire. Il se rapprocha d’un pas, persuasif :
— J’aurai de l’argent demain sûrement ! J’ai…
— Alors revenez demain.
La porte s’était refermée devant lui, doucement, sans violence ; mais il entendit l’Allemand pousser les verrous. Des gens passaient ; il redescendit les trois marches du perron, s’efforçant d’avoir l’air naturel, et gagna Tottenham Court Road. Pour la première fois, l’idée qu’il lui faudrait passer la nuit dans les rues, qui n’avait été jusque là qu’une menace vague, devint une certitude. Il regarda le ciel et se dit : « Il ne pleut pas ; c’est toujours quelque chose ! » Il n’en était pas moins atterré.
Charing Cross Road, Leicester Square, Shaftesbury Avenue, Charing Cross Road encore, puis Oxford Street jusqu’à Marble Arch… M. Ripois suivait les trottoirs sans songer où il allait, ni même bien savoir où il était. Lorsqu’il se trouva à Marble Arch, il entra dans le parc pour s’asseoir, parce que ses pieds lui faisaient mal.
Ce qui se passait autour de lui ne l’intéressait plus : ni les attitudes gauches des couples accolés sur les pelouses ; ni le manège des hommes qui flânaient dans les allées sombres, curieux, amusés, une cigarette aux lèvres, et des vieilles femmes grelottantes qui allaient de l’un à l’autre ; ni même les invites de l’une d’elles – ne secouèrent son indifférence. Il ne songeait qu’à lui-même et à ce qui l’attendait, car le présent comptait moins que la terreur des longues heures à venir.
Au bout de quelque temps, le froid le mordit, et il recommença à marcher.
Cette heure passée sur le banc lui avait paru longue, longue comme une petite nuit, de sorte que, lorsqu’il fut sorti du parc par Hyde-Park Corner, et qu’il eut suivi Piccadilly jusqu’au bout, la vue des public-houses encore ouverts, des rues animées, des trottoirs encombrés de passants et de filles, le frappa comme un choc. Il regarda une horloge : À peine minuit ! Combien cela faisait-il d’heures avant le matin ? Il commença à compter, et puis s’arrêta tout à coup, bouleversé par ces chiffres trop clairs. Non ! Il valait mieux ne pas y songer.
Du London Pavilionà l’Hippodrome,de l’Hippodromeau Palaceil erra en traînant les pieds, par ces rues qu’il connaissait trop bien ; et chaque fois qu’il passait devant tel restaurant où il avait souvent dîné, devant une boutique où il avait acheté des cigares, devant ce café où il était entré tant de fois, au cours d’une flânerie, pour boire un verre de bière en écoutant un orchestre allemand, nonchalamment renversé sur sa chaise… autant d’asiles qu’il sentait fermés à jamais pour lui.
La cruauté des rues ! La cruauté des trottoirs durs, des maisons de pierre, des perrons de pierre, des seuils qui, de loin, semblent promettre un refuge et qui, de près, se révèlent impitoyables, sans profondeur, barrés de portes hostiles qui repoussent et ne prêtent qu’un dossier brutal aux reins fatigués. Les hommes qui construisent les villes ont dû avoir cette idée à l’esprit, du commencement à la fin de leur ouvrage, que, toutes les nuits, se traînerait le long des rues toute une gent misérable, douloureuse et meurtrie de la tête aux pieds, et qu’il importait de ne pas laisser dans le plan des cités un seul coin où elle pût trouver asile. Sous un porche, sur les marches d’une église, M. Ripois devina des formes gauchement accroupies dont les têtes ballottaient. En les passant, il enfonça les mains plus profondément dans ses poches et plia le dos avec un frisson involontaire, bien qu’il ne pût s’imaginer encore que ces créatures fussent tout à fait de la même espèce que lui.
Maintenant, des gens sortaient des public-houses, dont les portes se barricadaient derrière eux : quelques minutes encore, ils resteront en groupes sur les trottoirs, puis ces groupes se disperseront, et il n’y aura plus guère dans les rues que des hommes qui rentrent chez eux par deux ou trois, riant et parlant fort, ou seuls, à pas rapides ; des ivrognes qui titubent du ruisseau au trottoir et s’arrêtent stupidement à tous les carrefours ; des femmes qui s’acharnent, allant de l’un à l’autre, se retournant, attendant, et puis disparaissent dans l’ombre des rues écartées.
Quand les passants se firent rares, M. Ripois sentit de nouveau sa fatigue et se demanda où il pourrait s’asseoir. Il n’avait plus guère de choix à cette heure : l’Enbankment ! Ce fut là qu’il se rendit.
Dans le quartier qu’il quittait, il s’était senti déplacé, un intrus, de par sa poche vide ; lorsqu’il arriva sur le quai, il comprit qu’il était là à sa place et que cette longue clairière du bord du fleuve, hors de la forêt des maisons, était une sorte de fourrière bien faite pour les sans-asile, et où ils venaient d’instinct.
L’immense courbe de pierre suivant la courbe de l’eau, les lumières qui piquaient l’obscurité, leurs reflets vacillant sur l’eau trouble et les bancs de vase, il vit tout cela d’un œil distrait en se laissant tomber sur un banc.
