Chapitre 9
Lorsque le temps était beau, M. Ripois et Mabel se retrouvaient, le soir, au bas de Trafalgar Square. Il attendait sur le trottoir, devant les bureaux des compagnies de navigation, fermés à cette heure. Des femmes passaient, descendant vers la gare de Charing Cross ou vers l’Enbankment, qu’il regardait avec insistance, par habitude, en caressant sa moustache. Jusqu’à ce qu’elles eussent disparu, il les suivait des yeux, et, quand une d’elles paraissait répondre à son regard ou tourner à demi la tête en s’éloignant, c’était comme si un verre de vin généreux lui envoyait au cerveau son front de gaillardise vaniteuse.
— Encore une qui est à prendre ! se disait-il.
Ou bien :
— Si je n’avais rien de mieux à faire !
Les voitures et les autobus tournoyaient autour du square ; des lueurs dansaient déjà dans l’eau des bassins. Les lions de pierre qui gardent la colonne de Nelson n’étaient déjà plus que des blocs d’ombre, et Nelson lui-même, loin de la terre, oublié, semblait regarder le ciel pâle par-dessus les maisons.
Mabel arrivait en se hâtant, souriante.
— Vous ai-je fait attendre longtemps, cher ?
— Pas très longtemps…
Ils s’en allaient en se tenant par le bras vers Saint-James’Park. Parfois l’heure leur permettait de s’asseoir sur un banc du parc avant la fermeture des grilles. Serrés l’un contre l’autre, ils restaient presque silencieux, regardant la nuit descendre sur l’étang, prêtant l’oreille aux derniers papotages des canards dans les taillis de l’île.
— Regardez ce ciel. Est-ce joli !
— Oh oui ! Et comme il fait bon ce soir !
— Délicieux !
Leurs paumes se collaient l’une à l’autre, et leurs doigts entrelacés échangeaient des pressions ferventes. Ils tournaient la tête en même temps et se regardaient tendrement dans les yeux. Puis Mabel se mettait à lui raconter les menus incidents de sa journée, toutes sortes de choses sans importance qu’elle narrait par le détail, comme si c’eût été un devoir pour elle de ne rien cacher.
Un soir elle lança :
— Je leur ai dit, à la maison, que j’aurais une nouvelle à leur annoncer d’ici deux à trois semaines. Oh ! je n’ai dit que cela, bien sûr ! Je vous avais promis… Ils ont fait semblant d’être très intrigués ; mais, au fond, ils se doutent bien de ce que c’est. Tom et Dick, mes frères, ont commencé à me taquiner. Je vous ai déjà parlé d’eux, n’est-ce pas ? Tom n’a que seize ans, et il est plus grand que vous. Ce sera un colosse.
« Quand je rentre un peu tard maintenant, ils me disent tous :
« – C’est encore le « mystère » qui vous a retenue, hein ? Et comment va-t-il, ce mystère ?
« Le « mystère » c’est vous.
« Maman leur a dit :
« – Laissez-la donc tranquille, vous, les garçons !
« Et elle vient m’embrasser pour montrer qu’elle a compris.
« Dès que tout sera arrangé et que nous pourrons annoncer notre engagement, vous viendrez prendre le thé à la maison, un dimanche ; et je suis sûre que vous serez bons amis tout de suite, vous et eux. Maman fera un gâteau aux cerises… »
Puis Mabel se serrait contre son épaule en baissant les yeux et disait avec une nuance d’hésitation :
— Dick… C’est mon plus jeune frère, vous savez, veut être ingénieur ; seulement, il faudrait qu’il fasse un apprentissage dans une très bonne maison, pour bien réussir. Cela coûte cher, et on n’a pas trop d’argent à la maison ; alors je m’étais toujours dit que si j’épousais un homme qui eût de l’aisance…
Elle n’allait pas plus loin et soudain levait sa figure vers celle de M. Ripois et lui jetait un bras autour des épaules, craignant de s’être montrée calculatrice.
— Oh ! très cher ! Vous savez bien que ce n’est pas pour votre argent… Je vous aime pour vous-même, cher cœur ! N’avais-je pas dit oui avant de savoir qui vous étiez ?
M. Ripois souriait d’un sourire indulgent et tendre et la pressait contre lui ; en son for intérieur, c’était un rire qui le secouait, un rire d’ironie vengeresse. Il appuyait sa joue contre celle de Mabel et songeait :
« Ha ! Ma fille ! Tu t’es moquée de moi, mais maintenant c’est mon tour ! »
D’autres fois, ils restaient en dehors du parc assombri, en face de la caserne des Horse Guards, ou bien dans Birdcage Walk, appuyés à la grille. Mabel se laissait aller contre lui sans résistance ni réserve quand il l’attirait : il sentait les formes de son corps collé au sien, les gonflements doux de sa poitrine, l’épaisseur charnue des bras qu’elle lui nouait autour du cou, et cet abandon intime lui inspirait de la vanité. Ses yeux qui étaient confiants et tranquilles, ses cheveux fins qui lui retombaient souvent sur le front, et qu’elle relevait d’un geste alangui, ses lèvres fraîches, dont les baisers étaient toujours savoureux et sans âpreté – il regardait tout cela de près, en maître, avec des yeux hardis qui lui faisaient tendre de nouveau sa bouche.
