Chapitre 12
La journée passa avec lenteur : de longues heures somnolentes dans les bibliothèques, coupées de flâneries sans but ; mais elle fut différente de celles qui l’avaient précédée, à cause de cette sensation rongeante, tenace, qui laissait la tête vide et les jambes molles.
Et le soir vint. Assis près de la fenêtre, au premier étage de la bibliothèque de Holborn, M. Ripois regarda les lumières s’allumer l’une après l’autre dans New Oxford Street, et, quand il fit tout à fait sombre dans les rues, il lui sembla que c’était un nouveau verdict sans appel qui s’était appesanti sur lui, le condamnant à l’horreur interminable d’autres nuits sans asile. Il se leva et sortit.
Les trottoirs de Shaftesbury Avenue étaient pleins d’animation ; de longues queues étaient déjà formées à la porte des théâtres ; devant le restaurant du Trocadéro des automobiles déposaient des gens en toilette de soirée qui jetaient un mot bref au chauffeur et franchissaient avec une arrogance tranquille les portes qu’on ouvrait devant eux. Derrière les glaces d’autres voitures qui passaient, on devinait les plastrons éclatants des hommes, les écharpes et les manteaux des femmes, drapant leurs épaules nues.
Le mouvement et le bruit parurent à M. Ripois plus intenses que de coutume et l’étourdirent un peu : il s’arrêta, s’appuyant à un mur pour éviter le vertige, et voici que la vue du luxe qui s’étalait et défilait autour de lui lui inspira encore une fois une sorte de stupeur.
Il se demanda, comme il se l’était déjà demandé cent fois :
« Mais comment se fait-il enfin que je n’arrive pas à en avoir ma part ? »
Cela lui semblait être une énigme, une énigme qui devait comporter une réponse, et, lorsque cette réponse serait trouvée, sa misère prendrait fin. Il restait immobile, s’étayant d’une main au mur, les yeux troublés, et, dans sa tête vide, la question se répétait et se retournait sans répit.
La réponse lui vint tout à coup, dans une poussée de force et de colère.
« Ta part ! Mais elle t’attend ! Prends-la ! »
En quelques secondes, son étourdissement s’était dissipé ; il se sentait de nouveau lucide et hardi, et son cerveau galopait de nouveau d’une idée à l’autre, échafaudant et pesant dix projets. Il y avait une chose certaine : c’était que ce qu’il voulait, il fallait le prendre…
…Prendre quelque chose qui appartenait à un de ces autres, quelque chose que cet autre avait dans sa poche ou dans sa maison. De l’argent. Pas de bijoux, de diamants ni de montres, qui ne lui serviraient à rien, étant choses difficiles et dangereuses à monnayer. De l’argent. Quelques pièces blanches, et il aurait de quoi manger et un lit pour la nuit ; un peu d’or, et cela voulait dire plusieurs semaines de répit ; des billets de banque, et c’était un logis assuré pour longtemps, des vêtements neufs, bonne chère et quelques soirs de fête.
Il regarda deux jeunes gens qui passaient, deux Anglais aux larges épaules, sains et propres, enveloppés de longs pardessus rugueux, le cou entouré d’un foulard qui ne dissimulait qu’à moitié leur linge éclatant, et il murmura derrière eux, comme s’ils incarnaient l’ennemi :
— C’est vous qui m’y forcez ! Tant pis pour vous !
Et, tout en les suivant machinalement des yeux, il continua à se parler à lui-même à mi-voix :
— Ça n’est pas tout… Il faut se décider, et tout arranger d’avance…
En reprenant sa marche, il se mit à étudier son projet sous toutes ses faces, préparant les moindres détails du coup pour en éliminer les risques. Entrer dans une maison pour voler ? C’était trop dangereux, cela ! Il fallait une certaine expérience et tout un attirail. Mettre la main dans une poche, au milieu de la foule ?… C’était dangereux aussi, pour quelqu’un qui n’avait pas l’habitude. Et puis comment deviner la bonne poche, celle où se trouverait l’argent ? Et serait-elle accessible ? Suivre un homme dans une rue déserte, le jeter par terre et le dévaliser ? C’était facile à dire ; mais il faudrait quelque chose pour frapper, une arme ; de plus, M. Ripois ne se sentait pas trop solide, après sa nuit sur un banc et son jour de jeûne ; il avait peur de manquer de force, d’avoir le dessous dans la lutte.