Derrière lui les derniers tramcars électriques passèrent avec fracas ; puis ce fut le silence, et la nuit continua sa course pompeuse. Des ombres erraient le long du parapet, falotes, s’arrêtant parfois ; d’autres formes, qui boitaient bas, semblaient affairées. À l’autre extrémité du banc, une vieille femme sommeillait, le menton sur la poitrine, la nuque si tendue par le poids de sa tête que les fibres du cou saillaient comme des cordelettes et que son chapeau à plumes lui était retombé sur la figure, découvrant des cheveux gris défaits, qui pendaient en queue maigre. Et les jeux de la lune et des nuages dans le ciel profond changeaient toutes les secondes, prodigues de splendeurs futiles.
M. Ripois s’était recroquevillé sur son siège, serrant son pardessus autour de lui. Il dormit, se réveilla en sursaut quand son chapeau tomba, mais se rendormit bientôt après pour plus longtemps.
Lorsqu’il se réveilla de nouveau, il lui sembla qu’il avait la nuque et les reins cassés, et les jambes coupées aux genoux. Encore hébété, il demeura immobile quelque temps, comprenant à peine ce qui lui faisait mal ; quand la douleur devint plus aiguë, il changea de position deux ou trois fois et finit par se lever. Ses pieds étaient deux masses inertes, piquées de millions d’aiguilles, qu’il traîna péniblement en grimaçant à chaque pas ; mais la marche le réchauffa un peu. Il s’en alla jusqu’au pont de Westminster, puis revint et s’assit de nouveau sur un banc. Ce banc avait déjà deux occupants : un homme en guenilles, à longue barbe, la figure roussie par le plein air, vrai chemineau des villes ; et un adolescent pâle, qui regardait droit devant lui sans bouger, les yeux grands ouverts ; tous les deux grelottants et stoïques. M. Ripois resta éveillé quelque temps, contemplant sans penser à rien les nuages, les lumières éparses, les ombres errantes ; enfin il s’assoupit encore.
Dix fois son sommeil fut interrompu ; il lui sembla même qu’il se levait et marchait un peu ; mais toujours il finissait par se retrouver sur un banc, grelottant et rompu, mais ne souffrant qu’à peine, parce que le froid et la fatigue l’enveloppaient, à la longue, d’un engourdissement miséricordieux.
Et voici qu’après une longue période d’insensibilité il rouvrit les yeux, et vit que le matin venait.
Un matin blafard et gris qui arrivait furtivement, comme à regret, et conscient de sa hideur, balayant la solennité de la nuit sans amener encore la franchise du jour. La plupart des sans-asile dormaient toujours sur leurs bancs ; mais ceux qui se réveillaient clignaient des yeux malaisément et se regardaient l’un l’autre à la dérobée, honteux en sortant de la nuit comme des infirmes mis à nu. Car, si c’est le soir que les désespérés attendent le plus souvent pour en finir avec la vie, c’est au matin qu’ils en ont compris toute l’horreur.
Les quelques heures qui suivirent, avant que le mouvement reprît dans les rues, furent les plus dures de toutes pour M. Ripois. Maintenant que la lumière était venue, il redoutait d’être vu assis sur ce banc à côté d’hommes en guenilles, bien qu’il n’y eût, à la vérité, personne qui pût le voir ; aussi se prit-il de nouveau à marcher à l’aventure. Et puis, tant que la nuit avait duré, il n’avait guère songé qu’à atteindre le matin sans trop de souffrances, ne cherchant pas à voir plus loin : le matin était là, plus cruel encore que la nuit, vide de promesses, et, derrière lui, venait une longue journée, qui serait vide aussi, et terrifiante. Et une autre nuit déjà en route !
Il erra quelque temps le long du parapet, regardant la marée jaune qui montait en même temps que le jour jaune ; puis il se dirigea vers Saint-James Park et y entra dès que les portes furent ouvertes. Il faisait encore froid, mais M. Ripois était trop fatigué pour rester debout plus longtemps ; de nouveau, il se pelotonna sur un banc et attendit la chaleur du jour.
Et pendant qu’il était là, voici qu’un autre spectre lui mit la main sur l’épaule : un spectre qu’il avait un peu oublié dans l’engourdissement de la nuit : la faim, la vraie faim qui mord et qui brûle.
Depuis plusieurs semaines, elle était aux aguets, patiente, pendant qu’il trompait son estomac avec toutes sortes d’aliments lourds. La veille, il n’avait pris qu’une tasse de cacao et une tranche de lunch-cake le matin, et autant le soir ; ce matin, il n’avait rien mangé, après une nuit passée dehors ; alors elle venait enfin le trouver et se faisait reconnaître.
N’ayant pas un penny en poche, il ne pouvait que se résigner. Il le fit, après avoir maudit le sort, avec une nuance de curiosité, se demandant de quelle manière il allait souffrir. Et à maintes reprises, pendant la journée, il s’arrêta et cessa de penser pour écouter sa faim, attentif. Cela avait commencé par un tiraillement, qui devint une sensation de poids sur l’estomac, ensuite de brûlure.
M. Ripois s’attendait à ce que cette sensation se fît de plus en plus cuisante, se muant, à la longue, en douleur aiguë ; mais il n’en fut pas ainsi ; elle resta un malaise plutôt qu’une véritable souffrance, une gêne, guère plus ; mais une gêne qu’on devine vitale et qui ronge.
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