Puis il lui nouait ses mains derrière les hanches, se laissait aller en arrière contre la grille, la couchant sur lui, et l’étreignait avec tant de force qu’il pouvait sentir l’ossature du bassin à travers la chair, et les cuisses qui mettaient leur poids tiède sur les siennes. Elle ne luttait pas, mais détournait les yeux, appuyait sa tête sur son épaule et se laissait étreindre.
Les soirs où Mabel était libre de bonne heure, ils s’en allaient volontiers jusqu’à Hyde Park et restaient longtemps assis sous un arbre, en caresses plus intimes. Mais, quand le temps était pluvieux ou gris, Mabel préférait se promener dans Regent Street, Oxford Street ou Tottenham Court Road et regarder les vitrines des magasins.
Elle attirait surtout M. Ripois vers celles qui montraient des meubles, qu’il se voyait forcé d’examiner avec une apparence d’intérêt. Et elle le consultait à chaque instant :
— Voyez cette salle à manger… Oh ! C’est trop cher ! Et puis le buffet serait peut-être trop grand. Croyez-vous, décidément, que nous ferons mieux de prendre une petite maison ou un « flat » ?
Un jour, ils s’arrêtèrent devant un mobilier de chambre à coucher qui occupait toute une vitrine, disposé comme il le serait dans une pièce, sur un tapis aux tons clairs. Une vaste armoire à trois panneaux, une commode, une toilette à glace biseautée, un lit aux cuivres éclatants, où deux oreillers voisinaient hors de l’intimité chaude des couvertures.
— Ça a l’air assez confortable ! dit M. Ripois, et ils regardèrent quelques instants sans rien dire, épaule contre épaule.
Puis Mabel en chercha le prix.
— Quarante-sept livres ! Oh ! Il ne faut pas y penser…
Mais M. Ripois protestait nonchalamment.
— Par exemple ! Ça n’est pas si cher !
Alors elle regardait de nouveau, et une rougeur de plaisir lui montait aux joues en songeant au luxe qu’elle pouvait maintenant entrevoir.
Elle conservait parfois toute la journée dans sa poche, pour le lui montrer, un journal contenant des annonces de maisons ou d’appartements à louer, et elle lui demandait avec déférence :
— Celle-ci… à Denmark Hill… C’est très joli, par là-bas, et très bien habité ! Huit pièces, soixante-cinq livres par an. Croyez-vous que nous puissions dépenser autant que cela ?
— Bien sûr ! Mais celle-là ne nous conviendrait pas en tout cas. Je veux l’électricité.
L’électricité ! Elle se taisait, respectueuse, devant ces visions de vie élégante et facile, et elle lui pressait tendrement la main.
De temps à autre, il jouait à l’indifférence. Un soir, il ne venait pas au rendez-vous habituel et, le lendemain, il bâillait fréquemment au cours de leur promenade, de l’air un peu ensommeillé et las d’un homme qui a passé la soirée de la veille en joyeuse compagnie. Il dit un jour :
— Je commence à en avoir assez de tirer le diable par la queue et de ne jamais m’amuser. Lorsque tout sera arrangé, d’ici une semaine ou deux, et que le premier chèque arrivera, je m’offrirai un peu de bon temps !
Quand Mabel lui demanda ce qu’il entendait par là, il rit d’abord sans répondre ; puis il la regarda en face.
— Qu’est-ce que ça peut vous faire, en somme ? fit-il. Nous ne sommes pas encore mariés, n’est-ce pas ?
Et il se réjouit de voir son expression inquiète et blessée.
Un dimanche. La période de silence sur leurs projets que M. Ripois avait imposée à Mabel tirait à sa fin. Il ne restait plus que quelques détails à régler, disait-il, et d’ici peu de jours il serait en possession d’une petite fortune, que ses parents, pleins de joie et d’affection après sa longue épreuve, ne manqueraient pas d’augmenter copieusement.
— Cela paraît drôle, disait-il en riant. Dans une semaine ou deux, je serai riche ; mais pour le moment je n’ai littéralement pas le sou. Même pas de quoi vous offrir un bon petit thé dans la pâtisserie de Cranbourn Street, chérie !