Une femme… Voilà ce qu’il lui fallait ! Une femme seule… un coup ; un sac à main arraché et qu’on emporte en courant ; c’était toujours dans leurs sacs à main qu’elles avaient leurs bourses ! Ou bien…
Quand il en fut arrivé là, il sentit qu’il avait trouvé. Une femme seule, une femme, une femme du trottoir bien habillée, par exemple, et qui eût l’air sérieuse et économe ! Elle l’emmènerait chez elle ; ces femmes-là avaient toujours de l’argent caché quelque part, dans un coin, sous un matelas, ou bien derrière un meuble ; elles n’avaient pas de compte à la banque ; elles gardaient tout en espèces à portée de la main.
Elle l’emmènerait chez elle. Une fois là, peut-être n’aurait-il même pas besoin de lui faire du mal. Une femme, cela a facilement peur ; et puis ces femmes-là étaient forcées d’être prudentes, à Londres, à cause de la police. Peut-être n’oserait-elle même pas se plaindre !
Il erra encore longtemps dans les rues, en regardant les femmes au passage, cherchant à deviner où elles habitaient, si elles avaient de l’argent chez elles et s’efforçant aussi d’imaginer comment les choses se passeraient. Son intention première avait été d’attendre qu’il fût très tard, que tous les public-houses fussent fermés et les rues désertes ; mais il réfléchit soudain qu’il lui serait alors impossible de rien se procurer à manger lorsque son coup serait fait et que chercher un logement à cette heure tardive, c’était s’exposer. Il valait mieux agir plus tôt, et même vite, car il se faisait déjà tard. Et il revint sur ses pas dans la direction de Leicester Square, regardant autour de lui avec plus d’attention, les nerfs tendus.
À plusieurs reprises, il fixa avec insistance des femmes bien habillées, dont il devinait les doigts chargés de bagues, sous la peau des gants. Il connaissait déjà de vue certaines d’entre elles, vieilles habituées de ce tronçon de trottoir, et il les regardait l’une après l’autre, avec une sorte d’émotion nerveuse, songeant :
« Elle a dû amasser de l’argent, depuis le temps que je la vois par ici, et tous les soirs dehors !
« Sera-ce celle-là ? »
Pourtant, elles ne semblaient guère faire attention à lui. Il s’en étonna d’abord, mais une glace qui lui renvoya son image, à la devanture d’un magasin de nouveautés, lui rappela tout à coup ce qu’il avait oublié, à savoir qu’il devait avoir piteuse apparence, avec ses souliers boueux, ses vêtements fripés, son col sale et sa figure qui n’avait pas été lavée et rasée depuis trente-six heures.
À pas rapides, presque en courant, il descendit alors jusqu’à Trafalgar Square, trempa son mouchoir dans l’eau du bassin et s’en frotta le visage ; puis il ramassa un bout de journal et nettoya longuement ses chaussures. Ensuite il se peigna sommairement avec ses doigts, épousseta son chapeau et ses vêtements, refit le nœud de sa cravate devant une autre glace, et finit par se juger présentable. Il ne lui restait plus qu’à retourner vers les lumières et l’animation de Leicester Square en flâneur, cherchant à retrouver son allure insouciante et faraude d’autrefois.
Le bas de Wardour Street est toujours sillonné de femmes, françaises pour la plupart, qui vont et viennent, invitant les passants du regard et tournant brusquement dans un passage sombre qui se trouve là, propice aux conversations discrètes. M. Ripois se campa sur le trottoir devant la librairie française et surveilla quelque temps leur manège.
Il finit par en suivre une, forte blonde, bien habillée, qu’il connaissait de vue. Mais, dès les premiers mots, elle lui donna à entendre qu’elle n’avait pas coutume d’emmener ses clients chez elle. À l’hôtel s’il voulait : elle serait bien gentille !
Après celle-là, il en essaya une autre, puis une troisième, sans plus de succès. Il allait se décourager quand l’œillade prometteuse d’une quatrième le décida à tenter sa chance une fois encore. Se sentant suivie, elle s’engagea dans le passage et s’arrêta pour l’attendre.
Il lui posa sa question tout de suite, hardiment, parlant vite, comme si le temps pressait déjà.
— Pouvez-vous m’emmener chez vous ? Toute la nuit… Je ne veux pas aller à l’hôtel ; c’est sale, et l’on n’est pas confortable…
Elle souriait dans l’ombre, en bonne fille avec qui on peut s’entendre.
— Toute la nuit ? Je ne dis pas non ; mais il faudrait savoir…
Puis elle demanda :
— Vous n’êtes pas Anglais, hein ? Français ?
