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Chapitre 13

Trois jours plus tard Marcelle – c’était le nom de la femme – avait définitivement agréé M. Ripois comme son « ami ». Cela s’était fait tout naturellement et sans accord explicite. Elle avait dit :

— Je n’ai personne,.. Ce ne sont pas les offres qui m’ont manqué, tu peux le croire ! Mais moi, d’abord, je n’aurais jamais voulu d’un homme qui essaie de me gouverner et de m’en faire voir de toutes les couleurs. Il y a des femmes à qui il faut ça, mais moi pas ! Je fais mes affaires tout tranquillement et je n’ai pas besoin qu’on me protège. Un petit ami comme toi, bien gentil et puis affectueux, pour se mettre en ménage, c’est différent ! On se tiendra compagnie et on s’aimera bien. Je veux bien t’aider un peu puisque tu es dans la purée pour le moment, à condition que tu te conduises gentiment envers moi ; et puis, quand tu auras trouvé une situation et que tu gagneras de l’argent, ce sera ton tour.

— Bien sûr ! fit M. Ripois.

Il se disait : « J’ai eu la main heureuse ! » Il avait tout à fait oublié que son intention première avait été de dévaliser cette femme et non de s’en faire aimer. Qu’elle eût pris pitié de lui ; qu’elle lui eût donné souper et gîte, et que de là elle en fût venue à lui louer une chambre, à lui acheter des vêtements et du linge, à lui fournir tout ce dont il avait besoin, y compris la plus serviable des maîtresses : autant d’événements heureux dont il se réjouissait sans trop chercher leur cause. Lorsqu’il y songeait, c’était pour s’ébahir de ces instincts généreux, dont si peu d’hommes savent profiter :

« Dire qu’il y a des milliers d’imbéciles qui courent après les femmes pour leur donner de l’argent ! Et en voilà une qui devait attendre depuis des mois qu’un homme vint lui demander quelque chose pour tout partager avec lui ! »

Et il songeait encore : « Ça n’est pas bien difficile ; il n’y a qu’à ne pas être trop vilain garçon, et à savoir faire un peu le boniment.»

Il ne se rendait pas compte que peu d’hommes savent recevoir d’une femme avec grâce. Au vrai, dès que l’une trouve sur son chemin un de ceux-là, elle s’attache à lui avec avidité, parce qu’il complète sa vie à elle, et qu’en lui donnant, elle se venge de sa vénalité.

Au bout de quelques jours, M. Ripois et Marcelle décidèrent de déménager : elle avait dans sa chambre assez de meubles – car ils lui appartenaient – pour remplir presque deux pièces, et ceux qui manquaient se trouveraient à bon compte. Ils sous-louèrent donc un étage disponible dans une petite maison qu’habitaient des gens discrets dont on leur avait parlé. Marcelle avait là sa chambre, et M. Ripois une autre plus petite, à côté.

— Car, remarqua-t-elle, mes types… je les emmènerai à l’hôtel quand je pourrai ; mais si des fois j’en ramène un chez moi, toi, n’est-ce pas, ça ne te regarde pas… Tu n’es pas forcé de savoir !

Lorsqu’ils furent installés, elle le conduisit un soir après dîner dans un café de Greek Street.

— Quand tu ne sais que faire, dit-elle, pendant que je suis dehors, tu peux toujours venir faire une partie de cartes ici : il y a toujours des gens que je connais ; je te présenterai.

Le garçon accueillit leur entrée avec une exclamation joyeuse.

— Tiens ! madame Marcelle ! Voilà longtemps qu’on ne vous avait vue !

Il salua M. Ripois avec un regard de curiosité. Un groupe assis autour d’une table du fond s’exclama aussi ; les bonjours échangés, Marcelle dit d’un air à la fois gracieux et digne :

— Permettez-moi de vous présenter mon ami !

Sourires de femmes, poignées de mains cérémonieuses des hommes, accompagnant des présentations détaillées ; puis tout le monde se rassit au milieu d’un silence un peu gêné. M. Ripois sentit que Marcelle lui glissait quelque chose dans la poche et, presque aussitôt, elle dit aimablement :

— Amédée… Si tu offrais à ces dames et à ces messieurs de prendre quelque chose avec nous, pour faire connaissance !

Il envoya chercher des liqueurs, et la gêne disparut bientôt. Les hommes causèrent de choses indifférentes, encore très réservés ; mais les femmes taquinaient déjà Marcelle.

— Eh bien, oui ! fit-elle gaiement. Que voulez-vous ? Aucune de nous n’est invulnérable.

— Vous avez tiré le gros lot à la loterie, monsieur, dit un des hommes à M. Ripois d’un air de galanterie pompeuse ; et il y eut tout un petit brouhaha flatteur.

Au bout de quelques instants, une de ces dames regarda l’heure et se leva ; les autres l’imitèrent. Elles étudièrent leur figure dans la glace, se poudrèrent un peu, chuchotèrent quelques mots à l’oreille de leurs amants respectifs et sortirent. Sur le seuil, elles prenaient déjà leur air d’offrande et un balancement voluptueux de la croupe ; on vit leurs silhouettes défiler sur la vitre dépolie, puis disparaître.

Les quatre hommes restaient seuls dans le café avec le garçon qui les regardait en bâillant. Ils s’installaient déjà autour d’une table, repoussant les tasses et les verres.

— Une manille ? proposa l’un d’eux.

M. Ripois acquiesça et ils commencèrent à jouer.

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