Elle répondit aussitôt :
— Cela ne fait rien, cher cœur ! avec un sourire aimant et brave.
Ils avaient poussé jusqu’à Piccadilly Circus ; mais voici qu’au moment où ils allaient se diriger sur le parc le ciel s’assombrit.
— Ce que nous avons de mieux à faire, déclara M. Ripois, c’est encore d’aller chez moi. Là au moins nous serons à l’abri, et nous ferons le thé nous-mêmes… Au point où nous en sommes, vous n’allez tout de même pas refuser !
Mabel fit une moue un peu hésitante, mais se laissa emmener sans rien dire.
Cette fois, elle étudia sa chambre d’un œil plus sévère et lui désigna, en faisant une petite grimace de dégoût, le tapis élimé, la poussière éparse :
— Je crois que je pourrai vous rendre plus confortable que cela, mon amour ! dit-elle en lui nouant ses bras autour du cou.
Alors il s’assit dans l’unique fauteuil, l’attira sur ses genoux, et ils parlèrent à voix basse, avec intimité, de ce que serait leur vie ensemble : des soirées tranquilles au coin du feu, que ne troublerait aucun souci d’argent ni de tâche ennuyeuse et grossière ; le théâtre parfois, puis un souper fin, en amoureux, et l’intérieur bien rangé, accueillant, qui les attendrait au retour ; de temps à autre de petits voyages…
Après cela, il y eut un long silence, et M. Ripois commença à lui caresser tout le corps, comme l’autre fois ; mais quand elle arrêta sa main, tendrement pourtant et sans violence, il desserra tout à coup son étreinte comme découragé et fit semblant de douter d’elle.
— Au fond, dit-il d’un ton chagrin, vous ne m’aimez pas ! Vous autres, Anglaises, vous ne savez pas ce que c’est qu’aimer.
Elle protesta ; mais il secouait la tête, sceptique, détournant les yeux. Un autre silence, et voici qu’il sentit les deux mains de Mabel, qu’elle lui avait nouées autour du cou, faire un petit mouvement rapide, à moitié frisson, à moitié pression légère, qui l’attirait ; et il comprit qu’elle s’abandonnait.
La nuit était tombée ; mais ils n’avaient pas allumé le gaz, et ils restaient enlacés dans l’ombre, alanguis. Mabel semblait s’accrocher à lui maintenant avec une avidité nouvelle, parce qu’elle tenait à lui doublement, pour lui-même et pour ce qu’elle lui avait donné.
— Je vais annoncer la nouvelle à la maison demain, murmura-t-elle à la fin… Leur dire que nous sommes engagés et qui vous êtes ; et vous viendrez les voir dimanche prochain. Même si vous n’avez pas votre argent tout de suite, cela ne fait rien ; mais il faut que nous soyons engagés pour de bon, après aujourd’hui !
Elle restait rêveuse et un peu triste. M. Ripois la tenait fortement d’une main à la hanche et la regardait des pieds à la tête avec satisfaction ; sa figure, qu’il connaissait déjà si bien, ses yeux, ses sourcils fournis et sa bouche docile ; ses seins, les courbes de son corps, tout ce qu’elle lui avait livré d’un abandon franc et généreux… Il l’avait eue ! C’était son tour de rire, maintenant, quoi qu’elle pût faire ou dire !
En levant les yeux vers lui, elle rencontra son regard.
— Je sais à quoi vous pensez, dit-elle.
— À quoi donc ?
— Vous savez maintenant que vous aviez tort, tout à l’heure, de dire que je ne vous aimais pas.
Le lendemain matin, quand sa propriétaire lui apporta son breakfast, M. Ripois lui annonça que, par suite de circonstances imprévues, il devrait quitter sa chambre dans un jour ou deux. En déjeunant, il projeta d’aller faire un tour dans Soho et du côté de Charlotte Street pour voir des logements ; et il songea à la mine que ferait Mabel lorsqu’elle viendrait chercher, pour le présenter avec orgueil à sa famille, le beau parti disparu.
« Pauvre fille ! » se dit-il, avec un rire de compassion.
Mais à peine fut-il sorti, dans l’air frais du matin, son cœur entonna un chant d’allégresse barbare. C’était cela, l’amour ! On jouait un jeu sans pitié, chacun pour soi, et il fallait bien que l’un des deux gagnât. Elle avait joué avec lui, la petite Mabel ; mais elle n’était pas assez maligne… pas assez maligne, et, cette fois encore, c’était lui qui avait gagné.
Ses talons sonnaient gaiement sur le trottoir ; la moustache relevée, son chapeau en arrière, il s’en allait par les rues en se dandinant un peu, content de lui-même et content de la vie, oubliant déjà son triomphe de la veille pour songer aux prochaines conquêtes.
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