Il fit oui de la tête, et ils parlèrent en français, posément, familièrement, en camarades qui discutent un marché.
Elle portait, remarqua M. Ripois, une voilette épaisse, et pour cause ! Car elle était laide, franchement laide, avec de grosses lèvres que surmontait un léger duvet brun, un profil écrasé, des cheveux noirs drus et raides, qui lui descendaient bas sur le front, et des sourcils noirs aussi qui se rejoignaient au-dessus du nez en barbe épaisse. Mais à travers sa voilette, dans l’ombre du passage, ses yeux couleur de café se laissaient deviner placides et doux, et en vérité toute sa figure laide avait une expression singulièrement complaisante, presque maternelle. Elle était grasse et forte, la poitrine jetée en avant, les hanches pleines, bien corsetée et habillée avec goût : l’air d’une femme sérieuse, qui sait mener sa barque et met de l’argent de côté.
Ils furent vite d’accord et sortirent du passage ensemble. Elle demanda :
— Voulez-vous que nous prenions un cab ? J’habite près de Russell Square, à un quart d’heure d’ici.
M. Ripois fit semblant d’hésiter !
— Bah ! dit-il. Allons à pied ! Cela me fera du bien de marcher un peu ; j’ai mal à la tête.
Tout le long du chemin, ils causèrent familièrement, presque avec animation, en compatriotes que l’exil rapproche et qui se comprennent. Puis ils entrèrent dans une petite rue tranquille, s’arrêtèrent devant une maison ; la femme prit une clef dans son sac et ouvrit la porte.
En montant l’escalier, elle lui recommanda le silence :
— Ch… Il ne faut pas faire de bruit ; c’est une maison très tranquille.
— Oui ! souffla M. Ripois tout bas, et le souvenir de son projet lui revint avec plus de force, apportant une atmosphère de drame et de mystère. Les ombres qui glissaient sur les marches et sur les murs, le craquement du bois sous leurs pieds, l’étrangeté des paliers vides et des portes closes, tout semblait prendre un sens grave et singulier, préliminaires d’une chose déjà en route, qui venait à pas étouffés.
— Et voilà ma chambre ! dit la femme.
Elle referma la porte derrière eux et alluma le gaz. M. Ripois avait lancé autour de lui un regard rapide, presque furtif ; puis il retira son chapeau et son pardessus, qu’il posa sur une chaise, les disposant méticuleusement à doigts frémissants, une brûlure de fièvre aux joues, avec la peur d’avoir à se retourner enfin et faire ce qu’il fallait faire.
La voix qui parla tout à coup derrière lui le fit sursauter.
— Eh bien ? disait la femme. Mon petit chez moi vous plaît ? Nous serons mieux qu’à l’hôtel ; ça, c’est sûr !
Elle avait enlevé son chapeau et sa voilette, son manteau aussi, et, malgré la laideur de ses traits épais, elle était plaisante et désirable ainsi, avec la propreté nette de sa mise, le regard complaisant de ses yeux bruns, l’offrande de ses lèvres charnues, de sa poitrine charnue, en bonne fille serviable et qui cherche à faire plaisir.
M. Ripois restait immobile tout contre elle, à la toucher, les mains tremblantes ; elle sembla s’étonner et l’interrogea du regard ; alors il s’avança encore un peu et l’attira vers lui. Le contact de la taille ferme, bien sanglée dans son corset, d’où s’évadaient en se bombant les seins et les hanches, de la peau lisse des joues et du cou qu’il sentit contre son visage et sous ses lèvres ; cette sensation qu’il avait presque oubliée, au cours des dernières semaines de misère, d’un corps de femme qui s’abandonne le remua profondément. Son audace violente s’affaissait. Il resta pressé contre elle, lui appuyant distraitement ses lèvres tremblantes sur la joue, pendant que, d’une main qui tremblait aussi, il lui tenait le poignet, mollement, sans force.
La femme se laissait aller, collant son corps contre le sien. Elle lui passa un bras autour du cou et l’embrassa à son tour au coin de la bouche, d’un baiser chaud et généreux ; puis elle lui murmura à l’oreille :
— Mon petit cadeau, s’il te plaît ?
Instinctivement, M. Ripois recula d’un pas sans lui lâcher le poignet. Il se dit « Maintenant ! C’est maintenant ! Fais quelque chose ! » Et au moment où il se disait cela, il se sentait surpris et affolé. Que faire ? Lui prendre le cou dans ses mains ? Lui donner un coup de poing sur la tête ? Elle devait être plus forte que lui : elle crierait… Il lui aurait fallu quelque chose en main, une arme… Il chercha des yeux et sentit que, s’il trouvait une arme, il ne s’en servirait pas. Il lui avait été facile d’échafauder longtemps d’avance un projet d’attaque et de vol, lorsqu’il se sentait affamé, brûlant d’avidité et de rancune ; facile de choisir la victime et d’imaginer la chose faite, après avoir laissé dans le vague les détails de violence ; mais, quand il en arrivait à l’acte même, à la lutte nécessaire, au coup à frapper, le cœur lui manquait. Il n’était pas fait pour cela. L’intention de meurtre ou de vol était là ; mais voici que, le moment venu de la réaliser, le contact d’une peau lisse de femme contre sa figure suffisait à le faire défaillir, et il n’avait plus envie que de larmoyer et de se plaindre.
Le voyant figé dans ce silence, la femme lui demanda :
— Qu’est-ce que tu as ?
Presque aussitôt, elle remarqua l’expression troublée et hagarde des traits et d’instinct eut peur :
— Qu’est-ce qu’il y a ? répétait-elle d’une voix plus aiguë, avec un geste hystérique de la main vers la figure.
Il avança machinalement d’un pas ; elle recula d’autant, les yeux agrandis, ouvrant déjà la bouche pour crier…
Alors il abandonna la partie, laissa tomber le poignet qu’il tenait encore et tourna sur les talons. Et toute sa fatigue et sa faim lui revinrent d’un coup : la fatigue qui lui chavirait les nerfs et lui enlevait son dernier vestige de force et de courage ; la faim qui l’attendait dehors, impitoyable et lui tiendrait compagnie toute la longue nuit froide.
Il alla jusqu’à la chaise où il avait posé son pardessus et son chapeau et les prit machinalement ; mais il n’essaya même pas de les mettre. En songeant à la rue, son cœur lâcha, se fondit et coula comme un ruisseau ; il se laissa tomber sur la chaise la tête entre les coudes et se mit à pleurer bruyamment.
La femme était restée à quelque distance, encore apeurée et méfiante ; elle se rassura pourtant en le voyant pleurer et se rapprocha un peu. Deux ou trois fois elle demanda :
— Qu’est-ce que tu as ? Et pourquoi pleures-tu ?
M. Ripois n’entendit même pas : il sanglotait sans honte, se soulageant ainsi de sa détresse de plusieurs semaines et s’apitoyant d’avance sur la misère à venir. Lorsqu’il se calma enfin, la femme lui demanda une fois de plus :
— Pourquoi pleures-tu ?
La figure toujours cachée entre ses bras, il répondit d’une voix étranglée :
— Je n’ai pas d’argent !
— Tu n’as pas d’argent ?
Elle répétait cela lentement, sans bien comprendre.
— Tu n’as pas d’argent ! Tu m’avais dit que tu me donnerais deux livres !
Il haussa les épaules sans répondre. Elle le regardait toujours d’un air intrigué, se rendant maintenant compte qu’il l’avait trompée, mais curieuse d’apprendre la raison de ses larmes.
— Pas d’argent ? Alors tu t’étais figuré que je te garderais pour rien ! Eh bien ! mon petit !… Mais pourquoi pleures-tu ?
— Je n’ai rien mangé depuis deux jours, et j’ai passé la nuit dernière dehors, sur un banc… Je ne tiens plus debout…
Il recommença à pleurer ; mais, cette fois, tout en s’épongeant les yeux, il raconta son histoire à phrases hachées ; la perte de son emploi, sa malchance, le logeur impitoyable, le froid et la faim.
— Alors quand je t’ai vue, n’est-ce pas… j’étais fou à l’idée de passer une autre nuit dehors… Je me suis dit que j’allais me faire emmener chez toi, et une fois là… eh bien ! je te supplierais de me garder, je… Est-ce que je sais à quoi je pensais seulement ! Quand il a fallu demander, je n’ai pas pu : je n’ai pas été habitué à mendier, moi ! Et pourtant, l’idée de passer la nuit encore sur l’Enbankment ou dans les rues… Ah ! tu ne te figures pas… C’est terrible !
Il y eut un long silence ; puis la femme dit lentement :
— Avec tout ça, tu m’as fait perdre ma nuit. Il est trop tard pour trouver quelqu’un, maintenant !
Encore un silence.
— Enfin qu’est-ce que tu veux ? reprit-elle.
Elle était debout à côté de sa chaise ; M. Ripois leva les yeux vers elle et lui prit la main, puis, comme elle ne disait rien et ne bougeait pas, il appuya la tête contre sa poitrine. Il sentait contre la tempe l’arête du corset, et, au-dessus, le renflement en bourrelet d’un sein que le rythme de la respiration soulevait par intervalles. Par intervalles aussi, son corps à lui était encore secoué d’un frémissement, vestige des sanglots arrêtés ; puis il y avait des espaces de silence mœlleux pendant lesquels il s’abandonnait, la tête vide, lâche et câlin, en enfant qui a le droit d’être consolé.
La femme restait immobile et le regardait, hésitante. Malgré elle, sa main s’était posée sur la tête de M. Ripois et lui caressait machinalement les cheveux.
— Alors c’est vrai que tu as si faim que cela ? demanda-t-elle d’un air de doute.
Il recommença son histoire, insistant sur les privations qu’il avait subies, et sur sa fierté qui lui avait toujours interdit de rien demander. Son sang-froid lui était à peu près revenu, et il broda sur la vérité déjà lamentable, trouvant des paroles attendrissantes et nobles pour s’excuser auprès d’elle de ses mensonges et du tort qu’il lui causait, pour la remercier de sa compassion, qui lui était douce, pour l’assurer qu’il allait se sentir plus fort dans un moment et s’en aller, oui, s’en aller… Mais il restait toujours contre elle, faible et pitoyable, et lui caressait la main.
Quand il se tut, elle resta silencieuse une seconde et, brusquement, le serra sur sa poitrine d’un geste attendri en disant :
— Attends-moi une seconde, je reviens !
Quand elle fut sortie, M. Ripois resta immobile sur sa chaise, soupirant par intervalles et regardant autour de lui. « Elle est bien logée ! » se dit-il distraitement. Il ne lui vint même pas à l’esprit qu’il eût pu maintenant fouiller les meubles et les tiroirs sans risques et sans violence ; d’instinct, il se rendait compte qu’il ferait mieux de suivre ses penchants naturels et de se faire donner plutôt que de prendre.
Quelques minutes plus tard, la femme revenait avec un sac de papier à la main et une bouteille sous le bras. Elle tira une assiette d’un placard, y plaça les victuailles qu’elle avait apportées, versa la bière.
— Tiens ! dit-elle. Mange.
Il dévora les sandwiches et le pâté à la viande, arrosés de longues rasades. Assise en face de lui, elle le regardait faire en poussant des exclamations de pitié ; mais, quand il eut fini, répété à plusieurs reprises qu’il se sentait mieux après ce repas, elle se tut et parut hésiter de nouveau.
— Alors, qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? demanda-t-elle.
Il étendit le bras à travers la table et lui prit la main.
— Si ça ne te faisait rien que je reste ? dit-il humblement. Puisque tu n’as personne !
Et, comme elle ne répondait rien, il reprit, presque larmoyant :
— Voyons ! Puisque tu n’as personne ! Je te revaudrai ça plus tard. Si tu savais ce que c’est que de passer la nuit dehors, par le froid qu’il commence à faire !
— Tu ne le diras à personne, au moins ?
Elle lui fit promettre cela, par scrupule de courtisane qui craint de se déprécier ; et quand il eut promis, elle ne dit plus rien et commença à se déshabiller lentement.
M. Ripois se déshabilla à son tour, et prêt avant elle, se glissa le premier dans le lit ; quand elle vint le rejoindre il se blottit contre elle et balbutia de nouveaux remerciements, coupés de caresses mignardes, car, en vérité, ce lui était un délice de se retrouver dans son élément, entre des draps, un corps tiède de femme à côté du sien.
Lorsqu’il s’enhardit, elle cria d’un ton d’indignation amusée :
— Non ! Alors il te faut ça aussi ?
Mais presque aussitôt elle se donnait avec une générosité qui finit par devenir de l’ardeur, et, quelques instants plus tard, M. Ripois qui s’endormait sur son épaule, toute sa grande fatigue revenue, se sentit pris dans des bras tendres et pressé sur une poitrine grasse, pendant qu’elle le dorlotait comme un enfant en lui couvrant la figure de baisers.
— Pau’ gosse ! disait-elle. Pau’ gosse ! Tu n’es pas fait pour la misère, toi, c’est facile à voir. Tu as toujours été habitué à être choyé et à avoir une femme pour s’occuper de toi… Ah ! garnement, va !… Mais qu’est-ce que tu es venu faire à Londres, mon pauv’cœur ?
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